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Mme Aminata Dramane Traoré rompt le silence : « Les maliens n’ont malheureusement rien compris »

Encore profondément affectée par la crise qui secoue son pays le Mali, mais longtemps soumise au devoir de réserve qu'elle s'est volontairement imposée, Madame Dramane Traoré a décidé enfin de rompre le silence lors des  «Universités de Enda Tiers Monde» à l'occasion du Forum social mondial de Tunis qui s'est déroulé du 26 au 30 mars derniers en Tunisie.

Aminata Dramane Traore

La situation au nord est une aubaine. Le problème entre l'Afrique du nord et l'Afrique subsaharienne est qu'on ne se regarde pas, on ne s'écoute pas. Automatiquement on devient une arrière-cour pour les affaires. On appelle les multinationales pour exploiter l'Afrique subsaharienne. La Cedeao a sacrifié le Mali sur l'autel du libéralisme et de la démocratie ainsi que sur celui de la lutte  contre  le terrorisme. Les maliens n'ont malheureusement rien compris. C'est ça mon gros problème aujourd'hui. Il y a une sorte de déni de ce qui s'est passé  dans cette partie de l'Afrique. Parce qu'il y a vingt ans, on a vécu ce qui vient de se passer ici en Tunisie. Moussa Traoré est resté au pouvoir pendant 23 ans,  comme Ben Ali. Ce sont les étudiants qui sont sortis et certains ont été massacrés; nous avons-nous aussi nos martyrs. Pendant 20 ans on s'est trompé de défis. Personne ne s'est posé la question sur l'économie.  Les démocrates  révolutionnaires sont devenus milliardaires et libéraux. Mais la question du projet politique est une question cruciale. Chaque fois que l'on part aux  élections, on  mesurait la santé de notre démocratie par rapport au nombre  d'associations ou de partis politiques et la liberté d'expression. Mais personne ne questionnait ou jugeait le système, parce que tout le monde compte en profiter.

Les soldats africains sont installés, malgré eux pour la plupart, dans la terrible posture de nouveaux tirailleurs sénégalais au service de l'ancienne puissance  coloniale pour le contrôle des richesses de l'Afrique. L'avaient-ils compris, ils en seraient peu fiers et chercheraient certainement à mieux asseoir leur fraternité d'armes entre africains, à faire de la libération et de la sécurité du Mali leur propre et exclusive préoccupation, pour faire de cette occasion malheureuse un début heureux de libération de l'Afrique en souvenir réparateur des méchantes  tueries du camp de Thiaroye au Sénégal. Mais la Cedeao n'a rien compris. Question maintenant, il n'y a pas de ville libérée ? Toutes les villes libérées sont occupées et les populations libérées meurent de faim. La frontière algérienne est  fermée, rien ne passe, rien ne vient du sud. Ces gens n'ont pas à manger et ils n'ont pas de recours, les « islamistes » sont dispersés, ils ne sont pas partis. Maintenant, la France veut être remplacée par quinze mille casques bleus; ce qui  va coûter annuellement plus de 1milliards et cent millions d'euros. Le budget  que le Mali n'a jamais espèré avoir pour se développer, il va l'avoir maintenant au nom de la lutte contre le terrorisme. Mais rien ne revient au Mali, l'Etat malien est pauvre, les associations maliennes sont pauvres et tout cet argent qui circule au nom de la paix au Mali va dans la poche des seigneurs de guerre et de leur propre ONG. Pas de paix sans justice. Elle a lancé un appel aux fanatiques qui sont retranchés dans les collines et montagnes de Teghar guar  dont la plupart sont des jeunes et des combattants malgré eux. On peut sauver ces enfants là. On peut faire la paix. Comment négocier avec ceux qui disent notre loi ou rien du tout ?   Comment sauver nos enfants égarés ? Comment sauver le Mali ? Ne pas faire la part belle aux fauteurs qui viennent de Lybie, de la Somalie ou d'Afghanistan.

A.B.D depuis Tunis

 

Aminata Dramane Traore lors de l'ouverture du FSM :

« La France n'a fait que réparer l'injustice  qu'elle nous a infligée »

Il y a vingt ans, une révolution a eu lieu au Mali comme ici. Nous avions cru,  nous aussi  que l'alternance politique sera synonyme d'alternative économique et sociale. Aujourd'hui, en guise de résultat, nous avons  le chômage, la stigmatisation, l'émigration et pour couronner le tout, l'occupation et  la guerre qui est imposée aujourd'hui au Mali. Non pas une guerre de libération du peuple malien, mais une guerre de sécurisation du territoire pour un pillage de ses ressources très convoitées. Le Mali est sacrifié, d'abord  sur l'autel du néolibéralisme et ensuite sur l'autel de la lutte contre le terrorisme. Donc la guerre n'est pas la solution. La démocratie  sans l'alternative économique n'est pas la solution.

Dans mon pays, on a une infime poignée de fanatiques, 80% des jeunes maliens sont des chômeurs, des affamés, des candidats à l'émigration  qui se trouvent embarqués dans cette guerre pour 200 dollars par mois. Personne ne leur donne la chance d'avoir ça d'une manière digne et licite. Ni nous, ni la France qui nous aide aujourd'hui à nous battre contre ces « islamistes ». L'Europe de Schengen et de l'immigration choisie ne peut pas nous défendre dans cette guerre-là. Je regrette que des nombreux militants se trompent de défi en continuant de soutenir une guerre qui est devenue une guerre de positionnement de l'ancienne puissance coloniale dans sa zone d'influence. Il n'y a  pas de question stricte de droits humains quand vous avez bafoué les droits économiques, les droits démocratiques et les droits sociaux d'un peuple, les seuls droits qui garantissent sa liberté et sa dignité. En réalité, le Mali n'intéresse personne en dehors de ses ressources naturelles et de sa position géostratégique très intéressante pour les puissances économiques et politiques du libéralisme mondial. Sinon il y avait  de la place pour intervenir autrement, en commençant par éviter que les armes et arsenaux libyens ne soient débarqués au nord du Mali. La supériorité militaire  des islamistes était due à ces arsenaux libyens et cela n'était un secret pour personne. Les experts militaires leur avaient dit :'' de ne pas ouvrir la boîte à pandores; que si vous touchez à la Libye, vous allez déstabiliser toute la sous- région''. Donc, on ne peut pas venir me demander de gérer les conséquences de leurs turpitudes en Libye. Le strict droit humain commence d'abord à se soucier   des conséquences des actes que l'on pose. Ça  n'a pas été fait. Moi, j'aurais dit mille fois merci à la France après son intervention à Konna si la même France  s'était souciée en amont de la prolifération des armes au Mali. Il y a des relents de cynisme réel qui entoure cette guerre. Ces terroristes peuvent tuer tous les maliens, ce n'est pas du tout un problème pour nous. C'est une affaire africano-africaine. Seulement s'ils finissent là-bas, ils viendront chez nous; donc il vaut mieux les tuer là-bas. L'opinion malienne est d'accord qu'on les tue chez nous. La France n'a fait que réparer l'injustice qu'elle nous a infligée quand celle-ci a commencé à menacer ses intérêts et ceux de la communauté internationale du point de vue de leur sécurité et de leur tranquillité.

Alors chers maliennes et maliens, il faut relever la tête. Vous n'avez pas à avoir honte de ce semblant d'assistance de la France.

A.B.D depuis Tunis

 

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