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Un pilote français de l'armée de l'air à côté d'un Mirage, à l'aéroport de Malte, le 20 avril 2011. REUTERS/Darrin Zammit Lupi
Un pilote français de l'armée de l'air à côté d'un Mirage, à l'aéroport de Malte, le 20 avril 2011. REUTERS/Darrin Zammit Lupi

Libye: pas d'enlisement, «juste» une guerre

Cela fait un mois que la coalition internationale a commencé ses frappes aériennes en Libye. Et jamais on n'a été aussi loin d'une fin de conflit.

Le 19 mars 2011, les frappes françaises permettaient de desserrer l'étau autour de Benghazi. Les troupes fidèles au colonel Mouammar Kadhafi étaient dans les faubourgs de cette ville de l'Est, devenue le fief des insurgés. Le monde applaudit. A la faveur des raids aériens, les rebelles libyens semblaient même prendre le dessus sur les forces loyalistes.

Des kadhafistes déterminés

Mais aujourd'hui, les lignes de front semblent s'être stabilisées. Dans l'Est, insurgés et soldats libyens se disputent la route entre Ajdabiya, ville carrefour, et Brega, le port pétrolier. Dans l'Ouest, seule la ville de Misrata est aux mains des rebelles. Mais elle est assiégée et bombardée de manière quasi quotidienne par les troupes du Guide libyen.

«Nous devons faire très attention à ne pas commencer ce que nous ne pouvons pas terminer», disait, quelques jours avant le début de l'intervention internationale, la prudente chancelière allemande Angela Merkel.

L'histoire est-elle en train de lui donner raison? L'opération menée par la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne promettait d'être rapide. C'est en tout cas ce que voulaient faire croire les dirigeants occidentaux. Du côté des militaires français, on affirme avoir su dès le départ que la situation ne résoudrait pas en quelques jours.

«Nous l'avons répété à plusieurs reprises au président Sarkozy. Pour obtenir des résultats en Libye, il faudra des semaines, voire des mois», expliquent-ils.

Il faut dire qu'ils ont déjà eu à faire, dans les années 80, à Mouammar Kadhafi dans le désert tchadien, quand les troupes libyennes avaient envahi l'extrême nord du Tchad.

«Il est acharné, sait s'adapter et ne recule devant rien pour obtenir des résultats», explique un responsable français, ajoutant: «C'était une erreur de penser que quelques frappes aériennes suffiraient à l'impressionner ou à démoraliser ses hommes.»

Ceux qui se battent pour Mouammar Kadhafi aujourd'hui ont montré leur détermination. Ce sont les «ultras» du régime et les troupes étrangères qui, à la chute du Guide libyen, seront probablement massacrés à leur tour —ou n'ont en tout cas nul endroit où aller.

Une intervention qui s'institutionnalise

D'une coalition internationale hétéroclite, l'intervention en Libye est devenue «Protecteur unifié», une opération chapeautée par l'Otan. Elle s'institutionnalise chaque jour un peu plus, comme si on devait s'inscrire dans la durée. Son commandement était jusque-là à cheval entre l'Italie et la Turquie. Le centre de décision sera bientôt réuni en un seul et même lieu, pour plus d'efficacité, quelque part dans le nord de l'Italie.

Rotation des effectifs, mise ne place des protocoles, Protecteur unifié est en passe de devenir une «opex» comme une autre. L'opex, dans le jargon militaire français, c'est l'opération extérieure, comme Epervier en cours au Tchad depuis 1986, qui n'a pas vocation à durer —ce qui ne veut pas dire qu'elle ne dure pas, bien au contraire.

Et justement, nombreux parmi les éléments français «prêtés» à l'Otan sont des anciens d'Epervier.

«Les missions de reconnaissance aérienne qu'on effectuait dans l'est du Tchad ressemblent un peu à celles d'aujourd'hui. Il faut identifier les cibles. Savoir qui est rebelle et qui est loyaliste. Sauf que cette fois, nous sommes dans le camp des rebelles», s'amuse un pilote.

Sauf qu'à la différence des rebelles tchadiens, les militaires fidèles au colonel Kadhafi ont des armes qui peuvent toucher les avions militaires français. Si les batteries antiaériennes ont pour la plupart été anéanties au début de l'intervention internationale, ils disposent toujours de missiles ayant une portée suffisante pour abattre un avion Mirage qui s'aventurerait un peu trop bas.

L'information, point faible de la coalition

Du coup, les missions de reconnaissance s'effectuent à haute altitude et la qualité du renseignement en pâtit. Or, l'information c'est le nerf de cette guerre, comme de n'importe quelle autre. Avant de frapper, il faut savoir. Connaître avec précision les coordonnées d'un char pour éviter de toucher des civils vivant aux alentours. Savoir quand il fera mouvement et sera à portée en terrain dégagé.

C'est à Misrata que la tâche est la plus ardue. Le colonel Kadhafi l'a bien compris. Pour limiter l'efficacité des frappes de l'Otan, il a installé ses chars et autres pièces d'artillerie lourde dans des marchés ou à l'intérieur de zones résidentielles. La résolution 1973 de l'ONU indique que l'objectif est de protéger les civils par tous les moyens. Les règles d'engagement sont donc extrêmement strictes. Et malgré la supériorité technique et matérielle de l'Alliance atlantique, les troupes du Guide libyen assiègent ainsi Misrata depuis deux mois. C'est l'un des objectifs majeurs de Mouammar Kadhafi: chasser les insurgés de la Tripolitaine et les cantonner dans quelques villes de l'Est. Il y concentre tout de même une bonne partie de ses forces.

D'autres éléments compliquent la tâche de l'Otan. En admettant qu'un avion arrive à repérer une cible à découvert, il faut encore que ce renseignement remonte des commandements nationaux à celui de l'Otan, soit recoupé, que la cible soit validée et qu'enfin un avion de chasse de la coalition soit disponible dans les environs. Pourtant, cela n'empêche pas l'Alliance atlantique de mener quotidiennement des raids aériens. «Neutralisent-ils vraiment le matériel le plus dangereux? Ou font-ils parfois du chiffre?», s'interroge un spécialiste défense. Autrement dit, les avions de chasse viseraient parfois des cibles secondaires...

S'impliquer (davantage) sans occuper

L'Otan fait sans nul doute son possible avec les moyens dont elle dispose. D'où la réflexion lundi 18 avril d'Axel Poniatowski, le président de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale et député UMP. Ne faudrait-il pas lui adjoindre des troupes au sol? Pas une force d'occupation, exclue une nouvelle fois récemment par le Premier ministre David Cameron, mais des unités spécialisées dans le marquage des cibles au sol. Le fameux renseignement qui manque souvent si cruellement aux avions de l'Alliance.

Même si Axel Poniatowski affirme que l'envoi de ces forces spéciales serait en parfait accord avec la résolution 1973, ce sera un pas de plus dans l'implication de la communauté internationale dans ce conflit. Et si ça ne suffisait pas?

Sonia Rolley

 

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Sonia Rolley

Sonia Rolley est journaliste. Elle a été correspondante au Rwanda et au Tchad, notamment pour RFI et Libération. En janvier 2010, elle a publié Retour du Tchad, carnet d'une correspondante (Actes Sud).

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