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Des supporters de Julius Malema devant le tribunal de Johannesburg le 20 avril. Reuters/Siphiwe Sibeko
Des supporters de Julius Malema devant le tribunal de Johannesburg le 20 avril. Reuters/Siphiwe Sibeko

Chanter la haine raciale vaut bien un procès

Julius Malema, dirigeant de la Ligue des jeunes de l'ANC, est en procès. Son crime? Chanter «Tuez les fermiers blancs» et appeler à une haine raciale bien réelle en Afrique du Sud.

Mise à jour du 23 septembre 2012: Neuf accusés sont accusés de blanchiment d'argent, corruption et fraude aux côté du jeune tribun populiste Julius Malema, contre qui un mandat d'arrêt à été émis le 21 septembre, affirme le 23 septembre l'hebdomadaire sud-africain Sunday Times.

Malema, un farouche opposant au président Jacob Zuma, sera l'"accusé numéro 10", aux côtés de cinq autres personnes et de quatre compagnies, dans un procès qui doit être, selon le journal, celui de la "mafia du Limpopo", la province du nord du pays dont Malema est originaire.

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Un procès contre Julius Malema, le leader de la Ligue des jeunes du Congrès national africain (ANCYL), s’est ouvert le 13 avril devant un tribunal pour l’égalité (Equity Court) à Johannesburg. Afriforum, une association Afrikaner, veut lui interdire de chanter «Tuez les fermiers blancs», une chanson du temps de la lutte contre l’apartheid qui a une résonance particulière. Les meurtres de fermiers blancs en Afrique du Sud, au rythme d’une centaine par an, sont en effet commis dans une indifférence presque générale. L’affaire est édifiante, sur le climat qui peut régner dans un pays soi-disant réconcilié…

Julius Malema est en procès, encore une fois. Afriforum, une association de défense des Afrikaners, a porté plainte contre lui pour incitation à la haine, après qu’il a ravivé, en 2009, la chanson Awudubhule Ibhunu, Kill the farmer, kill the boer («Tuez le fermier blanc»). La chanson, perçue comme un discours incitant à la haine, est déclarée contraire à la Constitution en mars 2010 par la justice. Malema n’en a cure. Pour lui, ce nouveau procès, qui le voit risquer des excuses publiques et 5.000 euros d’amende, n’est rien d’autre qu’une tribune politique. «Ceci est une épreuve pour notre révolution», clame-t-il le 14 avril, aux portes du tribunal, entouré par ses gardes du corps en armes et l’égérie de la lutte anti-apartheid, Winnie Madikizela-Mandela. A 74 ans, l’ex-femme de Nelson Mandela reste très populaire, malgré les controverses et les procès qui l’ont contrainte en 2003 à abandonner toute carrière politique.

«Ils mettent à l’épreuve les méthodes que nous avons eues pour les défaire», martèle Malema. Usant sans cesse de la vieille réthorique du «eux et nous», il oppose toujours noirs et blancs, avec des accents populistes que l’ANC avait proscrit sous Nelson Mandela. «Ces juges sont nos juges, que ça vous plaise ou non, ils travaillent pour le gouvernement, le gouvernement qui est nous, l’ANC.» Un couteau de plus, remué dans une énième plaie… Car les magistrats, en Afrique du Sud, sont toujours majoritairement blancs, vingt ans après la fin de l’apartheid, et perçus comme rendant une justice éminemment biaisée.

Un symbole de la génération perdue

Devant une foule de partisans, aux portes du tribunal, les membres de l’ANCYL ont encore une fois entonné le refrain interdit. Du coup, Afriforum a de nouveau porté plainte pour incitation à la haine, contre Malema mais aussi contre son bras droit, Floyd Shivambu… Qu’est-ce qui fait donc courir Julius Malema? A 30 ans, le leader de la Ligue des jeunes de l’ANC, fils de domestique, n’ayant pas fréquenté l’école, incarne la «génération perdue” (lost generation) des dernières années de l’apartheid. Après les émeutes écolières de Soweto, en 1976, réprimées dans le sang, une génération de jeunes s’est jetée à corps perdu dans la lutte –«the struggle», comme on dit en Afrique du Sud, sans avoir besoin de préciser «contre l’apartheid». Malema a reçu à 14 ans une formation militaire de l’ANC, et gravi les échelons au sein du parti. Pour finalement devenir en 2008, comme le fut Nelson Mandela avant lui, président de l’influente ANCYL.

Surnommé Baby Juju et dessiné avec une couche-culotte par les caricaturistes, Malema n’est rien moins qu’un Président en devenir aux yeux de ses partisans. Il ne rate pas une occasion de mettre les pieds dans le plat, cultivant l’art d’appuyer là où ça fait mal en Afrique du Sud. Il n’a pas seulement chanté Awudubhule Ibhunu, Kill the farmer, kill the boer, en mars 2010, quelques semaines avant l’assassinat du leader d’extrême-droite Eugène Terreblanche, tué par deux de ses employés noirs. Julius Malema a aussi traité un journaliste de la BBC de «salaud» et de «putain d’espion» ayant une «tendance de blanc à attaquer les noirs», lors d’une conférence de presse donnée à son retour du Zimbabwe, en avril 2010.

Il a été condamné à des excuses publiques et une amende de 5.000 euros pour avoir déclaré que la jeune femme ayant porté plainte en 2005 contre Jacob Zuma pour viol avait «passé du bon temps». Et s’est montré aux côtés d’un millionnaire noir, Kenny Kunene, patron de boîtes de nuit qui aime faire la fête en mangeant des sushis à pleine bouche, disposés sur les corps dénudés de jolies filles noires et blanches.

L'agitateur que rien n'arrête

Malema remet sans cesse sur le tapis la question de la nationalisation des mines, qu’il revendique. Il a contraint Susan Shabangu, la ministre de ce secteur hautement stratégique pour l’économie du pays, à répéter que la nationalisation n’est pas une politique du gouvernement. Du moins pas pour l’instant. Car la question sera bien discutée en 2012, lors du prochain congrès de l’ANC.

Ce n’est pas tout. Julius Malema va aussi voir Robert Mugabe et sympathise avec le champion de l’éviction des fermiers blancs… Il agite cet épouvantail à seule fin d’ennuyer le bourgeois en Afrique du Sud –noir comme blanc. En avril 2010, après les insultes au journaliste de la BBC, il est passé en conseil de discipline au sein de l’ANC, procédure rarissime qui n’a eu aucun effet sur lui. Bien au contraire. Son attitude de défiance à l’égard de l’autorité, fût-ce celle de son parti, lui vaut beaucoup de sympathie dans l’opinion noire en Afrique du Sud. Tous les «unsung heroes», les révolutionnaires anonymes des années 1980 qui se sentent trahis par la réussite des élites noires et blanches, voient en lui l’homme qui ose laisser libre cours à la colère. Malema, c’est le rebelle avec une cause…

«Nous défendons notre histoire», assure Juju au tribunal. De fait, le procès intenté par Afriforum pour interdire Kill the boer paraît un peu vain. La chanson fait partie du long répertoire des chants de lutte contre l’apartheid. «A l’enterrement de Chris Hani [héros de l’ANC assassiné en 1993 alors qu’il était dans la course à la succession de Mandela, ndlr] et même quand nous manifestons, nous chantons mais nous ne tuons aucun blanc», rappelle Malema. Les refrains comme «tuez le fermier» ou «un colon, une balle» sont une allusion au passé, et non des déclarations de guerre…

Les meurtres de fermiers blancs continuent

Afriforum, association qui émane du syndicat blanc Solidarité, est toujours prête à dénoncer la «discrimination» inversée dont seraient désormais victimes les Afrikaners. Cette commuanuté de 3,6 millions de personnes (moins de 7% de la population totale) autrefois au pouvoir a-t-elle du mal à s’accepter comme une simple minorité désormais? Pour ses responsables, Kill the boer a une résonnance bien particulière: elle intervient sur fond de meurtres continuels de fermiers blancs et de leurs familles, au rythme d’une centaine de personnes par an depuis 1994. Sur les 50.000 fermiers blancs du pays, 1.600 ont péri dans ce qui est parfois perçu, dans leurs rangs, comme un complot politique pour leur faire quitter leurs terres sans avoir besoin de procéder à une réforme agraire. Un soupçon alimenté par l’absence de toute réaction tangible de l’ANC, au pouvoir, pour mettre fin au carnage.

Ce n’est pas un hasard si le syndicat de fermiers blancs Transvaal Agricultural Union (TAU), l’un des premiers à avoir organisé des unités d’autodéfense parmi les fermiers, soutient la plainte d’Afriforum. Ce syndicat a appelé des sommités de la culture Afrikaner à témoigner. «Ces chansons posent un problème de respect entre la majorité et la minorité», selon Danie Goosen, de l’Association culturelle afrikaner (FAK), qui revendique 200.000 membres.

Côté ANC, on resserre les rangs, comme au temps de la lutte… Le puissant Congrès des syndicats sud-africains (Cosatu), allié de l’ANC, a soutenu un appel lancé par le Syndicat des mineurs (Num) en faveur de l’annulation du procès.

«La question de savoir si les paroles de ces chansons de lutte doivent être chantées aujourd’hui est un autre débat, mais les interdire n’est pas réaliste. Les gens les chanteront quand même», selon Patrick Craven, porte-parole du Cosatu.

Le soutien de Winnie Mandela

Tous les jours, Winnie Madikizela-Mandela accompagne Malema à son procès. Gwede Mantashe, le secrétaire général de l’ANC, s’y est lui aussi rendu, et le grand poète noir Mongani Wally Serote est annoncé, pour livrer son explication de texte sur Awudubhule Ibhunu, Kill the boer. Peu importe que les anciens ennemis, les nationalistes Afrikaners au pouvoir de 1948 à 1994, soient désormais réduits à une simple association qui mériterait sans doute d’être écoutée. Le Parti national (NP) au pouvoir pendant l’apartheid est mort au fil des premières élections multiraciales, les généraux blancs sont partis à la retraite et Frederik de Klerk, dernier Président blanc, s’occupe de sa fondation…

Une seule voix noire s’élève, dissonante: celle de Terror Lekota, ancien ministre de la Défense et dissident de poids de l’ANC. Fondateur en 2008 du Congrès du peuple (Cope), qui n’a pas eu le succès escompté, Lekota se moque du procès en tant que tel, mais critique le fait que Malema fasse ses apparitions publiques entouré de gardes de corps ostensiblement armés. Il y voit une «quasi milice privée» et «une tendance dangereuse».

«Ceci n’est pas un Etat militaire, dit-il. Ce n’est pas une dictature militaire.»

Un avertissement à Malema, dont les aînés se sont battus pour une démocratie multiraciale. Le jeune loup de l’ANC, protégé du Président actuel Jacob Zuma, souffle avec une telle ardeur sur les braises du passé que même des ultra-conservateurs blancs du Front de la liberté (FF), en principe nostalgiques de l’apartheid, rappellent que ce dont le pays a besoin, «c’est un climat à la Mandela, pas un climat à la Malema».

Sithando Sam

Sithando Sam

Sithando Sam. Journaliste sud-africaine.

Ses derniers articles: La haine raciale en procès  Mugabe fait main basse sur l'or  Zuma garde le silence sur la crise ivoirienne 

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