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La crise de Chypre et les leçons pour la gestion de nos finances extérieures

Par Mohamed Mabrouk, économiste universitaire.

En Mars 2013, voici qu'éclate la crise financière de Chypre. Ce pays a moins 1,5 millions d'habitants, mais il est très probable que les effets de cette crise vont s'étendre au reste de la zone Euro dans quelques mois, à la faveur d'un recul boursier ou d'un problème politico-financier quelconque dans la zone Euro.

En effet, cette crise est plus grave pour la zone Euro que la crise Grecque de 2009 car elle met en doute la sécurité des dépôts bancaires des gens. Et ce genre de crise ne pardonne pas en général. Les gens peuvent oublier beaucoup de choses, mais si on touche à leurs portefeuilles ils n'oublient pas.

Reprenons la question au point 0. Le fond du problème est le déficit extérieur de la nation Chypriote, c'est-à-dire que les dépenses annuelles de la nation Chypriote dépassent ses recettes annuelles. Le déficit courant annuel Chypriote est de l'ordre de 2,5 milliards de dollars par an, soit environ la moitié du déficit courant annuel Tunisien. C'est donc un problème macro-économique qui n'est pas en apparence directement lié à la santé financière des banques ou des entreprises privées ou des individus.

Mais comment est-on passé d'un problème macro-économique qui concerne l'Etat, à un problème privé qui touche directement les dépôts bancaires des gens ?

La réponse est la fausse union économique et monétaire dans laquelle se trouve prise Chypre, c'est-à-dire l'UE. Fausse car elle impose une union dans certains domaines : la monnaie et le commerce extérieur, et elle refuse cette union dans le domaine budgétaire. Dans cette configuration sans une protection qui permet de redistribuer, gare aux Etats qui ne parviennent pas à tenir le rythme ! C'est comme un trapéziste qui n'a pas de filet en dessous. La chute fait très mal.

C'est exactement pour cette raison que j'avais conseillé de ne pas nous précipiter, nous Tunisiens, dans la convertibilité du Dinar, dans un article publié en Octobre 2011 dans la revue Espacemanager intitulé « Faut-il un Dinar convertible ? ».

J'avais écrit « Dans l'état actuel de l'économie Tunisienne, .... ne pouvant honorer les intérêts de son ancienne dette qu'avec de nouvelles dettes, il ne peut être raisonnable de se mesurer aux mastodontes économiques dans ce jeu où les règles sont : convertibilité et libre-échangisme ... Au contraire, la non-convertibilité de notre monnaie devrait être accentuée afin d'assurer le réinvestissement des profits de notre économie au sein même de notre économie, et de stopper l'hémorragie de capitaux tellement précieux afin d'assurer le bond en avant de notre économie vers des activités plus technologiques et plus rentables. La Grèce subi en ce moment de plein fouet les coûts de ce jeu qu'elle a accepté de jouer en intégrant l'UE, intégration qui revient à instituer une convertibilité et un libre-échangisme absolus. »

Le parallèle entre Chypre et la Tunisie est le suivant : ce qui est pour eux l'union monétaire correspond à la convertibilité pour nous. L'union monétaire est le degré de convertibilité le plus élevé. Une convertibilité construite sur une économie déficitaire ne peut être garantie que par des prêts étrangers. De sorte que la souveraineté monétaire, c'est-à-dire le pouvoir de choisir quel secteur on veut financer se trouve transféré à l'étranger.

En Tunisie, nous ne sommes pas loin de cette situation puisque nous fonctionnons quasiment en système de caisse d'émission sans le dire. C’est-à-dire que notre banque centrale, tacitement, n'émet des Dinars que si elle obtient des prêts en devises pour constituer des réserves en devises d'un montant comparable. Ce système est un renoncement partiel à notre souveraineté monétaire sans protection redistributive (union budgétaire). Il a montré la catastrophe qu'il peut créer au cours de la crise de l'Argentine en 1999 où la fermeture des banques à la veille de Noel a provoqué des émeutes qui ont fait chuter le gouvernement. Il montre de nouveau la même catastrophe à Chypre et je crois bien que ce n'est que le début. D'autres pays sont sur la liste : Portugal, Espagne , Italie...

Avec cette convertibilité, ou union monétaire, la nation déficitaire se trouve donc privée d'un outil important : sa souveraineté monétaire, ou bien ce qu'on appelle aussi son privilège d'émission. J'ajoute qu'en Tunisie notre relatif abandon de notre souveraineté monétaire nous coute actuellement environ 1 milliard de Dollars par an. C'est le coût de détention de près de 10 milliards de Dollars de réserves de change, pratiquement non rémunérées, alors que notre coût de financement extérieur est actuellement de plus de 10% par an. Ce milliard de Dollars par an est ce qu'on appelle le seigneuriage qui revient normalement au détenteur du privilège d'émission, mais qui, pour nous, se trouve actuellement encaissé par.... j'allais dire les USA mais en vérité il faut voir chez qui exactement se trouvent placés ces 10 milliards de Dollars de « réserves » de change pour connaître exactement l'heureux bénéficiaire.

Il faut reconnaître que durant l'année 2011, la Tunisie n'a heureusement pas appliqué le système de caisse d'émission puisque la BCT a répondu aux retraits massifs d'argent effectués par la population, par des injections massives de liquidité, alors que les réserves en devise baissaient. Mais il semble que les choses rentrent dans l'ordre aujourd'hui puisqu'on revient à des niveaux élevés pour ces couteuses réserves. Dire que la presse financière locale s'en félicite unanimement : « nous avons l'équivalent de 100 jours d'importations en réserves ! ». je n'ai jamais compris pourquoi les Tunisiens sont si piètres gestionnaires quand il s'agit de fonds publics, alors qu'ils sont plutôt bons gestionnaires pour leurs affaires personnelles. Curieusement, quand il s'agit de sa propre poche, on comprend mieux la finance. Mais aujourd'hui l'exemple de Chypre montre que si on laisse dépouiller nos fonds publics, les renards finiront par se servir dans votre poche.

Le 2ième outil dont se prive la nation déficitaire qui rentre sans réfléchir dans des unions genre UE, que ce soit sous forme d'adhésion ou de « partenariat privilégié », c'est la souveraineté commerciale, c'est-à-dire sur le commerce extérieur. L'abandon de cette souveraineté est appelé libre-échangisme.

Ces 2 outils, souveraineté monétaire et commerciale, peuvent être utilisés par l'Etat comme amortisseurs des chocs extérieurs ou intérieurs : révolution par exemple. Comme indiqué plus haut, la Tunisie a utilisé sa souveraineté monétaire en 2011 pour amortir la crise et éviter qu'elle ne se transforme en panique bancaire et économique. Si on avait souscrit à la convertibilité totale, comme le réclamait les caisses de résonnance locales des milieux financiers internationaux, on n'aurait pas pu utiliser cet outil et il aurait été nécessaire de se servir dans les dépôts des gens comme à Chypre aujourd'hui.

Imaginer la panique, les faillites bancaires... Au passage, je voudrais demander aux responsables financiers actuels de ne plus parler de solvabilité des banques ou de recapitalisation dans les circonstances actuelles. Attendons que la Tunisie relève la tête. On ne demande pas aux banques d'être en bonne santé dans une économie semi-détruite. Ceux qui mettent ce problème en avant ne cherchent qu'à provoquer la perte de confiance et la crise bancaire, pour capturer les proies plus facilement, et surtout à moindre prix. Ceci n'empêche pas de chercher à mieux organiser les services des banques, d'améliorer les prestations et diminuer les coûts. Mais svp, pas de discours sur la solvabilité ni sur la recapitalisation maintenant !

Pour ce qui concerne la souveraineté commerciale, malheureusement elle n'a pas été mise en ½uvre, surtout en 2012 où, malgré les besoins urgents des régions défavorisées, la Tunisie a continué à gaspiller les devises qu'elle obtenait à force de concessions politico-stratégiques, pour payer des importations superflues. Les importations de voitures de tourisme ont augmenté de 49,5%, les importations de parfums ont augmenté de 42,4% et le déficit commercial frôle les 10 milliards de Dinars en 2012 selon l'INS. Un record historique absolu ! Est-ce raisonnable pour un pays sensé se tourner vers les classes défavorisées ? Signalons que les clauses de l'OMC prévoient une suspension du libre-échangisme au cas où un pays connaît une crise exceptionnelle.

Revenons à la question du passage du choc macro-économique national aux dépôts bancaires des gens. En cas de choc macro-économique, les 2 outils, souveraineté monétaire et souveraineté commerciale, servent d'amortisseurs. La souveraineté monétaire permet de renflouer les banques et l'Etat pour éviter la panique financière totale. Elle peut aussi servir à imposer un usage plus approprié des réserves de change pour éviter les fuites de capitaux et de dividendes. La souveraineté commerciale permet aussi d'user des réserves de change selon des priorités plus adaptées à la situation : par exemple importer des tracteurs pour les centaines de milliers d'hectare non cultivés et les centaines de milliers de jeunes qui attendent, plutôt que des voitures de tourisme et du parfum.

Bien sûr, ces 2 amortisseurs ne peuvent être que provisoires. Ils diluent le problème et le rendent plus supportable, mais ne le soignent pas. Disons qu'ils donnent un délai de quelques années à l'Etat pour engager des réformes plus fondamentales, au niveau des secteurs de production. Le coût du problème macro-économique se manifeste alors par de l'inflation, des pénuries sur certaines consommations non vitales. Mais c'est toujours mieux que de se servir directement dans les dépôts des gens.

Sans ces 2 outils, Chypre est obligée de communiquer le choc à ses citoyens et entreprises. L'Etat est incapable de payer et, désarmé, il s'efface et laisse ses sujets directement en prise avec l'UE. Les avoirs du système financier Chypriote ont baissé, en partie en raison de la faillite Grecque (via la banque Laiki), mais le passif est toujours là. Il se compose des prêts de l'UE, via la banque centrale Européenne ou d'autres banques et des dépôts des gens. Pour poursuivre son soutien, l'UE, poussée par l'Allemagne qui ne voit pas pourquoi elle ferait des cadeaux, exige la contraction des dépôts des gens plutôt que l'effacement de ses créances sur Chypre. Il semble que le taux de réduction va être de 15% pour les petits comptes et de 40% pour les comptes de plus de 100 000 Euros. Pour la banque Laiki, le taux de réduction serait de 80% !

En conclusion, évitons les abandons de souveraineté irréfléchis. Ne cédons pas aux slogans mirobolants : liberté d'investir, égalité des investisseurs, croissance, consommation... Le scélérat code d'investissement qu'on nous propose actuellement est à rejeter car il détruit ce qu'il reste de la souveraineté commerciale et monétaire. En effet, il impose l'égalité de traitement du producteur étranger et Tunisien sur le sol Tunisien, ce qui détruit ce qui reste de souveraineté commerciale, et il impose le libre pompage des bénéfices réalisés en Tunisie vers l'étranger, ce qui détruit ce qui reste de souveraineté monétaire. Ce code n'est qu'une liste de concessions sans contreparties pour nous, revenant à vendre nos terres et nos marchés économiques. Le plus difficile, ce n'est pas de produire, c'est de trouver des marchés, surtout à l'étranger.

Le jeu économique mondial est un jeu très agressif. La guerre pour l'emploi est aujourd'hui sans pitié. Si on cède nos marchés intérieurs sans contrepartie, sans obtenir de marchés étrangers, ou allons-nous écouler nos produits ? Et si nous n'avons pas ou écouler nos produits, comment allons-nous employer nos jeunes? Notre marché intérieur, aussi maigre soit-il, est notre seule ressource.

Ce code fait de la Tunisie un quai de gare : qui veut rentre pour faire ce qu'il veut, pompe les profits qu'il veut puis sort quand il veut. On sera incapable de planifier, soumis à l'humeur du moment des agences de notation, des lobbies, soumis à la conjoncture capricieuse des marchés mondiaux et soumis à la pompe infernale du riba des Occidentaux, pompe qui nous épuise déjà. Il n'est pas possible de gérer un pays dans ces conditions, presque au jour le jour.

En cas de crise, par exemple une sortie intempestive des investisseurs pour une raison quelconque, la seule solution serait alors de se servir dans vos poches, comme à Chypre aujourd'hui.

Nous avons besoin de temps pour construire. Les concessions offertes par le code des investissements, nous devons les négocier bilatéralement, avec des pays qui nous offrent des avantages comparables, et non les accorder comme ça, aveuglément, sans contrepartie. Pour l'investissement, il nous faut des accords de coopération sur 20 ans au moins. Il faut privilégier l'Algérie et la Libye. Ces 2 pays voisins dégagent plus de 40 milliards de dollars d'excédents par an, excédents qu'ils placent en Occident.

Avec seulement 10 milliards par an placés en Tunisie, notre pays deviendrait un paradis. Nous pourrions leur offrir d'investir dans le rachat d'unités hôtelières, que nous avons manifestement du mal à remplir aujourd'hui, et qui leur seraient utiles pour les loisirs de leur populations. D'autres secteurs sont envisageables. La contrepartie pourrait être un accord d'approvisionnement énergétique à un prix correct, ainsi que l'accès à certains marchés à négocier. La proximité de ces pays fait que l'avantage de l'ouverture des marchés serait énorme en terme de création d'emploi, pour nous autant que pour eux, particulièrement dans les zones frontalières.

Nawaat

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