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R.Ghannouchi , un Machiavel ressuscité

Par Ridha Ben Kacem

« Le Parti islamiste Ennahdha ne peut ni ne veut diriger seul. Notre alliance, avec le Congrès pour la République de Marzouki et Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar, ne relève pas de la tactique. Elle est naturelle et doit se poursuivre jusqu'aux élections et au-delà. Nous avons réfléchi sur l'expérience algérienne de 1991 et sur les élections législatives qui ont été interrompues par l'armée. Le Front islamique du salut avait recueilli 80 % des votes, mais les 20 % restants avaient un poids important (armée, cadres, journalistes et aussi des relations avec l'extérieur). Cette minorité a, aussi, chez nous un poids tel que, même si nous gagnons avec 51 % des voix, nous ne pourrons gouverner ».

« Nous avons la "quantité", pas la "qualité "».

« Il faut éviter un affrontement entre deux camps, un affrontement idéologique. Sur l'idéologie, personne ne veut faire de compromis, mais nous pouvons trouver un terrain d'entente politique. C'est pour cela que nous sommes pour une entente, que nous avons accepté que quatre ministères de souveraineté soient retirés à notre parti, alors que rien ne nous y obligeait ».

« Notre but est d'arriver rapidement, après l'achèvement de la Constitution, à « des élections dont les résultats seront acceptés par tous, y compris par l'opposition. Il ne sert à rien, comme en Egypte, de gagner les élections comme l'ont fait les Frères musulmans si l'opposition les boycotte ».

«Pour cela, nous avons accepté des concessions sur la Constitution. Nous voulons une Constitution pour tous. Nous avons renoncé à ce qu'elle mentionne la charia, et ce n'était pas facile de faire accepter cela dans Ennahdha ; nous avons enlevé le point qui parlait de la complémentarité homme-femme et accepté l'égalité ; nous avons aussi renoncé à faire inscrire des réserves concernant la nécessaire application des textes universels sur les droits de la personne. Nous ne voulons pas aller au référendum (ce qui se passerait si aucun accord n'était trouvé sur le texte), car nous voulons réduire la période de transition, et nous voulons un consensus. »

« Nous devons porter le rêve du XIXe siècle, quand la Tunisie a pris conscience de son retard sur les voisins du Nord et a voulu retourner au véritable islam. Elle a mis en cause, non l'islam, mais une mauvaise lecture de l'islam. Ce rêve était de garder sa religion mais vivre dans le siècle. L'impérialisme a cassé ce projet porté par Khaireddine Pacha (mort en 1890) en occupant le pays. Il s'est alors imposé un autre projet : laisser de côté l'islam, faire comme la France. Bourguiba a mis en place le projet français, la marginalisation (tahmich) de l'islam. Ce projet a débouché sur la dictature et la violence, tout en se réclamant de la modernité. »

« Même s'il boit, le Tunisien continue de se dire musulman »

Vous avez, sûrement deviné l'identité de la personne qui tient de tels propos. D'abord précisons que ce sont là des extraits. Ensuite que leur auteur n'est autre que Rached Ghannouchi en personne, comme vous l'avez probablement deviné. Le contexte ? Un entretien du Cheikh avec Alain Gresh. C'est dans un article intitulé « Tunisie, compromis historique ou chaos ?» qu'Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique, a relaté, le 1er avril, cette intéressante conversation avec Rached Ghannouchi qui s'est déroulée à l'occasion du Forum Social, tenu, récemment, à Tunis.

Indépendamment de l'analyse que fait Alain Gresh de cette conversation, nous pouvons nous aussi nous faire notre propre opinion. Pour cela, il suffit de décoder les propos du Cheikh. Mais avant de s'adonner à cet exaltant exercice, soulignons la complexité du langage de Rached Ghannouchi. C'est important de le faire, ici, pour couper court à une idée très répandue sur le net et ailleurs qui veut que le Cheikh soit un simple tartuffe, à l'intelligence aussi superficielle que son ambition dévorante pour le pouvoir. En fait, à l'analyse du QI, Ghannouchi se révèle doté d'une intelligence supérieure et ses adversaires commettent, à mon sens, une bourde que de ne pas lui accorder ce crédit. Ceci dit, passons au décodage, proprement dit, de ce qu'il dit.

1 / « Ennahdha ne peut ni ne veut diriger seul » autant le premier verbe traduit un simple constat, autant le second, qui aurait pu ne pas être ajouté, introduit une nuance de menace, à peine voilée. Ghannouchi a l'air de dire que la tentation hégémoniste, même si elle est pour l'instant écartée, est, en cas de besoin, une solution de repli.

2 / «Notre alliance avec le Congrès pour la République de Marzouki et Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar ne relève pas de la tactique. Elle est naturelle et doit se poursuivre jusqu'aux élections et au-delà ». Deux éléments sont soulignés, ici : d'abord si l'alliance d'Ennahdha n'est pas tactique, c'est-à-dire, une simple man½uvre électorale, voire, gouvernementale, c'est qu'elle est en fait, stratégique. Le terme stratégie est toujours lié à l’habilité à diriger et coordonner des actions afin d’atteindre un objectif précis. Je vous laisse le soin de deviner de quel objectif, il s'agit. Cette explication est, du reste, confirmée par le fait qu'aux yeux de Ghannouchi, cette alliance contre nature« doit se poursuivre jusqu'aux élections et au-delà ». Retenez cet « au-delà » et posez vous la question de savoir en quoi cet « au-delà » pourrait avoir une signification réelle, alors que le Cheikh n'ignore nullement que la base électorale de ses deux partenaires, au sein de la Troïka, a été, totalement, laminée. Le second élément à retenir, ici, c'est la manière de citer, familièrement, Marzouki, sans lui accoler son prénom. Marzouki est l'intime d'Ennahdha et de Ghannouchi, contrairement à «Mustapha Ben Jaafar ».La complicité est d'un côté, mais, probablement, pas de l'autre.

3 /« Nous avons réfléchi sur l'expérience algérienne de 1991 et sur les élections législatives qui ont été interrompues par l'armée. Le Front islamique du salut avait recueilli 80 % des votes, mais les 20 % restants avaient un poids important (armée, cadres, journalistes et aussi des relations avec l'extérieur). Cette minorité a aussi chez nous un poids tel que, même si nous gagnons avec 51 % des voix, nous ne pourrons gouverner. ».Lucide, Rached Ghannouchi sait que l'on ne gouverne pas un pays avec les masses, mais avec l'élite. Son premier gouvernement s'est cassé la gueule pour avoir sous-estimé la complexité de la gouvernance. Il ne faut plus s'attendre, à l'avenir, à de l'amateurisme pour contenter les copains. De plus, le rappel de l'expérience algérienne tombe bien à propos. Le 26 décembre 1991 a eu lieu, en effet, le premier tour des élections législatives, en Algérie, tenu le 26 décembre 1991, le FIS obtient 188 sièges sur 231, soit près de 82 % ; donc un peu plus que ce que dit Ghannouchi. Mais l'armée a tout fait capoter. La minorité, dans l'esprit de Ghannouchi, n'est pas la population hostile aux islamistes. La minorité, ce sont les forces qui sont hostiles à l'instauration d'un pouvoir islamiste à l'image de l'armée, la presse et éventuellement, les forces de l'ordre, si elles sont neutres. Quand Rached Ghannouchi parle de majorité il se réfère, en fait, à l'ensemble de la population, sans exception car il estime qu'il est en territoire conquis, terre d'islam où il ne peut y avoir qu'un pouvoir islamique. Ses propos dans cette fameuse vidéo, où il explique aux salafistes ce point précis de sa stratégie, tout comme ses propos tenus une semaine après l'assassinat de Chokri Belaïd, lorsqu'il compare Ennahdha à la colonne vertébrale de la Tunisie, vont dans ce sens là. Il peut, donc, conclure : « Nous avons la "quantité", pas la "qualité "».

4 / «il faut éviter un affrontement entre deux camps, un affrontement idéologique. Sur l'idéologie, personne ne veut faire de compromis, mais nous pouvons trouver un terrain d'entente politique. C'est pour cela que nous sommes pour une entente, que nous avons accepté que quatre ministères de souveraineté soient retirés à notre parti, alors que rien ne nous y obligeait ». Remarquez la finesse d'esprit de Rached Ghannouchi lorsqu'il passe de la stratégie à la tactique. La stratégie, c'est le moyen et le long terme. La tactique, c'est le court terme. A la suite de l'assassinat de Chokri Belaïd, et plus précisément, à la suite du mouvement de « révolte » de Hammadi Djebali, Ennahdha a dû parer au plus urgent, en acceptant de « reculer » pour mieux sauter, sans doute. Elle accepte, en effet, de perdre quelques acquis, notamment, les ministères régaliens pour éviter de perdre, à l'image du FIS, justement, l'essentiel : le pouvoir. Le calcul de Ghannouchi est simple. Ennahdha doit avoir la maitrise dans l'organisation des prochaines élections. Pour cela elle doit rester au pouvoir. C'est fait. Là où tout le monde voit une victoire du camp démocratique, il ne faut voir, en fait que du machiavélisme, pur et dur.

5 / « Notre but est d'arriver rapidement, après l'achèvement de la Constitution, à des élections dont les résultats seront acceptés par tous, y compris par l'opposition. Il ne sert à rien, comme en Egypte, de gagner les élections comme l'ont fait les Frères musulmans si l'opposition les boycotte ».Nous y voilà, en effet. Le but de la man½uvre est avoué. Remarquez cette logique implacable de l'arrivée à l'objectif : « ... des élections dont les résultats seront acceptés par tous, y compris par l'opposition ».Attention au sens du mot « opposition ».Non ce n'est pas Nida Tounes ni le Front Populaire. Ce sont les institutions de la République qui sont visées ici, l'armée, en premier lieu. Si, Rached Ghannouchi voulait parler de l'opposition politique et partisane, il n'aurait pas utilisé cette tournure car, si c'est là un raisonnement démocrate, il aurait pu envisager que son parti se retrouve, lui-même, à l'opposition. Mais, en réalité, une telle éventualité n'est pas envisagée, d'où cette tournure dans la construction de la phrase qui présuppose que le Parti Ennahdha sera le grand gagnant des prochaines élections. Dans son esprit, l'opposition, d'aujourd'hui, sera, aussi, celle de demain.

6 / «Pour cela, nous avons accepté des concessions sur la Constitution ». Le « pour cela » signifie le retour à la stratégie. Ghannouchi nous révèle, ici, un secret. Après avoir, en effet tenté vainement de tailler une constitution à l'iranienne, pour la Tunisie, Ennahdha recule, là aussi, pour mieux sauter. Ghannouchi a l'air de dire que ce n'est que partie remise et qu'il sera, toujours temps, de revenir, ensuite, sur la question. Après tout, on peut s'adonner à l'exercice de l'élaboration ou de l'amendement de la constitution en tout temps. La suite confirme, ainsi que l'on peut s'y attendre cette analyse.

7 / « Nous voulons une Constitution pour tous. Nous avons renoncé à ce qu'elle mentionne la charia, et ce n'était pas facile de faire accepter cela dans Ennahdha ; nous avons enlevé le point qui parlait de la complémentarité homme-femme et accepté l'égalité ; nous avons aussi renoncé à faire inscrire des réserves concernant la nécessaire application des textes universels sur les droits de la personne. Nous ne voulons pas aller au référendum (ce qui se passerait si aucun accord n'était trouvé sur le texte), car nous voulons réduire la période de transition, et nous voulons un consensus. ».Notons, tout d'abord, que contrairement aux dénégations des élus d'Ennahdha, Mehrzia Labidi, en tête, Rached Ghannouchi reconnait que son parti a bien voulu introduire la notion de la complémentarité, dans la constitution. Ghannouchi reconnait aussi, qu'après avoir campé sur ses postions, Ennahdha a accepté de faire des concessions sur tous les points de litige qui retardaient la rédaction de la Constitution. Ainsi, d'un important paramètre de la stratégie d'Ennahdha de faire de la Tunisie un Etat islamiste, la Constitution devient, soudain, un élément de la tactique en cours pour s'adapter aux aléas du terrain. Du coup, l'élaboration de la Constitution s'en est trouvé, grandement, facilitée. La cause de ce changement porte un nom : Référendum. Contrairement à ce que l'on croit généralement, Ennahdha ne veut pas de référendum. Il est en effet, plus difficile de brouiller les pistes lorsqu'il ne s'agit que de répondre par « OUI » ou par « NON ».Aucune possibilité de refiler, aux électeurs, un bulletin de vote indéchiffrable, même, par les experts de la NASA. Quant au consensus dont parle Ghannouchi, il s'agit, bien entendu, de l'adoption de la Constitution par la constituante. La logique est la suivante. On écrit une Constitution séduisante que personne n'a intérêt à rejeter. On obtient, de la sorte, un vote massif favorable, qui devient, de fait, un blanc-seing, sur le plan international, une sorte de caution, si vous voulez, pour celui qui a rédigé cette Constitution. S'il se trouvait, par un grand hasard, que ce même rédacteur de Constitution gagnait les élections suivantes, avec plus de 50% des suffrages, qui viendra donc chercher noise, à celui qui a déjà prouvé sa bonne foi, en élaborant une Constitution à la hauteur des espoirs ? Après tout, ce ne serait qu'une juste reconnaissance, voire une récompense des électeurs, que de porter le géniteur de cette petite merveille, au pouvoir. Du pur machiavélisme, je vous dis.

8 / « Nous devons porter le rêve du XIXe siècle, quand la Tunisie a pris conscience de son retard sur les voisins du Nord et a voulu retourner au véritable islam. Elle a mis en cause, non l'islam, mais une mauvaise lecture de l'islam. Ce rêve était de garder sa religion mais vivre dans le siècle. L'impérialisme a cassé ce projet porté par Khaireddine Pacha (mort en 1890) en occupant le pays. Il s'est alors imposé un autre projet : laisser de côté l'islam, faire comme la France. Bourguiba a mis en place le projet français, la marginalisation (tahmich) de l'islam. Ce projet a débouché sur la dictature et la violence, tout en se réclamant de la modernité. ».S'estimant super intelligent, Rached Ghannouchi ne peut se soustraire à la tentation de dévoiler, un petit peu, son vrai objectif et son véritable projet pour la Tunisie. Il ira chercher sa référence au XIXème siècle en faisant l'impasse sur tout le XXème siècle et évidemment sur Bourguiba. Exit, la Constitution de 1959, mais surtout exit, aussi, le CSP de 1956. Tout cela c'est le projet français, n'est-ce pas ? pour peu, Ghannouchi nous dirait que Bourguiba a manigancé pour que la France occupe la Tunisie pour qu'il puisse nous faire avaler le CSP. Conclusion : c'est parce qu'il a pu, avec l'aide de la France, marginaliser l'islam, en Tunisie, que Bourguiba a pu imposer la dictature, aux tunisiens ! Entendez que pour échapper à la dictature, les tunisiens n'ont guère le choix que d'accepter d'être dirigés par des islamistes, et, plus particulièrement, par... Oui, inutile de le préciser, suivez mon regard. Vous m'avez parfaitement compris.

9 / « Même s'il boit, le Tunisien continue de se dire musulman ».La conclusion tombe comme un couperet. S'il se dit musulman, le tunisien a besoin d'être remis sur le bon chemin, pour être un bon musulman. Il a besoin d'être aidé et accompagné dans cet itinéraire spirituel. Et qui se propose, pour une telle mission ? Hamma ? BCE ? Maya ? Vous ? Moi ? En fait c'est Machiavel, ressuscité, en chair et surtout en os ! Un os dur, très dur ! Même mon chien, n'en voudrait pas.

Par Ridha Ben Kacem  11 avril 2013

10 / Je lis sur mon écran : « Fin du décodage. L'ordinateur, le processeur, la Mémoire, Windows et le logiciel dédié, protestent énergiquement, pour avoir été soumis à un traitement informatique, aussi traumatisant et aussi dégradant. Une grève, illimitée, de protestation, sera déclenchée, en cas de récidive, inconsidérée ».OUPS !

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