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Un peuple aux multiples facettes

S'il y a bien une notion qui ne veut rien dire, ou dit tout et son contraire, suscite l'emphase des politiques, la gravité d'un tribunal à l'énoncé d'un verdict, effraie les beaux quartiers et stimule les opposants, c'est bien la notion de peuple. Et l'on comprend que, face à cette notion passe-partout, ou plutôt, qui ne mène nulle part et embrouille tout, des philosophes s'interrogent, tels que Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Sadri Khiari et quelques autres, dans un texte très stimulant, Qu'est-ce qu'un peuple ? (1) La réponse n'est pas simple, et elle n'a de sens qu'à condition de spécifier la question et de la situer dans un contexte qui précise sous quel angle on la pose. Car le peuple «comme unité, identité, totalité ou généralité»  (G. Didi-Huberman) n'existe pas et on ne le rencontre jamais. Certes, on parle en son nom, ou du moins on le prétend, on le défend  ou on l'accable, on le célèbre ou on le méprise, mais dans tous les cas, on le crée, on l'invente. Le peuple n'est pas une réalité physique, c'est un concept - une façon de penser et de nommer une population ou l'une de ses composantes - et ce concept peut avoir diverses fonctions. Utilisé par le pouvoir, le «peuple» sert avant tout à légitimer ses décisions. Il se peut qu'elles soient utiles à la majorité, mais il se peut qu'elles ne servent que les intérêts de l'oligarchie. De la même façon, le souci proclamé du peuple, dans les partis d'opposition, peut dissimuler le simple désir de prendre le pouvoir : beaucoup n'ont en vue que leurs seuls intérêts, ou ceux de leur clan. Autrement dit, quand un homme politique convoque «le peuple» dans ses discours, il est a priori suspect : de quels projets ce «peuple» est-il le prétexte, quels (sombres) desseins recouvre-t-il ? A la différence des politiques, qui n'ont que «le peuple» à la bouche - le peuple veut, il est dans l'intérêt du peuple... -, les classes privilégiées ne citent «le peuple» que pour s'en démarquer. Elles en ont peur et le méprisent. Le plus souvent, elles ne disent pas le peuple, mais les gens du peuple, qui ont, par définition, un  langage populaire, souvent vulgaire -  et ne sont pas fréquentables. D'ailleurs, où les croiseraient-ils ? Le petit peuple  fréquente  surtout les bistrots et l'élite ne risque pas de les rencontrer dans les clubs sélects que protègent des vigiles. Célébré par les politiques, qui lui font dire n'importe quoi et honni par les gens d'en haut, qui lui prêtent de bas instincts,  peuple s'emploie d'une façon neutre, en apparence, pour désigner l'ensemble d'une population, généralement établie sur un même territoire et soumise aux lois d'un Etat. Ainsi parle-t-on du peuple français, du peuple algérien, du peuple anglais..., c'est-à-dire, selon l'expression d'Alain Badiou, de «l'ensemble inerte de ceux à qui l'Etat a conféré le droit de se dire français», algérien, anglais... Mais ceux à qui ce droit a été accordé ne constituent pas seulement une catégorie juridique. Ils ont supposés avoir une «identité», une «mentalité», des traditions, et même si ces caractéristiques n'entrent pas dans leur définition officielle, elles n'en sont pas moins considérées comme essentielles et constitutives de ce peuple. Officiellement proscrite, la notion de race est donc incluse implicitement dans la notion de peuple. Comme le souligne le philosophe Sadri Khiari, «le peuple français est le peuple français blanc ! Et j'ajouterai, pour être plus précis : Européen et chrétien d'origine. Les autres... font et ne font pas partie du peuple : ils sont le tiers-peuple». Ils font partie du peuple, comme le prouve leur carte d'identité, et ils n'en font pas partie, comme l'illustre leur absence aux postes les plus importants des pouvoirs politique et économique. Personne ne le dit, mais tout le monde sait qu'un Maghrébin ou un Ivoirien, nés en France, brillants, hyper-qualifiés, n'ont aucune chance de devenir Premier ministre ou président de la République. Se distinguant, par définition, des autres peuples, pourvu officiellement d'une essence -, peuple, suivi d'un adjectif  - peuple français, peuple algérien... - constitue une catégorie qui divise, exclut et relègue hors du champ politique, comme dans les marges de la collectivité nationale, ceux qui ne sont pas de souche, ou appartiennent à une souche jugée non «représentative». Ainsi compris, ce peuple-là n'a rien de progressiste : il plombe une société et la rend imperméable aux autres. Reste une circonstance dans laquelle peuple, suivi d'un adjectif, s'inscrit dans une perspective ouverte et généreuse - internationaliste : lorsqu'un peuple s'engage dans une guerre de Libération nationale ou se bat contre un envahisseur, il accueille sans réserve tous les hors-souches qui adhèrent à ses idéaux. Les maquisards français ne demandèrent pas leur carte d'identité aux membres du groupe Manouchian, ni les moudjahidine à l'aspirant Maillot (2)  ou à Maurice Audin. Mais tout se complique, quand un peuple en ébullition se refroidit et que le pouvoir lui serine qu'il est «spécifique»... 1) - Editions La Fabrique, 2013. 2) - Henri Maillot déserta avec un camion rempli d'armes et le remit aux moudjahidine. Arrêté lors d'un accrochage avec l'armée française, il fut condamné à mort et guillotiné.      

El Watan

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