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Me Farouk Ksentini : «Bouteflika n’a aucun intérêt à protéger ceux qui l’ont trahi»

- Le fait que l'ex-ministre de l'Energie, cité dans des affaires de grosse corruption quitte le territoire sans être ni entendu ni inculpé, inspire quoi à l'avocat que vous êtes ?   D'abord est-ce que l'information est vraie. Je dis que c'est à vérifier. Un type comme ça doit être interdit de sortie. Je dis ça en respectant sa présomption d'innocence, le laisser partir comme ça... Est-ce qu'il est parti légalement ? Où ?...Je m'interroge. De toute façon, l'opinion n'est dupe de rien.   - Pensez-vous que c'est parce qu'il est protégé par le président Bouteflika dont il est proche ?   Mais quel intérêt a le Président à protéger des gens qui ont trahi sa confiance. S'ils ont été désignés ministres, c'est qu'ils avaient sa confiance. Maintenant, le Président, cela m'étonnerait beaucoup, qu'il protège les gens qui l'ont trahis. J'en suis persuadé. Et si le personnage principal de ce scandale a filé d'entre les doigts de la justice, le procès lui-même n'aura plus aucun sens. Comme pour le procès Khalifa.   - Si ce n'est pas le Président, quelle est la partie qui a intérêt, selon vous, à soustraire Khelil des mains de la justice ? L'armée ? Les gens qui se seraient sucrés avec lui ?   Non, non, honnêtement, je ne pense  pas que l'armée ou la Présidence ou autre soutienne un type comme ça. Je vous rappelle qu'il a été dégommé de son poste de ministre en 2010 : si on avait voulu le protéger, il serait toujours à son poste. Mais qui a intérêt à le protéger ? Mais personne. Comment voulez vous protéger quelqu'un qui a fait des malversations, trahi votre confiance ? Et puis, lui-même aura-t-il le courage de s'enfuir ? C'est quelqu'un qui a une morale. Je présume que si on lui demande des comptes, il est prêt à les rendre. Il n'est pas malfaiteur, a du respect pour lui-même. Et pour quelqu'un qui est comme lui avec une notoriété et une audience internationale, je ne le vois pas prendre le risque de se faufiler comme un vulgaire malfaiteur ou un voleur à la tire.   - Peut-être qu'il préférerait être jugé aux USA puisqu'on lui prête la nationalité américaine et qu'il n'aurait pas confiance en la justice de ce pays ?   Mais pourquoi les Etats-Unis, c'est une affaire algéro-algérienne.   - Il semble qu'elle n'est plus une affaire algéro-algérienne puisque des juges milanais, suisses, etc., des enquêteurs américains seraient aussi intéressés de l'entendre. Mais là n'est pas la question : pensez-vous que Khelil puisse de lui-même octroyer des marchés de plusieurs milliards de dollars à des sociétés comme Saipem ou Lavalin sans se référer au président Bouteflika et que les différents services de l'Etat ne soient pas dans le coup ?   Ça m'étonnerait que le Président se mêle de gestion. C'est un homme politique et de lui-même il s'interdirait de s'immiscer dans ces affaires n'étant lui-même ni un gestionnaire, ni un économiste, ni un financier, ni un pétrolier. «Khatih hadou al omour.»   - Mais vous savez très bien que ce n'est pas la première affaire dans laquelle l'entourage présidentiel est directement mêlé. L'affaire Khalifa par exemple où des personnalités proches de lui, sa fratrie y compris, ont été citée...   Oui, je suis d'accord. Mais le Président en personne n'à rien à voir. Il ne peut pas savoir dans le détail comment une banque est gérée. Ce n'est pas son domaine de compétence.   - Si demain, «beid char», le président Bouteflika est appelé à la barre et qu'il plaide l'ignorance, vous en serez convaincu ?   Oui. Je le serais.   - Plaider l'ignorance alors qu'il y a une foultitude de services de l'Etat dont la charge officielle est de l'informer sur la gestion de tous les secteurs d'activité...   Et si les renseignements ne lui ont pas été communiqués comment voulez-vous qu'il se détermine. Je vous répète qu'il n'a aucun intérêt à ce que des exactions pareilles, ces actions malhonnêtes viennent ternir sa magistrature. Le Président n'est pas un homme d'argent : c'est un homme de droit. Il n'a de fait aucun intérêt à favoriser ces pratiques ou à les couvrir.   - Maître, vous avez près d'un demi-siècle de barreau, sentez-vous la différence entre les mahkamas coloniales et les tribunaux post-indépendance ?   On est passé de la justice coloniale à la justice cannibale. Et par le passé, on a vu à l'½uvre cette justice cannibale, celle qui a dévoré des milliers de cadres. Il est temps d'avoir une justice équitable.   - En 2005, la loi sur la réconciliation nationale a été votée et mise en ½uvre. Comme pour les lois d'amnésie l'ayant précédée, elle est assimilable à un solde de tout compte pour les crimes et massacres commis pendant la guerre civile : 200 000 morts et des milliers de disparus. Aucune justice n'a été rendue à ces victimes et à leurs familles. Comment la justice peut-elle se remettre de «ça» ?... Comment lui demander de s'occuper de vulgaires détournements d'argent public sachant que des milliers de criminels courent toujours parce qu'une décision politique avait institutionnalisé définitivement l'impunité ?   Je suis d'accord. Mais je vous rappelle qu'il s'agit là d'une solution politique, pas d'une solution judiciaire. Et il fallait trouver un moyen pour mettre un terme à ces violences. Maintenant si on a 200 000 morts, on aurait 200 000 procès : il nous faudrait trente ans pour y parvenir. Mais n'oubliez pas que cette décision politique a été entérinée par référendum, entérinant de fait les 85% d'impunité qu'elle implique.   - Ne pensez-vous pas que ces lois d'amnistie ont décuplé les crimes puisqu'on peut massacrer des populations entières et s'en tirer avec un casier judiciaire vierge ?   Peut-être. En ce qui concerne les crimes de droit de commun. Puisque c'est assimilé à un permis de tuer. Mais que voulez-vous ? Toutes les situations de violence de ce type ont été réglées avec des solutions politiques. Dans tous les pays du monde. Il n'y a pas d'autre solution...   - Que l'impunité ?   Oui. C'est ce que j'ai toujours dit : il faut définitivement régler les comptes aux règlements de comptes. Il faut tirer un trait. Car si on se lance dans des règlements de comptes judiciaires, on n'en finira jamais. Si on devait mettre tous les coupables en prison, il faudrait que les tribunaux fonctionnent H24. C'est très possible qu'elle alimente la violence, mais il devenait urgent, dans l'intérêt suprême du pays, de tourner la page. Et tout le mérite revient au Président. Et si ce Président devait rester dans l'histoire, il le restera pour avoir initié et promu cette loi.

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