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Deux jeunes filles devant les magasins fermés d'Abidjan, le 15 avril. Reuters/Finbarr O'Reilly
Deux jeunes filles devant les magasins fermés d'Abidjan, le 15 avril. Reuters/Finbarr O'Reilly

Côte d'Ivoire: comment la sauver?

Une décennie d'affrontements et de guerre en Côte d'Ivoire. L'incendie vient d'être éteint, ou presque: le feu couve sous la cendre de ce traumatisme national. Par Tiburce Koffi.

Nous ne finirons pas de redire les événements qui viennent de se dérouler en Côte d’Ivoire; événements dont l’arrestation de Laurent Gbagbo, l’ex-chef d’Etat, constitue, assurément, le point nodal ainsi qu’une étape décisive dans la résolution des antagonismes qui ont conduit ce pays à la guerre. Il est certain que le poids de la passion qui nous a tous saisis tout au long de cette crise qui a duré une décennie (2000-2010) ne peut, pour l’heure, favoriser une réflexion critique, lucide et sereine sur cette tragédie que les Ivoiriens viennent de vivre; une histoire loin d’avoir connu son achèvement ―il y a encore tant de brasiers à éteindre. Angoisse et optimisme, joie et tristesse, peur et couardise, droiture et friponnerie, fidélité et trahison, tant de sentiments et d’attitudes contradictoires, antithétiques, qui nous auront animés, guidés, instruits dans le traitement de cette crise…

Non, nous ne saurions, pour le moment, parler de souvenirs: ces rues abîmées et encombrées de cadavres en putréfaction, ces maisons détruites, ces quartiers désertés, cette ville d’Abidjan presque en état d’hibernation, tous ces signes encore trop vivants de la tragédie qui vient de fouetter la Côte d’Ivoire ne peuvent, pour l’heure, être rangés dans le casier des souvenirs et reliques. Ils sont encore là, ces signes; indices chauds et vivants des colères, rages et passions entêtées qui ont déclenché et alimenté la grande bourrasque. Folie des temps? Folie des hommes? Une seule certitude: les peuples ont toujours écrit leur histoire telle qu’ils l’ont voulue, sous les regards des dieux austères et indifférents aux petitesses des humains. C’est que l’Histoire n’est pas leur affaire, c’est celle des hommes. Seule leur est réservée la providence; et les dieux ont toujours été très parcimonieux dans la distribution de la providence.

Démons à exorciser, absolument

Il appartient au chroniqueur de dire le présent; à l’historien et à l’essayiste de restituer le passé et le présent; au poète et autres prosateurs inspirés seront réservées les pages blanches pour écrire la légende et l’épopée de ces temps tourmentés où le pays a vacillé dans la démence qui détruit et laisse des séquelles ―ces démons à exorciser absolument, afin d’apaiser et réconcilier toutes les consciences déchirées...

«Tiburce, nous avons voulu cette guerre, nous l’avons souhaitée, désirée même. A présent, la guerre est là. Elle est i-né-vitable! Et il va nous falloir la faire.»

L’auteur de ces paroles terribles s’appelle Alpha Blondy. Il nous les a tenues dans une interview que nous avons publiée dans un journal de la place, en février dernier. Paroles de prophète de l’apocalypse? Propos désespérés d’un homme désabusé et déçu par les absurdités de ses compatriotes? Simple avertissement? Il y avait un peu de tout cela dans la voix meurtrie, lasse et agacée de l’artiste.

Tantôt ovationné par son peuple, tantôt désavoué, célébré et hué, approuvé et rejeté, Alpha Blondy, en éternelle Cassandre de son pays, continue de hanter le cerveau des Ivoiriens depuis les premiers jours (1983) où les grâces de la gloire ont donné un cachet officiel à son discours, jusqu’à aujourd’hui. C’est que l’artiste a toujours troublé plus d’un Ivoirien par sa propension à se mettre au service de tous les régimes. Tous? Non: Alpha a fermement désavoué le coup d’Etat de décembre 1999; il a dit «non» aussi au régime militaro-civil qui s’en est suivi.

Une conception populaire de l’art, sans doute erronée, veut qu’un artiste soit un trouble-fête, un irréductible contestataire, un anti-pouvoir, un contre-pouvoir. Alpha n’a jamais voulu entrer dans un tel schéma. Trente années de relations me lient à lui; je crois donc le connaître sur certains points: il déteste le désordre, l’anarchie, la violence. C’est un homme respectueux des symboles: la République, l’Enfant, la Femme, Dieu. Depuis le début des années 1990, le spectre de la sombre menace qui vient de frapper la Côte d’Ivoire défile dans la plupart de ses chansons. «Vous jouez avec le feu…, la démocratie bananière finira par la guerre civile…, Vive le général, à bas le général…», n’a-t-il eu de cesse de répéter à l’endroit des siens…

Honneur et déshonneur de la guerre

La Côte d’Ivoire a fait sa guerre! Et il ne lui reste plus qu’à se conter le souvenir de ces temps paisibles où, à l’ombre de la sagesse paternaliste (que nous trouvions ennuyeuse) du patriarche Félix Houphouët-Boigny, elle se vantait d’être un pays exceptionnel, le «pays de l’hospitalité», et un «modèle de l’espérance promise à l’humanité» ―la vaste prétention!

La Côte d’Ivoire a fait sa guerre. Dans l’honneur et le déshonneur, dans la passion et la folie, mais surtout dans la stupidité et la sauvagerie ―ces obscurs dérèglements des sens qui disqualifient l’Homme, fracturent les nations et déshonorent les peuples.

L’heure du bilan n’est pas encore arrivée. Est-il même nécessaire de se triturer les méninges pour faire un bilan? Le désastre est là, sous les yeux de tous: ce peuple est profondément abîmé...

L’un des trois grands acteurs de cette apocalypse est en train d’achever l’histoire de sa passion orageuse pour le pouvoir, dans une résidence-cachot, quelque part au nord de la Côte d’Ivoire, ce nord qu’il a tant disqualifié, agressé et humilié, durant sa régence. Il s’appelle Laurent Gbagbo. Il est entré dans l’histoire par la violence, il en est ressorti par la violence. Et c’est l’Ecclésiaste qui aura eu toujours raison: «Qui tue par l’épée, périra par l’épée.» Pour Gbagbo, comme pour nombre de dictateurs et autres princes déchus de ce monde, le temps de la solitude est arrivé. La solitude, après le vacarme du pouvoir. Oui, les rois ont toujours été abandonnés par les plus fidèles d’entre leurs hommes de main, quand la force et le pouvoir ont changé de camp. Tout vrai historien le sait ou devra le savoir…

Un autre acteur de cette grave crise s’apprête à investir le palais de la République: Alassane Ouattara. Un même fait signe l’accession des deux au pouvoir exécutif: le ruisseau de sang qu’ils auront eu à traverser pour poser les pieds sur le tapis… rouge! Quels terrifiants symboles! Une différence notable toutefois: le premier, en toute lucidité, avait choisi l’option de la violence et du sang sacrificiel à verser pour la refondation de la Côte d’Ivoire. Cette idée, que j’ai âprement combattue, se trouve au cœur des thèses propagées par les «refondateurs». Le second, Alassane Ouattara, après avoir pendant longtemps refusé cette option dangereuse et tragique, s’est vu contraint, sous la pression des faits, à s’y résoudre. Dans les deux cas, l’Histoire a imposé aux hommes sa morale, sa dialectique jamais démentie: la prise en compte du facteur violence dans la dynamique de la vie des nations, la violence pour mettre fin à l’inacceptable.

Une révolution pour utopie

Cette même dialectique enseigne que la violence qui détruit sans jamais produire rien d’autre qu’elle-même n’ouvre qu’à l’effroi et aux désespérances. Tel fut le cas avec les refondateurs de Laurent Gbagbo. Mais quand, par altération des antagonismes, elle parvient à un rééquilibrage des forces agissantes de la société, elle offre des perspectives de paix et de progrès social. Les marxistes parlent alors de «saut qualitatif»: c’est l’horizon qui est offert à la «Révolution ouattarienne». La dénomination choque sans doute; mon souhait est même qu’elle puisse choquer et, en premier lieu, Alassane Ouattara, l’homme de la haute finance internationale.

Oui, j’ai dit «révolution». Car, à bien interroger l’Histoire et les faits, les utopies révolutionnaires qui ont été réalisées furent moins le fait d’hommes démunis et révoltés contre les riches, que celui de leaders à l’abri du besoin, et ayant une lecture et une clairvoyance lucide de la trajectoire de leur société. Ainsi, Senghor, Nkrumah, Bourguiba et Houphouët (pour ce qui est de l’espace africain), qui furent des hommes à l’abri des besoins matériels avant d’arriver au pouvoir, ont-ils été, dans mon entendement, des révolutionnaires. Le fait qu’ils n’aient pas procédé par jactances tempétueuses, ni par insurrections armées pour créer des Etats viables et tracer des sillons pour la construction de nations respectables, n’enlève rien à cette qualité que je leur attribue. Castro et le Che n’étaient pas non plus des démunis, moins encore Karl Marx. Les révolutionnaires se trouvent souvent moins là où on le croit.

L'innocence n'existe pas

Le troisième protagoniste de cet épisode sanglant de notre histoire est le peuple ivoirien. Et il est là ce peuple, blessé dans son âme, ses utopies, ses espérances; mais surtout dans son vivre quotidien ―cette culture tridécennale de la paix à laquelle l’avait éduqué son premier président, Félix Houphouët-Boigny. Et, sans doute, aujourd’hui plus qu’hier, il entend susurrer à ses oreilles traumatisées par les tirs d’obus et le tonnerre des mortiers, les harmoniques de la célèbre pensée du patriarche:  

«La paix ce n’est pas un vain mot, c’est un comportement.»

C’est au plus fort des tragédies qu’ils vivent que les peuples se souviennent de leur âge d’or. Non, aucun Ivoirien ne peut se prévaloir d’une innocence absolue dans la survenue de ce désastre. Passif, indifférent ou actif, chacun d’entre nous s’est laissé entraîner dans la spirale de tous ces antagonismes qui ont débouché sur le chaos que nous venons de vivre. Ici aussi, l’Histoire nous donne un superbe enseignement: l’innocence absolue n’existe pas. Après le feu de brousse, l’heure est donc venue pour chaque Ivoirien de procéder au repiquage des plantes, cultiver le jardin et l’arroser, comme le recommande le bon vieux Voltaire.

La Côte d’Ivoire a donc fait sa guerre. Elle n’est pas la première d’entre les nations à avoir vécu cette traumatisante expérience; elle ne sera certainement pas la dernière. En tout lieu et à toute époque, les hommes se sont livré bataille farouche pour la conquête du pouvoir. En cela, l’homme des cavernes ne diffère point du locataire de la Maison Blanche ou de l’Elysée. Ecoutons Albert Einstein (dans Comment je vois le monde):  

«N’importe où (…), une campagne de presse peut exciter une population incapable de jugement à un tel degré de folie que les hommes sont prêts à s’habiller en soldats pour tuer et se faire tuer.»

La guerre n’est donc le signe distinctif d’aucun peuple particulier. Elle reste, indiscutablement, un moyen désespéré pour faire triompher une cause, noble ou mauvaise, défendable ou non. Il ne reste donc qu’à ceux qui, comme nous, l’ont expérimentée de savoir en tirer les enseignements les plus utiles. Pour moi, elle ne donne qu’un seul enseignement: il faut éviter de la faire. Et surtout, de la refaire. Tel est le défi ultime qui vous attend, Monsieur Ouattara.

Tiburce Koffi, écrivain ivoirien

 

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