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Capture d'écran du projet Ushahidi pour la Libye, http://libyacrisismap.net/
Capture d'écran du projet Ushahidi pour la Libye, http://libyacrisismap.net/

Ushahidi, les nouveaux cartographes de crise

Guerre en Libye, séisme au Japon, conflit en RDC... Le service de cartographie interactive kényan Ushahidi permet aux citoyens de décrire et de géolocaliser les situations dont ils sont témoins, par SMS ou via le Web.

Au siège européen des Nations unies à Genève, la crise humanitaire en Libye est une priorité. L’intervention militaire internationale contre les troupes de Kadhafi est lancée depuis dix jours et dans le brouillard de la guerre, le bureau de coordination de l’aide humanitaire de l’ONU n’y voit pas assez clair pour déployer son dispositif d’aide aux populations prises entre les feux. Aucun «correspondant» onusien n’est sur place pour faire remonter les informations et dans l’urgence, l’ONU a fait appel à un expert en cartographie de crise humanitaire et de technologies 2.0.

Les cartographes 2.0

Patrick Meier, 33 ans, chercheur à l’université de Stanford en Californie, arrive le 28 mars 2011 à Genève. Ce jeune spécialiste, qui a grandi entre le Kenya et la Côte d’Ivoire, est réputé pour avoir dépoussiéré la cartographie de crise dite «traditionnelle» grâce aux réseaux sociaux et aux possibilités du Web. Lors de cette réunion de crise de l’ONU, il ne représente pas la prestigieuse université américaine mais une start-up africaine créée il y a trois ans au Kenya, Ushahidi, mot qui signifie «témoigner» en swahili.

Pour l’éclairer dans l’urgence, l’ONU a sollicité cette start-up qui a déjà fait ses preuves en zones de catastrophe humanitaire et de violences politiques. Patrick Meier est le directeur de la branche cartographie de crise d’Ushahidi, qui a développé un logiciel gratuit et open source permettant aux citoyens de décrire et de géolocaliser sur une carte interactive les situations dont ils sont témoins via SMS, email et les réseaux sociaux. En langage technique, on appelle cela du «crowdsourcing» ou comment compiler, visualiser et donner du sens à des milliers de données et de témoignages qui émanent de la «foule» (crowd, en anglais).

C’est la première fois que les équipes d’Ushahidi ont à élaborer une carte interactive d’un pays en guerre pour le compte de l’ONU. Un véritable challenge. En moins d’une semaine, Ushahidi conçoit deux cartes interactives de la Libye, qui vont évoluer en temps réel au gré des témoignages reçus directement par Ushahidi ainsi que des informations et des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux par des membres de la diaspora, des activistes, des journalistes et les organisations internationales. On y trouve les lieux et le nombre de blessés, le mouvement des réfugiés, les camps humanitaires, les centres de soin, les routes détruites...L’une de ces cartes est confidentielle et réservée à l’usage interne de l’ONU. La carte publique a été visionnée plus de 45.000 fois les trois premiers jours suivant sa publication par des internautes de 65 pays différents.

Made in Africa

«Une carte peut donner à voir et interpeller. On utilise les possibilités techniques du Web 2.0, pour redonner vie à la cartographie et amplifier la voix des personnes qui sont au cœur de de la crise humanitaire. C’est une redistribution du pouvoir de témoigner qui n’est plus réservé aux médias, aux ONG et autres acteurs officiels», analyse Patrick Meier, qui va plus loin: «Ushahidi est une start-up engagée et militante».

Ushahidi n’est pas seulement une start-up made in Africa encensée et respectée jusque dans la Silicon Valley, où le magazine américain Technology Review l’a classée parmi les 25 entreprises les plus innovantes de l’année 2011 aux côtés de Twitter, Facebook, Zynga... C’est aussi une organisation de cyberactivistes bien intentionnés qui veulent contribuer au développement de l’Afrique avec les nouvelles technologies.

«L’Afrique est en train de vivre une révolution technologique inédite qui va provoquer des changements politiques, économiques et sociaux sans précédents», veut croire le cofondateur d’Ushahidi, Erik Hersman alias «White African», de son nom de blogueur.

Cet «Africain blanc», qui a grandi entre le Soudan et le Kenya où il vit aujourd’hui, est un des personnages clés du mouvement high-tech en Afrique dont l’un des épicentres est Nairobi où il vient de créer le pôle d’innovation iHub. Il se souvient non sans fierté des débuts d’Ushahidi:

«Aucun d’entre nous n’avait d’expérience dans l’humanitaire ni dans la gestion de projets open source. Parmi nous il y avait des blogueurs, des militants et des programmeurs. Nous avons débuté dans l’urgence et sans argent.»

L’aventure Ushahidi a commencé en janvier 2008 au Kenya, alors frappé par une vague de violences postéléctorales. L’influente blogueuse et activiste kényane Ory Okolloh se trouve sur place et lance un appel sur la Toile pour développer une carte qui recenserait les violences et les dégâts dans le pays. Erik Hersman va solliciter le redoutable programmeur kényan David Kobia, 32 ans, qui étudie alors l’informatique aux Etats-Unis où réside aussi une autre compatriote, la brillante informaticienne Juliana Rotich. Ils se sont rencontrés quelques mois plus tôt à Arusha en Tanzanie lors de la conférence sur les technologies et l’innovation TED Global, qui avait pour thème «Afrique: un nouveau chapitre». C’est dans ce laboratoire d’idées californien qu’a germé une envie de projet tech au service de l’Afrique.

Un développement éclair

Mais pour ce quatuor kényan, l’élément déclencheur a été la violente élection présidentielle de décembre 2007:

«Nous voulions tous agir et essayer de faire quelque chose pour notre pays», expliquent-ils à l’unisson.

Ushahidi a été conçu dans la précipitation entre le Kenya et les Etats-Unis. David Kobia va «coder» en deux jours l’interface Web et il utilise l’outil gratuit Google Maps pour développer une carte interactive. Les Kényans branchés peuvent alors localiser et relater les violences dont ils sont témoins. Plus de 50.000 témoignages sont rapportés sur cette carte. Ushahidi est né. Le projet tape dans l’oeil des fondations philanthropiques américaines séduites par cette jeune start-up africaine à but non lucratif. Huit mois après avoir créé cette carte des violences au Kenya, Ushahidi reçoit une bourse de 200.000 dollars (139.600 euros) qui va permettre au quatuor de faire évoluer ce premier logiciel africain utilisé partout dans le monde. En 2009, la start-up réussit à lever 400.000 dollars, puis 900.000 dollars l’année suivante. Aujourd’hui, Ushahidi compte douze employés et s’appuie sur un réseau de centaines de bénévoles.

«Nous avons compris qu’il fallait d’abord construire son projet, le lancer sur le Net et démontrer sa valeur avant de chercher des fonds. L’Afrique regorge de projets tech innovants mais manque d’investisseurs prêts à miser sur ce marché», analyse Erik Hersman.

Il est devenu le directeur exécutif d’Ushahidi après le départ d’Ory Okolloh pour Google, où elle est chargée de la stratégie du groupe californien en Afrique. Avec Juliana Rotich, elles font partie, sur le Web, des femmes les plus influentes du monde selon la presse anglo-saxonne. De vraies success stories africaines:

«C’est important pour l’équipe de contribuer à changer l’image de l’Afrique. Ushahidi n’a pas été conçu dans la Silicon Valley et n’est pas commercialisé. Il a été pensé et conçu en Afrique par des Africains», revendiquent ses fondateurs.

Intelligence géographique

Depuis sa création, Ushahidi a été utilisé partout dans le monde. Plus de 13.000 cartes ont été déployées par des internautes, des ONG ou par des médias, comme Al-Jazeera pour cartographier en live la crise dans la bande de Gaza ou plus récemment le Washington Post, qui a créé cet hiver sur son site une carte participative des routes bloquées par la neige. Mais c’est dans les situations de cartographie de crise politique et de catastrophe humanitaire qu'Ushahidi est devenu l’outil en vogue. Tremblement de terre en Haïti ou au Pakistan, violences en République démocratique du Congo, élections au Burundi, séisme et tsunami au Japon, révolution en Egypte... Ushahidi a été utilisé sur la plupart des zones de crise majeures. 

«Cette nouvelle tendance est en train de changer l’aide humanitaire d’urgence», explique Ted Turner, directeur de la fondation des Nations unies qui consacre une partie de son dernier rapport Disaster Relief 2.0 au travail d’Ushahidi. Toutefois, dans les situations de conflit militaire comme en Libye, l’usage de cette cartographie participative atteint ses limites et comporte des risques. Un des défis majeurs consiste à vérifier les informations transmises par les citoyens sur place mais aussi d’échapper aux rumeurs et à la partialité des informateurs, souvent anonymes. Un vrai challenge, reconnaît Patrick Meier. Une mission délicate, comme en Libye notamment —ce qui égratigne la valeur des cartes interactives produites par Ushahidi pour le compte de l’ONU.

«L’aspect participatif peut se révéler dangereux, en particulier dans le domaine de la cartographie. Une carte, c’est avant tout une construction réfléchie, l’aboutissement d’un raisonnement», éclaire Béatrice Giblin, professeure et fondatrice de l’Institut Français de Géopolitique.

Pour cette experte, ces cartes 2.0 n’ont aucune valeur géopolitique, «mais ce sont d'intéressantes cartes de renseignement. A la manière de l’intelligence économique, elles produisent une sorte d’intelligence géographique».

La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre

Ces cartes peuvent donc contenir des informations précieuses et stratégiques en temps de guerre. Un outil gratuit et visible par tous, y compris par les belligérants ou encore par des membres d’organisations armées illégales. C’est pour cette raison que la carte publique de la crise libyenne a été filtrée par les équipes d’Ushahidi, qui ont travaillé étroitement avec l’ONU, et que les témoignages rapportés sont géolocalisés avec 24 heures de décalage. Des précautions sécuritaires drastiques dont ne s'embarrassent pas la plupart des utilisateurs lorsqu’ils lancent une carte.

Sur plus de 13.000 cartes mises en ligne, l’équipe d’Ushahidi en a créé et managé une centaine seulement, dans le respect d’une charte éthique pointilleuse qui impose par exemple d’avoir des partenariats avec des ONG ou des acteurs locaux sur le terrain. A ce sujet, Patrick Meier se dit «très pessimiste» tout en restant philosophe:

«Je crois que c’est une question de temps pour que le logiciel Ushahidi soit utilisé par des groupes malintentionnés, car au fond, l’usage des technologies reflète la nature de l’être humain... Donc ça devrait arriver.»

Après tout, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, pour reprendre le titre de l’ouvrage fondateur du géopoliticien français Yves Lacoste.

Jusqu'ici, Ushahidi a été utilisé pour traquer et dénoncer les violences politiques ou la corruption en Afrique, ou encore pour coordonner l’aide humanitaire sur les zones dévastées. Mais ses cyberactivistes ont aussi démontré au monde entier qu’une start-up africaine pouvait s’imposer parmi les poids lourds de la Silicon Valley. De quoi inspirer des milliers de geeks africains

Joan Tilouine

 

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