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Lotfi Abdelli au festival international de cinéma de Grenade en Espagne by Cines del sur via Flickr
Lotfi Abdelli au festival international de cinéma de Grenade en Espagne by Cines del sur via Flickr

Lotfi Abdelli, le premier Tunisien à crier «Dégage!» à Ben Ali

L'acteur et humoriste populaire, Lotfi Abdelli, serait à l'origine du fameux «dégage». Un cri révolutionnaire adressé à l'ex-président Zine el-Abidine Ben Ali dans une vidéo publiée sur internet.

En tongs et barbe brune de trois jours Lotfi Abdelli, dont le prénom signifie doux en arabe, a le regard franc. Même s'il en fait dix de moins l'humoriste a déjà quarante ans. En visite pour quelques jours à Paris il reçoit dans un bar à chicha dans le quartier des Arts et métiers un verre de thé à la main.

Si pour les francophones son nom n'évoque pas grand-chose, de l'autre côté de la Méditerranée c'est une star de cinéma, une sorte de Gad Elmaleh de Tunis. A titre d'exemple, il a reçu une dizaine de prix internationaux du meilleur acteur notamment pour son interprétation dans le film Making of de Nouri Bouzid qui aborde le problème de l’intégrisme islamiste.

Fin janvier il animait un concert de soutien à la Tunisie dans la salle de spectacle à Paris l'Elysée Montmartre. Il foulait même le tapis rouge du dernier festival de Cannes pour présenter le documentaire Plus jamais peur réalisé par Mourad Ben Cheikh sur la révolution tunisienne.

La révolution, il l'a vécue en direct. Le 13 janvier dernier, alors que la population se soulève et que les manifestations sont durement réprimées, Lotfi Abdelli poste une vidéo sur Facebook. Sur cette dernière, il exige le départ du président Ben Ali: «Dégage». Un cri qui sera repris de ville en ville par les manifestants tunisiens. Dans sa vidéo il ne mâche pas ses mots:

«Zine el-Abidine, son gouvernement et ses flics sont en train de nous tuer comme des chiens. Nous ne sommes pas des animaux, laisse le peuple vivre. Dégage vieux clown périmé, tu es comme un yaourt qui a dépassé sa date de péremption. Le peuple meurt, le peuple te vomit! Tu parles de démocratie? Donne-la nous.»

Pourquoi cette vidéo? Parce qu'il fallait qu'il le dise, comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort. Lui aussi a manifesté, lui aussi a reçu les coups, les gaz lacrymogènes.

Ses armes, «ce n'étaient pas les fusils, mais la parole». Il se souvient du jour où Ben Ali a fui, précisément le lendemain de la publication de sa vidéo. Il attendait «le départ du connard». Et c'est à la télévision, chez lui, dans la Medina de Tunis la capitale, qu'il apprend la nouvelle. Sur le coup Lotfi n'y croit pas. Il s'attendait à des années de lutte. Alors comme tout le monde il sort clamer sa joie:

«Se sentir exister quand tu peux enfin crier et entendre ta voix dans la rue. C'est comme si tu avais eu toute ta vie un cancer incurable, tu attends la mort et on te dit un jour: ça y est, tu es guéri. La révolution, c'est l'espoir de revivre».

Un arme efficace: l'humour

On pourrait dire de lui que c'est un artiste engagé. Avant même le début de la contestation Lotfi Abdelli abordait la politique dans son spectacle Made in Tunisia. Pas facile sous l'ère Ben Ali de causer démocratie et dictature. Pourtant il l'a fait. Mais il a été écouté, surveillé et menacé comme ses proches.

«La police est toujours venue foutre un peu la merde dans mes spectacles, raconte-t-il. Elle est venue m'espionner, faire des rapports envoyés au ministre de l'Intérieur.»

Durant les violences, il était prudent dans le choix de ses itinéraires et veillait à ne pas être seul dans la rue, même si sa notoriété le protégeait. Jusqu'à une certaine limite: il a été contraint de se cacher en France craignant pour sa vie, la milice de Ben Ali toujours à sa recherche.

Sur scène, il aborde tous les tabous. Non pas pour faire de la morale, mais pour mettre le doigt sur ce qui ne va pas. Parler de sexe, de religion, de ce qui fait mal avec légèreté. Alors il a appris à manier l'art du coup de griffe. Durant le règne de Ben Ali «il fallait insinuer la critique, la camoufler».

Lui qui admire les Guy Bedos, Raymond Devos, Elie Kakou ou encore Le Comte de Bouderbala, a pu jouer en mai dernier des sketchs —la première fois en français— à Paris, qu'il considère comme «la plus belle ville au monde». Un baptême devant un public d'une vingtaine de personnes du café-théâtre le Bab Ilo dans le 18e arrondissement. Le grand écart pour lui qui a fait salle comble au Palace, mais aussi à Grasse, en Suisse à Genève, au Maroc à Casablanca ou encore devant les 11.000 spectateurs du festival de Carthage.

Avant sa carrière d'acteur, Lotfi a révélé dans la rue dès l'âge de 15 ans ses talents de danseur classique, contemporain et hip hop. Il entre au conservatoire de Tunis, puis dans une compagnie de danse moderne et se produit un peu partout sur la planète. Et puis des amis lui proposent un rôle dans une pièce de théâtre. C'est à ce moment-là que sa carrière décolle. On le voit au premier plan dans des séries télévisées, en particulier celles très populaires diffusées durant le ramadan. Lotfi incarne d'ailleurs un dealer dans Les étoiles de la nuit 3, feuilleton diffusé cet été.

Tunisie, glamour et carte postale

Dans l'un de ses sketchs en français, il s'étonne du nom qui a été donné à l'insurrection. «Avec la révolution de jasmin, les médias donnent une image glamour de ce qu'il s'est passé, comme si c'était une pub chanel: "la révolution de jasmin, la révolution qui vous va bien"», mime-t-il en se recoiffant. Il souhaite que la Tunisie ne soit plus réduite à une simple carte postale, avec les chameaux, les dattes, la plage et le couscous.

«La France aussi doit changer et accepter de nous considérer autrement, glisse-t-il. Le monde commence à nous regarder non plus comme des individus de seconde zone mais comme de véritables citoyens».

Lotfi a l'accent du soleil qui chante. Lui qui lit actuellement Albert Camus et Eric-Emmanuel Schmitt n'a qu'un «héros»: Mahomet. Et la religion pour lui, c'est avant tout une histoire d'amour, une sorte de philosophie de la tolérance. A des kilomètres des clichés sur l'islam, sa foi lui permet de prendre du recul et de «sortir de l'emprisonnement de l'homme moderne».

Son animal fétiche est le chat, rien d'étonnant pour cet amoureux de liberté et d'indépendance qui affirme que la contestation continue. «On critique tout le temps maintenant, on deviendrait presque des Français!» ironise-t-il. Avant, selon lui, la Tunisie était un pays avec dix millions d'accros au football. Aujourd'hui c'est un pays avec dix millions d'accros à la politique.

«J'espère que le peuple va construire sa renaissance. La liberté est là mais elle s'exerce tous les jours».

Céline Hussonnois

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