L'Union africaine en déroute face à Kadhafi
Les rebelles libyens ont refusé la feuille de route de l'Union africaine. Pourtant, elle refuse toujours de demander le départ de Mouammar Kadhafi, dont l'influence paye.
Kadhafi avec Denis Sassou N'Guesso et une délégation de l'Union africaine le 10 avril à Tripoli. Reuters/Zohra Bensemra
Les rebelles libyens ont refusé lundi 11 avril la feuille de route proposée par l'Union africaine (UA) pour sortir de la crise. Pour Moustafa Abdel Jalil, chef du Conseil national de transition à Benghazi, «l'initiative qui a été présentée est dépassée. Le peuple réclame le départ de Mouammar Kadhafi et de ses fils. Toute initiative ne tenant pas compte de cette demande n'est pas digne de considération».
Voilà l'organisation panafricaine dans la panade. Alors que l'Otan multiplie les raids aériens contre les positions de Kadhafi, que le débat sur l'armement des rebelles fait rage, la feuille de route en déroute de l'Union africaine fait pale figure.
Les pétrodollars de l'amitié
Cinq Etats africains financent chacun à hauteur de 15% le budget de l'Union africaine: la Libye, le Nigeria, l'Afrique du Sud, l'Egypte et l'Algérie. Régulièrement, la Libye paie aussi les cotisations en retard de certains pays membres et sa part s'élève alors à un tiers des finances de l'organisation. Difficile dans ces conditions pour l'Union africaine de se retourner contre son principal bailleur.
Le Guide de la révolution a su se tisser un réseau d'influence dense sur le continent. Clientélisme et pétrodollars sont les mamelles du système Kadhafi. La Libye possède 40% des réserves africaines de pétrole et est le deuxième exportateur du continent. Elle investit près de 1 milliard de dollars (700 millions d'euros) par an en Afrique subsaharienne. Ses intérêts sont présents dans une douzaine de pays africains, notamment grâce à deux compagnies: le groupe pétrolier Oil Lybia et l'entreprise de télécommunications LAP.
Les capacités de nuisance de Mouammar Kadhafi sont réelles. Sans parler des remous politiques que pourrait créer le reflux de toute la main d'œuvre étrangère en Libye: près de la moitié des travailleurs sont étrangers, dont une grande majorité provient d'Afrique subsaharienne. Leur retour au pays provoquerait pertes économiques et instabilité politique.
Kadhafi, le symbole de l'Union africaine
S'attaquer à Mouammar Kadhafi c'est aussi porter atteinte au père de l'Union africaine. C'est sous son impulsion, en 2002, que l'UA a remplacé l'Organisation de l'unité africaine moribonde. La déclaration de Syrte, qui a fait naître la nouvelle organisation panafricaine, affirme même s'inspirer du Guide «pour une Afrique forte et unie».
Dès le début, Kadhafi s'est présenté comme le leader qui tiendrait tête à l'Occident. Il a toujours promu le panafricanisme jusqu'à son paroxysme: les Etats-Unis d'Afrique. Le Guide de la révolution a tenté de mettre en œuvre cette idée tout au long de son mandat à la tête de l'UA.
Ce qu'il manque à l'Union africaine, c'est surtout une forme de crédit moral. L'acte constitutif stipule que l'organisation peut suspendre «tout gouvernement arrivé au pouvoir par des moyens inconstitutionnels». Elle peut également intervenir dans un Etat membre dans de graves circonstances comme «des crimes de guerre, des génocides ou des crimes contre l'humanité». Au vu des derniers développements en Afrique, qui aurait les mains suffisamment propres pour utiliser ces textes et pointer du doigt Kadhafi?
Dans le comité ad hoc pour la Libye se trouve le Président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, arrivé au pouvoir en 2006 après un coup d'Etat. En 2009, lors de sa présidence de l'UA, le Guide s'est détaché des positions du Conseil de paix et de sécurité de l'organisation, en prônant la non-application de sanctions contre la junte putschiste mauritanienne. Dans une Afrique où chaque gouvernent tente d'assurer à tout prix son maintien, l'Union africaine n'a pas encore la force morale pour jouer son rôle de gendarme.
Gaëlle Laleix
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Si les présidents signataires de l'acte de naissance de ce nouveau mort-né (UA), succédant à son aîné aussi mort-né (OUA), et, si, ces messieurs officialisent l'acte de naissance d'un bâtard dont le "père" est fort connu quant à sa "moralité" et à sa santé mentale, et, si en plus, ils applaudissent parce qu'il est le draineur de fonds nécessaire à la vie végétative dudit "UA", c'est qu'on ne peut moralement parler de "présidents" ni d'Etats et encore moins d'unité africaine.
Les Africains - et pas seulement leurs dirigeants, comme le démontrent leurs réactions sur la toile - comprennent que cette pseudo "révolution" libyenne a été concoctée en collaboration avec les Occidentaux, et qu'elle n'est que la première étape vers le renversement de régimes qui ont le tort d'essayer de se donner des moyens de sortir de la misère en établissant des relations économiques solides avec les puissances asiatiques aux dépens des anciens tuteurs coloniaux et post-coloniaux. Ils ont rapidement testé les pulsions "démocratiques" des insurgés, dont les premières mesures ont consisté à expulser les travailleurs africains et asiatiques et à traiter les africains de "mercenaires". Ils l'ont compris ensuite quand, après les avoir fait attendre près de trois semaines (à tracers une interdiction de passage de leur avion par l'OTAN !), le pseudo "Conseil national" de Transition a accueilli par le dédain une délégation de chefs d'Etats venus leur proposer une sortie pacifique de crise en jurant que le départ de Kaddafi (qui devrait être l'objectif final s'ils étaient de bonne foi) était une précondition, et a juré que leur première décision quand il arrivera au pouvoir sera de dénoncer tous les accords signés avec l'Inde et la Chine et de privilégier les Etats qui interviendraient à ses côtés ! Alors que tous les pays membres de l'Union africaine ont résisté à des années de pression américaine visant à ouvrir leurs territoires à l'installation de l'Africom, comprenant qu'on essaye par elle de faire de leur continent le champ d'une guerre qui ne les concernera pas, une semaine à peine après le début de la crise "libyenne", une série de mesures ont été adoptées par la "communauté internationale" allant de l'incrimination de dirigeants légitimes (même si peu démocratiquement désignés, mais qui quatre mois auparavant n'étaient contestés par personne) à la confiscation des biens libyens placés à l'étranger, au bombardement sans déclaration de guerre des positions d'une armée nationale désormais rétrogradée au rang de "milice de Kaddafi" (laquelle ne peut, bien sûr, être constituée que de "mercenaires africains"). Bref, les Africains ont vu dans ce conflit ce que ses promoteurs n'ont pas voulu qu'ils voient : une nouvelle équipée coloniale dont la Libye n'est certainement que le premier maillon. Enfin, entre "pétrodollars" et "colonio-euros", il n'y a pas à invertir les valeurs. Les premiers sont des revenus légitimes tirés de ressources légitimes et ne sont pas le fruit de rapines coloniales. Mais il est clair que ce que les Occidentaux veulent est à l'exact opposé de l'intérêt de l'Afrique : continuer à piller ses ressources sans la moindre retombée positive pour ses populations. L'intervention en Libye leur signale que pendant quelques décades encore - le temps que la Chine et l'Inde sortent de leur statut actuel de nains militaires - ils n'ont pas à croire en la possibilité d'une alternative au sous-développement et à l'oppression.