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Quartier de Cocody, à Abidjan, le 4 novembre 2010. REUTERS/Thierry Gouegnon
Quartier de Cocody, à Abidjan, le 4 novembre 2010. REUTERS/Thierry Gouegnon

Médias ivoiriens: comment faire la paix?

Les journaux ivoiriens sont de retour en kiosque après de longues semaines d’absence. Sauront-ils rompre avec les discours partisans et parfois haineux qui les caractérisent depuis près de deux décennies?

«Lorsque les médias de la haine à la rwandaise préconisent de s’en prendre à des civils sans défense et d’attaquer les organisations humanitaires internationales, certains individus doivent être traduits en justice», déclarait Jan Egeland, alors Coordinateur des secours d’urgence de l’ONU. C’était en 2006. Depuis, les médias ivoiriens se sont eux aussi enfoncés dans cette logique de haine. Instrumentalisés par les leaders politiques, ils se sont illustrés, au cours des 134 jours de crise postélectorale par leur capacité à jeter de l’huile sur le feu.

La période de contestation des résultats de la présidentielle de novembre 2010 s’est rapidement transformée en véritable bataille par medias interposés entre les camps pro-Ouattara et pro-Gbagbo. Alors que ce dernier prenait le contrôle de la Radio télévision ivoirienne (RTI) son vis-à-vis ripostait en créant la chaîne Télévision Côte d’Ivoire (TCI). Au plus fort de la crise la RTI, télévision pourtant publique, est même allée jusqu’à lancer des appels à la «résistance populaire» et à relayer des messages xénophobes.

Partisane et politisée, la presse écrite a elle aussi activement contribué à exacerber les tensions de la crise postélectorale.

«Notre Voix et le Temps par exemple n’ont cessé de présenter Alassane Ouattara comme un "étranger" tandis que Le Patriote accusait à tort et à travers Laurent Gbagbo d’être responsable de massacres et de charniers», résume Ambroise Pierre, responsable Afrique de Reporters sans frontières (RSF).

Un avis que partage la société civile ivoirienne: les médias proches des deux camps ont rivalisé «dans la diffusion de messages de propagande haineux et gravement préjudiciables à l’unité nationale et à la cohésion sociale», déclare Patrick N’gouan, Coordinateur de la convention de la société civile ivoirienne (CSCI). Inquiet, le Conseil de sécurité de l’ONU était intervenu pour demander «l'arrêt immédiat de l'utilisation qui est faite des médias […] pour diffuser de fausses informations incitant à la haine et à la violence», indiquant que ceux qui incitent à la haine «auront à répondre de leurs actes». Avec très peu de succès, apparemment.

Acteurs de la bataille qui a opposé Alassane Ouattara à Laurent Gbagbo, les journalistes ivoiriens ont souvent travaillé au péril de leur sécurité et de leur vie. Ils ont été victimes d’arrestation, d’intimidation, et parfois même de violences physiques. Le 3 avril 2011, les locaux de la société de routage et de distribution Edipresse ont été incendiés par des miliciens pro-Gbagbo. De nombreux journalistes ont été contraints à l’exil.

Une longue tradition de médias partisans

L’engagement partisan des médias ivoiriens remonte à bien avant la crise politique actuelle. C’est en 1991, à la faveur de l’ouverture multipartite que le président Félix Houphouët-Boigny autorise un pluralisme médiatique. Les médias privés nouvellement créés affichent, dès cette époque, des couleurs et des affiliations politiques très franches. Les liens entre les différents titres, radios, télévisions, sites Internet et les partis vont au-delà du simple financement. Ce sont des liens militants. Ambroise Pierre explique:

«La plupart des journaux sont directement liés à des partis politiques et les journalistes qui y travaillent sont parfois recrutés parmi les militants des partis.»

Les médias sont plutôt transparents quant à leur affiliation politique. Ainsi, un système de bandeaux permet au lecteur d’identifier visuellement l’appartenance d’un titre: bandeau vert pour la presse pro-RDR (Rassemblement des républicains de Côte d'Ivoire, le parti de Ouattara) et bleu pour les pro-FPI (Front populaire ivoirien, celui de Gbagbo). Il est donc de notoriété publique par exemple que des titres comme le Nouveau Réveil ou le Patriote sont «verts» tandis que Notre Voie ou le Temps sont «bleus». Les titres plus neutres —même si la plupart d’entre eux compte quelques journalistes marqués politiquement— sont L’Inter, Soir Info, L’intelligent d’Abidjan.

De nombreuses organisations internationales et experts ont mainte fois tiré la sonnette d'alarme sur les prises de position des médias ivoiriens et ce bien avant la crise postélectorale. En 2001, dans une étude sur la presse ivoirienne, l’Institut Panos Afrique de l’Ouest (Ipao) indiquait déjà:

«Les médias sont tant impliqués dans les querelles politiciennes qu’ils sont devenus une partie du problème ivoirien.»

Dix ans plus tard, peuvent-ils devenir une partie de la solution?

Peut-on sortir de la logique de dépendance?

Les journaux font leur retour cette semaine dans un pays qui tente de se relever de quatre mois de crise aiguë. Vont-ils mettre de l’eau dans leur vin pour l’intérêt supérieur de la nation? Pour RSF, il est très peu probable que les médias privés ivoiriens cessent du jour au lendemain d’afficher des positions politiques tranchées.

«Le secteur de la presse n’a pas été totalement bouleversé. On ne peut donc pas s’attendre à ce qu'il change complètement d'un coup de baguette magique», souligne Ambroise Pierre.

L’organisation aimerait cependant que «les médias d’Etat jouent un véritable rôle de service public». Cela passerait par une profonde restructuration des médias publics et notamment de la RTI dont il faudrait «repenser l’architecture, le mode de nomination des dirigeants et de recrutement des journalistes». La Fondation pour les Medias en Afrique de l’Ouest (MFWA) estime de son côté que les médias devraient désormais être utilisés comme des plates-formes pour la paix. Elle préconise notamment «la rédaction et l’adoption d’éditoriaux communs et de messages de paix par l’ensemble de la communauté des médias de Côte d’Ivoire qui appellent à l’apaisement du climat sociopolitique».

Ces messages devraient, selon MFWA, faire «l’objet d’une large diffusion sur les antennes des médias de service public, de la radio institutionnelle Onuci FM, des radios privées commerciales et non commerciales et des radios confessionnelles, sur l’ensemble du territoire national. Ils seront également publiés dans les colonnes du média de service public et des organes de la presse privée».

Plus de rigueur journalistique

La société civile ivoirienne, à travers la CSCI, plaide elle pour plus de rigueur, d’indépendance, de professionnalisme et un rôle plus important des organes de régulation tels que le Conseil national de la communication audiovisuelle (CNCA). L’Union des journaliste de Côte d’Ivoire organise depuis deux ans des campagnes de sensibilisation sur la responsabilité des journalistes. Elle estime que les médias ont le devoir «de contribuer à l’apaisement du climat sociopolitique» et que pour se faire, les journalistes doivent observer strictement les règles déontologiques de la profession.

Pour l’heure, les éditeurs de presse s’inquiètent toujours pour leur sécurité immédiate. Dans un communiqué publié dimanche, le Groupement des Editeurs de Presse de Côte d’Ivoire (GEPCI) exhortait les forces républicaines à assurer «la sécurité des entreprises de presse et des personnes qui y travaillent (…) Sans distinction de lignes éditoriales».

Edwige Caroline Sorgho

Edwige Caroline Sorgho

Journaliste ghanéenne. Ex-reporter à la BBC, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest et du Royaume-Uni.

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