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Au centre, le chef d'état-major de l'armée, Rachid Ammar, le 24 janvier 2011 à Tunis by Loukilak via Flickr
Au centre, le chef d'état-major de l'armée, Rachid Ammar, le 24 janvier 2011 à Tunis by Loukilak via Flickr

Yassine Ayari: «L'armée n'a jamais reçu l'ordre de tirer»

Selon le blogueur et cyberactiviste Yassine Ayari, l'armée n'a jamais tenu tête à l'ex-président Ben Ali et le général Rachid Ammar n'est pas un «héros».

Ce n’est pas la première fois que l’on entend parler du blogueur et cyberactiviste tunisien Yassine Ayari. Il fait partie des internautes engagés, ces «e-militants» qui ont fait plier le régime de Ben Ali en Tunisie, en janvier dernier.

Mais s'il refait parler de lui aujourd'hui, c'est à cause d'une vidéo postée sur Facebook le dimanche 17 juillet 2011. Relayée par le site de la radio Mosaïque FM mardi 19, la séquence secoue franchement le petit pays jusqu’aux plus hauts responsables, puisqu’il remet en cause le rôle de l’armée dans la victoire du peuple tunisien sur le régime autoritaire.

Celui qui se présentait comme un «ingénieur informaticien et cyberactiviste» devant les membres de l’ONU, au côté de l'ex-secrétaire d'Etat à la Jeunesse et aux Sports, Slim Amamou et du blogueur ByLasko, n’en est pas à son premier fait d’arme sur la Toile:

«J'étais même la source officielle de plusieurs agence de presse qui n'avaient personne en Tunisie», indique-t-il sur son blog.

Dans la vidéo qui a fait polémique, Ayari revient sur la réaction de l’armée face aux ordres que lui aurait donnés l’ex-président Zine el-Abidine Ben Ali de tirer sur les manifestants. Car d’après le blogueur, ces ordres n'auraient jamais existé, et, par conséquent le refus de l’armée d'ouvrir le feu sur la foule non plus. Il expose en détail sa démarche et fait la chronologie de sa version des faits sur son dernier post, intitulé:

«L’homme qui a dit non, et qui continuera à le dire: MOI»

Selon les faits connus et relayés par les observateurs du monde entier, le chef d’état-major des armées Rachid Ammar —promu après la révolution chef d’état-major interarmées— aurait refusé l'injonction hiérarchique en répondant fermement «non» aux ordres du président Ben Ali, qui lui aurait demandé de réprimer les manifestations et de tirer sur la foule si besoin.

Selon la version officielle, le refus catégorique et courageux du général Ammar lui avait valu d’être porté en héros par les Tunisiens, puisqu’il s’était opposé au dictateur et avait placé de fait l’armée du côté de la population.

La version des faits d'un fils de colonel

Yassine Ayari démonte aujourd'hui toute la construction de cet épisode de la révolte tunisienne en révélant qu'il a créé l'histoire de toutes pièces —histoire que les médias du monde entier se sont à l'époque empressés de relayer sans plus de vérifications, tant le courage du général des armées entretenait la dimension mythique de la révolution.

Il faut en préambule rappeler que le blogueur Yassine Ayari est le fils du colonel Tahar Ayari, tombé au combat le mercredi 18 mai dernier à 200 kilomètres de la ville de Rouhia, à l’ouest de Tunis, lors d’affrontements avec des mercenaires qui seraient rattachés à la branche d’al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi).

Le jeune homme, qui déclare avoir «passé 25 ans de (sa) vie dans des casernes ou des cités militaires», avait en janvier 2011 bel et bien accès à des informations militaires à usage strictement interne. Il affirme donc aujourd'hui: que «l'armée n'a jamais reçu d'ordre de tirer ou d'intervenir».

Mais le 7 janvier 2011, une semaine avant la chute de Ben Ali (surnommé «ZABA»), c'est Yassine Ayari qui aurait envoyé l'histoire cousue de fil blanc au site tunisien Nawaat, en précisant au site l’origine de ses sources. Voici, toujours selon lui, le message qu’il aurait adressé à la rédaction du site:

«Ce n'était pas un mensonge, c'était une ruse»

Yassine Ayari revient dans son blog sur ce qu'il qualifie de «ruse» et sur ses intentions, et semble avoir été dépassé par les événements:

Lorsqu’il a pris la décision de raconter cette histoire inventée, le blogueur n'imaginait pas consacrer le général, cette désormais «figure publique»:

«Rachid Ammar est un général, il n'a jamais dit non ou oui, il a juste exécuté les ordres. Dire qu'il n'a pas dit non, lui enlève l'héroïsme qu'il n'a jamais prétendu avoir, mais ne fait pas de lui non plus un minable». 

Selon Ayari, Ben Ali n’entretenait pas de rapport avec l’armée, et ne se serait jamais adressé à elle pour le défendre contre son peuple:

Une question de timing

Reste que l’on s’interroge sur cette soudaine réapparition du cyberactiviste sur la scène publique. On aurait tendance à dire que, peut-être, le moment est mal choisi. En dehors du procès en cours de l’ex-président tunisien et de son clan, des enjeux économiques à la veille du ramadan ou de la crise politique, la Tunisie fait face à plusieurs conflits internes qui relancent les débats autour du processus de démocratisation:

Pourquoi dire ça maintenant [...] quand j'ai fait ce que j'ai fait, quand j'ai pris le risque, [...] je n'attendais rien en retour, absolument rien, et je voyais ça comme un devoir, [...] et je ne voulais pas l'amplifier pour avoir un poste (qu'on m'a proposé à deux reprises, gouvernement de Mohamed Ghannouchi), ni pour toute autre chose.»

Même si l’éclairage de Yassine Ayari renseigne sur une période restée floue dans l'esprit des Tunisiens, le blogueur laisse malgré tout planer les doutes quant à ces soudaines révélations, qui résonnent comme un besoin de reconnaissance et même, pour certains Tunisiens, comme un opportunisme déplacé.

«Pour résumer, je suis fier de ce que j'ai fait, si c'était à refaire, je le referais 1000 fois», conclut Ayari.

Mehdi Farhat

Mehdi Farhat

Journaliste à SlateAfrique

Ses derniers articles: L'électorat d'Ennahda fait son bilan  Le pain parisien est-il halal?  Pourquoi Ennahda inquiète les Tunisiens 

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