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Le chanteur malgache Fenoamby lors de l'édition 2009 du festival Mawazine. Reuters/Rafael Marchante
Le chanteur malgache Fenoamby lors de l'édition 2009 du festival Mawazine. Reuters/Rafael Marchante

Faut-il boycotter le festival Mawazine?

Le grand et coûteux festival printanier de musique de Rabat est perçu comme le symbole de la gabegie dans un Maroc à deux vitesses. Des voix s’élèvent pour l’annuler. Est-ce raisonnable?

Pour Whatsonwhen, la bible anglosaxonne des événements culturels, c’est ze festival à ne pas rater ce printemps. Le festival Mawazine de Rabat souffle cette année sa dixième bougie. De la petite manifestation festive de ses débuts, il s’est transformé en méga show par la volonté du roi du Maroc qui a voulu en faire au fil de ses éditions successives la vitrine du nouveau Maroc moderne et ouvert sur les cultures du monde.

Coût faramineux et caprices de stars

Dès 2005, Mohammed VI, féru de world music et enthousiasmé par le succès du festival de Casablanca, décide de doter la capitale d’un festival de stature internationale. En 2008, il nomme à la tête de son organisation Mohamed Mounir Majidi, son secrétaire particulier et «grand manitou du capitalisme marocain», comme s’amuse à le décrire la presse. Avec un budget faramineux de près de 10 millions de dollars (6,9 millions d'euros), d’après les estimations des experts cités dans une enquête du magazine TelQuel, le résultat ne se fait pas attendre et la fête grandiose est au rendez-vous.

En 2010, la 9e édition de Mawazine aura fait dans la démesure. Du rock, de la pop, du blues, avec des têtes d’affiche qui ont fait de la discrète cité impériale la capitale mondiale de la musique. De Sting à BB King en passant par Julio Iglesias, Mika ou Elton John, quelque 1.700 artistes répartis sur 8 scènes différentes ont attiré plus de 2 millions de spectateurs dans les 90 concerts programmés sur une semaine.

Mais lorsqu’il s’agit de volonté royale, on ne s’embarrasse pas de la dépense.

«Pour un concert de Sting en tournée, il faut compter au moins 500.000 euros, 450.000 euros pour Elton John, entre 250.000 et 350.000 euros pour Carlos Santana, 200.000 euros pour Mika et 120.000 euros pour BB King et Julio Iglesias. En tout, ce plateau de stars coûterait théoriquement plus de 2 millions d’euros, soit déjà plus de la moitié du budget annoncé. Ce n’est pas tout. A ce montant, il faut ajouter la centaine d’artistes programmés qui perçoivent en majorité, toujours selon les estimations des professionnels de l’événementiel, un peu moins de 20.000 euros chacun. Bref, rien qu’avec les cachets, Mawazine dépasserait de loin son budget officiel», rapporte TelQuel.

Mawazine, sous influence royale, cède aussi facilement aux caprices des stars comme le raconte TelQuel: «Par exemple, lors de l’édition 2009, Whitney Houston a exigé par contrat qu’on prenne en charge son frère, son neveu et sa nièce venus au Maroc faire du tourisme. C’est encore pire avec les stars moyen-orientales, l’autre produit d’appel de Mawazine.»

Une «taxe Mawazine» sur fond de scandale

De nombreux sponsors et non des moindres se bousculent au portillon du financement de Mawazine. Un miracle économique directement attribué à l’influence directe du Palais, qui pousse à la roue pour que des entreprises publiques mettent sans sourciller la main à la poche. «Une vraie taxe Mawazine», estiment ses détracteurs, qui y voient un effet d’éviction sur la politique culturelle de l’Etat, parent pauvre du budget national. Une politique très critiquée par nombre d’intellectuels qui protestent régulièrement contre la «dégradation du paysage culturel marocain» caractérisé par un manque flagrant d’espaces d’expression artistique.

Dans ce sens et dans l’esprit de ses détracteurs, Mawazine phagocyte la Nayda, la nouvelle scène marocaine, dont l’esprit underground est souvent associé à l’espoir de voir naître une Movida à la marocaine.

Pour Khalid Jamaï, vétéran de la presse, Mawazine est la version moderne des jeux du cirque romains: «Il semble que ce festival obéisse à d’autres impératifs et s’inscrive dans une stratégie sécuritaire mise en place depuis des décennies par Hassan II, stratégie qui consiste à promouvoir des activités culturelles et sportives pour servir de défouloirs aux frustrations populaires», plaide-t-il dans une tribune publiée sur le site lakome.

«Cette générosité envers Mawazine dont font preuve ces établissements publics serait-elle due à une addiction musicale dont ils souffriraient ou simplement du fait que Majidi est un très, très proche du roi?» s’interroge t-il. 

Une affaire où se mêlent accusation de corruption et soupçon de trafic d’influence a d’ailleurs terni la gouvernance de Mawazine. Aux côtés des Français Accor et Veolia, les deux sponsors étrangers du festival, un troisième nom est apparu pour la première fois en 2010, celui de Jorf Lasfar Energy Company (JLEC). La filiale marocaine du géant émirati Taqa, propriété de la famille régnante d’Abu Dhabi, exploite quatre centrales électriques au port phosphatier de Jorf Lasfar. La concession de trente ans accordée à JLEC par le Maroc est considérée comme l’une des plus rentables du monde dans le domaine de l’énergie. Le chèque de JLEC, sponsor major, estimé à 1 million de dollars, ne serait qu’un renvoi d’ascenseur si l’on en croit son ancien directeur Peter Berker Homek. Dans une plainte déposée contre ses anciens employeurs devant un tribunal américain, Homek, poussé au départ en juillet 2010, affirme que Taqa lui aurait demandé «de corrompre des officiels marocains pour obtenir le droit de construire une centrale électrique à Jorf Lasfar». Et, cerise sur le gâteau, il déclare dans sa plainte qu’il a été poussé à «sponsoriser un festival de musique à hauteur de 5 millions de dollars par an durant cinq ans».

Dans une interview fleuve, Aziz Daki, porte-parole et directeur artistique de Mawazine tente de tordre le cou à toutes ces accusations qu’il juge «populistes», «hypocrites» et «démagogiques» en levant le voile sur certains aspects de l’énigme comptable du festival et en martelant les retombées bénéfiques sur l’économie de Rabat. «Il faut cesser d’avoir un sentiment de honte vis-à-vis de l’argent de la culture», plaide-t-il, avant d’affirmer pour apaiser la polémique que «la programmation du festival ne se discute pas au Palais, mais dans une salle de réunion meublée en kit».

Des «anti Mawazine» de tous bords

Dans un contexte de révoltes du monde arabe, des voix contestataires s’élèvent contre ce qui est devenu le symbole de la gabegie dans un Maroc à deux vitesses.

Dans une lettre ouverte aux artistes participant à la 10e édition du festival Mawazine, prévue du 20 au 28 mai 2011, le mouvement du 20 février, fer de lance de la contestation populaire, a appelé ces artistes à annuler leur participation dans cette manifestation pour des raisons sociales et politiques.

«Le mouvement s’adresse à vous aujourd’hui, en tant qu’artistes participant au festival Mawazine, pour vous informer que la majorité des Marocains est contre l’organisation de ce festival», peut-on lire dans cet appel qui dénonce «l'opacité de la gestion, et le détournement de l'argent du contribuable dans des budgets faramineux, directement gérés par le secrétaire particulier du roi».

Ce dernier, qui préside l’association Maroc Cultures, la machine promotionnelle de l’événement, a été pointé du doigt lors des manifestations du mouvement du 20 février comme étant «une figure de la corruption, de l'hégémonie dans le monde des affaires, de l'étouffement des libertés d'investir et d'expression, et la source d'ennuis pour plusieurs journalistes et supports de presse».

Des artistes marocains rejoignent aussi le train contestataire, à l’image de l’humoriste Bziz, qui affirme vouloir préparer une riposte à Mawazine. Comme lui, des facebookiens militent sur les réseaux sociaux, à l’instar de cette vidéo postée sur YouTube enjoignant la chanteuse Shakira de renoncer à sa participation au festival.

Ce n’est pas la première fois que Mawazine rencontre une farouche opposition, comme d’ailleurs d’autres manifestations culturelles assimilées à de l’acculturation occidentale par la frange conservatrice de la société. L’an dernier, le Parti de la justice et du développement (PJD) avait tenté de faire annuler le concert d’Elton John accusé d’être l’incarnation de tous les démons. Estimant que sa prestation «encourageait l’homosexualité», il a réclamé son bannissement et cherché à avoir l’aval du Parlement. Une poussée de fièvre islamiste qui n’est pas sans rappeler l’affaire des «rockers satanistes» accusés de «déviance morale».

Avec les millions de spectateurs qu’il draine, Mawazine pourrait ainsi concentrer des contestataires de tous bords en un même lieu de revendication avec des risques de dérapage qui préoccupent déjà les autorités, échaudées par les manifestations à répétition que connaît le royaume dans le sillage des révoltes arabes. Un scénario-catastrophe qui a déjà été évité de justesse à Dakhla en février, lorsque le festival de cette ville du Sahara Occidental avait été annulé en raison des troubles qui avaient alors secoué la région.

L’annulation de Mawazine sonnerait le glas de la saison des festivals d’été (L’Boulevard, Casamusic, Timitar, Gnaoua d’Essaouira, Musiques sacrées de Fès, etc.). Une perspective que d’aucuns trouvent déraisonnable et qui appellent plutôt à «repenser Mawazine» plutôt que de le bannir.

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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