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Margaret Thatcher, la femme qui a changé la Grande-Bretagne

Morte aujourd'hui à 87 ans, l'ancien premier ministre britannique de 1979 à 1990 souffrait de la maladie d'Alzheimer.

Margaret Thatcher a converti la droite conservatrice britannique au libre-échange. À son retrait de la vie publique, le thatchérisme, qui s'est finalement résumé à une privatisation de l'ancienne économie dirigée et à une déréglementation tous azimuts, a, lui, survécu. Première femme devenue chef de gouvernement dans un pays d'Europe occidentale, et premier chef de gouvernement à avoir régné aussi longtemps sur la Grande-Bretagne au XXe siècle - onze ans, de 1979 à 1990 -, la Dame de fer aura, au-delà de ses trois mandats au 10 Downing Street, incarné une époque, qui s'est achevée dans le fracas d'une crise économique mondiale et le retrait de George W. Bush - peut-être l'ultime thatchérien.

Ce surnom de Dame de fer, qu'elle revendiqua et dont elle tirait gloire, avait été trouvé par L'Étoile rouge. Le quotidien de l'Armée soviétique pensait par cette saillie disqualifier à jamais celle qui, en 1976, en pleine détente, osa souffler sur les braises de la guerre froide. Ronald Reagan, partenaire d'une relation transatlantique anglo-saxonne revivifiée, fut le fidèle compère de cette décennie 80 qui vit la chute de l'URSS et l'avènement de la mondialisation libérale.

Il y a plus de trente ans de cela, en ces années 1970 finissantes où Margaret Thatcher perce en politique, la Grande-Bretagne est une île à la dérive: la production industrielle sombre, l'inflation et le chômage explosent, les syndicats gagnent une grève pour un nouvel avantage, le tout couvert par des Sex Pistols beuglant No future et Anarchy in the UK. Maggie se chargera de mettre un terme à la «chienlit». Elle incarne le sursaut d'une nation qui ne veut mourir.

Bourreau de travail

Sous sa férule, la Grande-Bretagne souffre, mais tient et, finalement, se redresse. Comme naguère Churchill, son modèle, Maggie mène la bataille. Son impeccable permanente blond cendré est un heaume. Le corps est sanglé dans un tailleur Asquascutum «made in Regent street» et, collier de perles et morale victorienne en bandoulière, sa démarche est volontaire. Quant à son verbe, il est grandiloquent ou acide, mais toujours définitif. En esthète, Mitterrand scrutait le charme piquant de cette alliance entre «les yeux de Caligula et la bouche de Marilyn Monroe».

Seule au milieu d'homologues masculins, Margaret Thatcher aimait les postures viriles. Elle se moquait de la cause des femmes et fuyait leur compagnie. À côté d'une mère au foyer et d'une s½ur aînée effacée, elle revendiqua dès l'enfance la charge symbolique de fils de famille. «Je dois tout, absolument tout à mon père», déclare-t-elle lors de sa nomination au poste de premier ministre, le 4 mai 1979.

Ce père, Alfred Roberts est - faut-il encore le répéter -, un épicier. À Grantham, morne citée des Midlands, ce travailleur âpre au gain acquiert des commerces. Le dimanche, il est pasteur méthodiste. Il prêche qu'on ne peut mieux servir Dieu qu'en menant une vie de labeur et de devoirs, rigoureuse et austère. Ce monde de l'échoppe se défie de l'aristocratie Tory, terrienne et anglicane, honnie les brillants esprits, souvent socialistes, d'Oxford ou de Cambridge, et méprise une classe ouvrière, perçue comme indistincte et fainéante. Entre l'individu-client, qui est roi, le travail, avec lequel on ne plaisante pas, et les étiquettes de boîtes de thés d'Inde qui rappellent l'Empire, Maggie apprend l'économie, le commerce et le libre-échange. Pour le reste, avouera-t-elle dans ses Mémoires, «par intuition et par éducation, j'ai toujours été une pure conservatrice».

Suivant l'exemple paternel - M. Roberts est passé de l'épicerie à la mairie de Grantham -, Maggie se construit un destin politique. Elle est une élève brillante. Elle sera toujours un bourreau de travail. La physique, Oxford, le droit, les livres, les dossiers ministériels... Rien ne semble lui résister. Elle veut tout savoir, tout maîtriser et, signe supplémentaire de l'ambition, ne jamais perdre de temps. Entre sa première campagne législative, perdue en 1950, et sa première victoire, en 1959, Margaret se marie, accouche de faux jumeaux, et passe son diplôme d'avocat. Durant cette courte décennie, elle goûte un peu à la vie. Elle s'installe dans un quartier cossu, sort au théâtre et découvre quelques pays étrangers, grâce à l'aisance financière de son époux - Denis Thatcher, conservateur bon teint et homme d'affaires avisé, demeurera un compagnon aussi fidèle qu'indépendant. Mais la petite parenthèse joyeuse se referme vite. À 34 ans, Mme Thatcher conquiert le siège de Finchley, non loin de Londres. Elle y signe un bail électoral de trente-trois ans.

Une claire vision du bien et du mal

Plus que d'autres, Keith Joseph aura aidé Margaret Thatcher à se forger un corpus idéologique. Intellectuel, conseiller de l'ombre, plus tard ministre, il note que son amie «comprend par instinct ce que beaucoup de gens, dont moi, ne comprennent que par de laborieuses analyses». En 1974, l'année où Milton Friedman obtient son prix Nobel d'économie, Keith Joseph, qui est un de ses fervents admirateurs, monte le CPS, le Center for Policy Studies. Ce think-tank va irriguer le parti Tory dont Margaret Thatcher prend alors les rênes. La révolution conservatrice est en marche.

Devenue premier ministre, la fille du prêcheur méthodiste est moins idéologue que croyante. Elle a pour la théorie monétariste une foi de charbonnier, et sur chaque dossier une claire vision du bien et du mal. Syndicalistes, terroristes de l'IRA et soutiens de l'Empire soviétique sont voués à l'enfer. Opposants politiques, artistes et journalistes «progressistes» de la BBC méritent le purgatoire. Aux chômeurs, défenseurs de la cause homosexuelle ou partisans de lutte antiapartheid, elle réserve sa commisération. «Nous sommes un gouvernement de compassion», répond-elle à ceux qui lui demandent de définir une politique sociale.

Son caractère trempé et ses formules à l'emporte-pièce marquent les esprits. «Le travaillisme ne marche pas», proclament ses affiches, qui représentent une longue cohorte d'hommes et de femmes piétinant devant un bureau d'allocations chômage. «Vous faites demi-tour si vous voulez ; mais la dame n'est pas prête à changer de cap», lance-t-elle, alors qu'on la presse d'atténuer les effets de ses mesures économiques.

Une amère potion sociale

La guerre des Falklands la sauvera. En 1982, ce bref conflit avec l'Argentine, qui coûta tout de même la vie à 265 soldats britanniques, est sa grande ½uvre. C'est sa victoire, celle qui lui permet d'être réélue et qui lui autorise toutes les audaces. La Dame de fer a rendu sa fierté au royaume. Elle va le remettre dans le sens de la marche.

«Comme nous avons vaincu aux Falklands l'ennemi de l'extérieur, nous avons à battre l'ennemi de l'intérieur qui est beaucoup plus difficile, mais aussi beaucoup plus dangereux pour les libertés.» Thatcher parle alors des mineurs, qui plieront après une année de grève. Le règne des syndicats a vécu.

La potion sociale est amère, mais les privatisations se succèdent, et l'industrie cède la place aux services. Le pétrole de la mer du Nord et le rôle de la City sur l'échiquier de la finance mondiale sont de précieux atouts. Peu à peu, une classe moyenne de petits propriétaires émerge entre l'aristocratie terrienne et des ouvriers marginalisés.

Contrairement aux idées reçues, Margaret Thatcher se garde cependant de détruire les deux piliers du Welfare State. Elle ne touche guère à l'assurance sociale et au service national de santé. De même n'aborde-t-elle les citadelles ennemies qu'en position de force. Ce n'est qu'une fois la guerre des Malouines gagnée, trois ans après son arrivée aux affaires, qu'elle attaque les syndicats. Plus pragmatique qu'il n'y paraît, la Dame de fer sait aussi évoluer. Se souvient-on qu'elle a commencé par faire campagne pour l'adhésion du Royaume-Uni à l'Europe avant de prendre ses distances avec le continent pour se tourner vers l'ami américain?

N'écoutant plus personne et cultivant plus que de raison le culte du secret, elle tombera sur la réforme des impôts locaux - la Poll Tax. En onze ans, elle n'a guère gagné de soutiens et s'est séparée d'un grand nombre de ministres. Son parti la met en minorité. Elle démissionne en 1990.

La fille d'épicier, après un mariage au-dessus de sa condition, devient baronne et siège à la Chambre des lords. Dans son sillage, les classes moyennes ont acquis un logement, pris des participations dans les entreprises privatisées. La Grande-Bretagne est devenue un peuple de petits propriétaires. Mais à Londres et dans le sud de l'Angleterre principalement, avides golden boys et nouveaux riches jouisseurs ne veulent plus s'engager dans de nouvelles croisades. S'ouvrent les années Blair, qui doivent tant à la Dame de fer, mais qui sont étrangères à sa morale victorienne.


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