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Conflit de générations : Un mariage sous l’orage

Kany, jeune fille de 19 ans, s'apprête à convoler en justes noces avec son fiancé Ségui. Dans cette famille soninké, où les valeurs ancestrales sont encore vives, les préparatifs du mariage réunissaient, autour du doyen Seydou, ses frères Dalla, Dioncounda, le père de la mariée, Demba et Pâté. Seydou fut chef économiste à l'ex Somiex.

A sa retraite, il aménagea dans son vaste domaine champêtre, baptisé Fendala, du nom de sa mère, aux environs de Bamako. Il alterne repos mérité de retraité et occupations de 1er responsable de la grande famille. Pour sa part, Kany vivait sous le toit de son père par alliance, Abidine Maiga, depuis que sa maman, divorcée depuis 17ans, avait convolé en secondes noces avec un commerçant songhaï de Gao. L'homme s'est montré un mari attentionné et entretenait les meilleures relations avec la première fille de son épouse. Celle-ci, à son tour, avait promis à son père adoptif que nul autre que lui n'aurait l'honneur d'être le parrain de son mariage.

Chose promise et promesse tenue le jour de la déclaration de mariage. Kany a cité Abidine comme son parrain. Après coup, elle téléphona à son père Dioncounda pour lui faire part de sa décision et le prévenir qu'il en serait ainsi et pas autrement. Celui-ci prit acte et décida de voir la chose avec ses frères. Il en parla plutôt à la maman de Kany, qui conclut qu'il était inutile de faire cas de ce qui était un défi à l'autorité parentale, et que la seule chose qui seyait était d'ordonner à Kany de changer les termes de la déclaration concernant son parrain. Ses s½urs, Fatoumata et Diahara, s'en chargèrent et la jeune fiancée accepta le compromis. Tout semblait rentrer dans l'ordre et le dimanche annonçait tenir toutes ses promesses de faste et d'ambiance.

C'est donc au sein d'un cortège sobre (état d'urgence oblige), mais rutilant tout de même, que le couple arriva à la Mairie de la Commune VI. Vêtue d'une robe princesse immaculée, un voile gracieux et fin sur un chignon oriental, une longue traîne portée par les filles d'honneur et chaussée d'une élégante paire blanche de bottines, Kany prit place à côté de son fiancé, entre leurs parrains respectifs. L'officier d'Etat-civil, après les salutations d'usage, introduisit le sujet et commença à citer les noms. Mais, comme l'on ne s'y attendait pas, le parrain de Mlle Kany est Abidine Maïga et non l'oncle Demba, présent sur le banc des témoins. La confusion, née à la fois de la déception du benjamin des Soninké et de la gêne du Songhaï, tentant, à grand renfort de gestes, de corriger l'acte irréfléchi de sa «fille», fit place à la consternation lorsque Seydou et tous ses frères, ainsi que ses fils et neveux, réalisant la situation, se levèrent d'un même geste et quittèrent la salle.

Les griots déployèrent leurs gorges pour prévenir le scandale, mais en vain. Leur chef alla jusqu'à prendre le pied droit du patriarche dans ses mains, sublime geste de supplication, mais il dut lâcher prise devant la détermination de l'homme.  Les invités du marié et les parents de Maiga, Malinkés et Songhaïs, étaient partagés entre hilarité et contrariété, devant la scène inédite de colère de ces «Yougo», marqués aimables et courtois jusqu'à la niaiserie au répertoire du cousinage à plaisanterie.

Au domaine Fendala, la mise en place pour le banquet, qui allait tout à l'heure sanctionner la visite des «just married» au doyen, était en cours. Une vaste cuisine fut improvisée à la lisière du verger, accueillant de gigantesques foyers, surmontés de leurs marmites et poêles à cuire le riz ou à frire les volailles. D'énormes quartiers de viande, de grandes cuves de céréales et des bacs de poulets auguraient déjà du menu princier du jour. Les parents de Kany avaient convenu de faire cuisine commune et de servir les convives de la maman, accueillis sous le toit de Maïga, à partir d'ici. C'est dans le brouhaha de ces préparatifs que le cortège du doyen entra dans la concession, s'immobilisa devant le bâtiment principal et que la fratrie s'engouffra dans le salon de l'aîné, sous le regard médusé de l'assistance.

Il s'est passé une chose anormale, pensèrent-ils. Ils ne croyaient pas si bien réfléchir, lorsqu'un employé, instruit, tira la lourde porte coulissante sur son rail jusqu'à la serrure. Les téléphones sonnaient et chaque fin de conversation laissait les interlocuteurs interloqués. Les informations rapportaient que l'union avait été scellée, in extremis, grâce à l'implication personnelle du Maire. Il restait, rapportèrent-ils, que Kany fit preuve d'une fâcheuse indélicatesse, lorsqu'elle interpella, dans la cohue, son oncle paternel, pour lui demander de débarrasser le fauteuil réservé à son père adoptif. Une telle outrecuidance laissa pantois même les plus modérés des protagonistes, qui estimaient qu'à la maladresse la jeune mariée venait d'ajouter une faute. Si les personnes âgées firent la paix autour de la conduite de la mariée, les jeunes se divisèrent en clans dès la Mairie entre adversaires et partenaires de la mariée.

Ils précédèrent le cortège des mariés dans un vacarme de motos jakarta. La Hummer s'immobilisa devant le portail clos. Les klaxons et les cris de joie des accompagnateurs laissèrent bientôt la place à une évidence, lorsque Demba entra dans la concession et en sortit, l'air las, quelques instants plus tard: la mariée était éconduite du domaine du doyen pour sa visite de courtoisie.  La horde des griots et autres personnes de caste fut tenue à distance de la concession. Demba, devenu, par la force des choses, médiateur dans cette scabreuse affaire, dut prier le cortège de poursuivre les autres visites en attendant que l'ambiance délétère de la concession du patriarche s'améliore.  Prenant la mesure de la situation, Kany, déjà au pas de la porte aux bras de son fiancé, s'effondra en larmes, et c'est presque dans un état second que sa suite l'installa dans le véhicule, avant que le cortège ne s'ébranle vers d'autres destinations.

Les mères de la mariée, braquées sur l'épisode outrageant de la porte close au cortège, commencèrent à s'énerver. Ce n'est pas Kany, c'est elles qui étaient visées. C'est de la mauvaise foi, accusa Diahara, Kany a 19 ans et on peut la comprendre. C'est de la sorcellerie, renchérit Dippa, pointant un doigt accusateur vers les tantes de Kany, épouses et s½urs de Seydou. «Ce n'est pas votre fille qui se marie, ca se voit», ouvrant notoirement les hostilités. «Parlant des vôtres, je me demande en quoi l'évènement de ce jour a pu vous surprendre, sachant les faits scandaleux auxquelles elles sont abonnées». Mais, entonnèrent-elles, cela ne se passera pas comme ca. «Vous ne savez pas à qui vous avez affaire, bande d'affranchis!». Elles bousculèrent les loubards (qui d'autre qu'elles pouvait faire ca), firent ouvrir la porte coulissante et demandèrent à leur chauffeur de faire entrer deux bâchées en marche arrière. Elles y embarquèrent marmites et céréales encore trempées, quartiers d'animaux et carcasses de volailles, peaux et abats. Il n'est jusqu'au bois flambant qu'elles n'arrosèrent d'eau pour le jeter derrière les pick-up.

Dans le camp «adverse», motus et bouche cousue. En effet, une instruction du patriarche passa de bouche à oreille, défendant à quiconque venu dans cette maison par son canal, de répondre ou de réagir aux dires ou aux gestes de ses anciennes épouses. Le départ des mères fut l'incident dans l'incident. D'abord, il réduisit le menu des nombreux convives du doyen à l'eau fraiche et aux commérages. Ensuite, il enflamma l'actualité du pays soninké, embrasant  tout le Wagadou. La confraternité soninké entra en scène. Les familles invitées s'impliquèrent auprès du patriarche pour qu'une issue rapide soit trouvée au scandale, qui n'était plus seulement la conduite de Kany, mais la révolte des mères. Elles sont soninkés, d'une autre ethnie, et estiment avoir été humiliées par leur conjoint d'un jour, mais conjoint tout de même. Des représentants des différentes familles intervinrent auprès des femmes, qui refusèrent de revenir dans la «maison honnie», mais acceptèrent de clore l'incident.

Pour sa part, Kany ne se fit pas trop prier pour revenir devant le patriarche, accompagnée de l'ensemble du cortège, présenter des excuses. Cette condition devant lever toute entrave à la suite des événements, le mariage religieux l'après-midi et, plus tard, la préparation des noces. A 17 heures, commença le rituel devra conduire aux noces. Pour l'occasion, la mariée fut installée sur un mortier, un pagne noué à la hauteur des seins, les mains et les pieds teints au henné, selon des motifs bien précis. Un cercle de femmes s'était formé autour de deux calebasses neuves remplies d'eau. La cérémonie fut rythmée par des chants et des danses de la classe d'âge de la jeune mariée, cadencés par les battements de mains et les youyous des griottes. Le visage de la mariée, puis les bras et les pieds, furent lavés avec des incantations. Après la toilette, un pagne fut noué autour des reins, un boubou blanc enfilé, un foulard attaché. Le dernier rituel devait être la bénédiction des pères, dite par le marabout de la famille ou par l'un d'eux, avant l'entrée de la mariée en chambre nuptiale.

A ce moment, l'ainé des griots, qui tenait compagnie à la fratrie depuis le matin, sortit de l'assemblée des hommes, vint au devant de la procession des femmes et annonça que Seydou autorisait qu'on introduisit la mariée dans sa chambre nuptiale, directement. Pour ménager la sensibilité de la jeune fille à l'aube d'une nuit aussi grave, on ne lui traduisit pas que ses pères refusaient de lui accorder leur bénédiction. Ainsi finit cette journée dominicale riche en rebondissements au domicile du patriarche Seydou, prénom emprunté, ainsi que le titre d'ailleurs, au vénérable Seydou Badian Kouyaté, auteur du plus grand roman de m½urs sociales dans la thématique «conflit des générations».

La présente narration n'a nullement pour but de faire sensation sur le vécu d'une famille, respectée et considérée. Il s'agit de la relation, comme esquisse de contribution à la thématique, des convictions, classique et progressiste, de trois protagonistes. Une jeune fille de 19 ans qui, pêchant par jeunesse, dans la confusion excitante de l'étape du mariage, commit une maladresse dans le choix du cadeau à un beau-père auquel elle se croit redevable. Une femme, soutenue par ses s½urs, mère et ancienne épouse, dont on se dit qu'elle ne se consolait pas d'avoir été délaissée,  quel que soit le sort que lui réservait la suite de vie matrimoniale. Enfin, un patriarche, traditionnaliste et responsable, dont la conduite est somme toute admirablement digne et altière. C'est l'Afrique qui nous file des mains... fatalement.

Aaron Ahmed

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