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Des rebelles libyens à l'entrée ouest d'Ajdbiyah, le 14 avril 2011. REUTERS/Amr Dalsh
Des rebelles libyens à l'entrée ouest d'Ajdbiyah, le 14 avril 2011. REUTERS/Amr Dalsh

Les mystères de Misrata

Misrata. Un nom qui pourrait bientôt devenir le symbole, comme Sarajevo avant lui, de l’urgence qu’il y aurait à intervenir sur le terrain en Libye. Depuis des semaines, les forces du colonel Kadhafi assiègent la ville. Jour après jour, elles pilonneraient à l’arme lourde, tuant des dizaines de civils. La situation humanitaire serait catastrophique. Mais sur place, que se passe-t-il en réalité?

Où que ce soit dans le monde, dès que les balles se mettent à siffler, il devient difficile de comprendre le déroulement du drame auquel la communauté internationale assiste, souvent avec un sentiment d’impuissance. Les deux camps, quand il n’y en a que deux (rappelons qu’en Bosnie, il y en eut trois, Croates, Bosniaques et Serbes s’affrontant simultanément, sans parler d’un bref conflit entre Bosniaques), ont très vite recours à la propagande et la surenchère dans l’espoir soit de dissuader, soit au contraire de provoquer une ingérence étrangère.

Ainsi le siège de Sarajevo (1992-1995) a-t-il laissé durablement l’impression aux opinions publiques occidentales de n’avoir été qu’une sinistre affaire à sens unique, des Serbes surarmés écrasant des Bosniaques sans défense sous les bombes et les obus. Sur le terrain, la réalité était certes un peu plus complexe, mais pas moins sanglante. Régulièrement, les forces bosniaques, supérieures en nombre, lançaient des assauts d’infanterie coûteux dans l’espoir de déloger les Serbes des hauteurs stratégiques entourant la ville. Ces combats-là furent le plus souvent passés sous silence, les caméras du monde entier se braquant plutôt sur des tragédies bien réelles comme l’obus de mortier qui frappa le marché de Markale. Les images terribles et les appels à l’aide déchirants des défenseurs de Sarajevo finirent par avoir le résultat escompté: l’Otan intervint et, par ses frappes sur les positions d’artillerie serbes, contribua à desserrer l’étau.

Alors, qu’en est-il de Misrata? Efforçons-nous d’en savoir plus, sans que le succès soit garanti, et ce pour deux raisons. D’une part parce qu’il faudrait pouvoir disposer des renseignements les plus pointus sur ce qui est effectivement en train de se passer dans les rues de la ville, et d’autre part parce qu’il faut se garder de toute tentative de jouer aux historiens de l’immédiat. La bataille est en cours, tout comme l’insurrection, sans que l’on sache pour l’heure qui va l’emporter, même s’il semble évident qu’à force, le poids de l’Alliance atlantique devrait faire pencher la balance.

Misrata, 2011

Misrata est un grand port sur la Méditerranée, dont l’agglomération compterait au total 550.000 habitants. Elle se trouve à environ 200 kilomètres de Tripoli, et à plus de 800 de Benghazi, la «capitale» des rebelles littéralement isolée en plein fief pro-Kadhafi, avec des sites favorables au Colonel comme Al Khoums et Zlitan à l’Ouest et Syrte à l’Est. Misrata est «tombée« aux mains des rebelles très tôt, et certaines sources parlent désormais d’un siège qui durerait depuis une cinquantaine de jours. Toutefois, l’idée d’une puissante armée encerclant complètement une ville très étendue (au moins une quarantaine de kilomètres carrés) qu’elle bombarderait nuit et jour avant d’envoyer des colonnes blindées percer les défenses ennemies fragilisées, ne saurait être plus éloignée de la réalité. Nous ne sommes évidemment pas à Stalingrad, étalon de toute comparaison quand il s’agit de sièges et de combats de rues à l’arme à feu, ni même à Tobrouk.

Tobrouk, 1941

Tobrouk, port en eaux profondes situé aujourd’hui en plein territoire libyen était tenu par les forces alliées, quand, il y a très exactement soixante-dix ans, il fut investi une première fois par les divisions italo-allemandes sous le commandement du général Erwin Rommel. Le siège dura 240 jours et mit aux prises environ 35.000 hommes du côté de l’Axe, et au moins 27.000 dans le camp allié, ainsi que des centaines de blindés, de canons et d’avions. En novembre 1941, Rommel dut lever le siège et replier ses unités épuisées. La bataille avait fait près de 12.000 morts, blessés et prisonniers au total, tous camps confondus. L’année suivante, en juin 1942, dans le cadre de son offensive éclair qui devait finalement échouer à El Alamein, le Renard du désert parvint finalement à s’emparer de Tobrouk.

Or, soyons réalistes, Rommel à lui seul, lors du siège de 1941, avait pratiquement autant d’hommes que ce dont disposait officiellement l’armée libyenne avant l’insurrection. Et il pouvait compter sur une couverture aérienne, les appareils italiens et de la Luftwaffe disputant la suprématie à la Royal Air Force dans le ciel au-dessus du désert. Ce n’est pas le cas des pro-Kadhafi aujourd’hui, dont les appareils sont détruits au sol ou abattus quand ils tentent de prendre l’air. Par conséquent, avec une armée nettement moins importante que celle de Rommel, et privé de tout appui aérien sérieux, le colonel n’a clairement pas les moyens d’assiéger une ville comme Misrata.

Vukovar, 1991

Un scénario à la Tobrouk 1941 étant écarté, peut-être faut-il se reporter à une guerre plus récente pour essayer d’entrevoir les développements possibles à Misrata, celle de Croatie en 1991. A l’époque, les Serbes avaient encerclé la ville croate de Vukovar, très éloignée de Zagreb, la capitale croate. La bataille avait duré 87 jours, d’août à novembre 1991 et s’était conclue par une victoire à la Pyrrhus pour les Serbes, qui avaient aligné entre 35.000 et 40.000 hommes contre environ 2.000 défenseurs croates. Les Serbes avaient perdu plus de 3.000 soldats et une centaine de blindés, pour 1.600 combattants et un millier de civils côté croate. Vukovar n’a cependant qu’un très lointain rapport avec Misrata, puisqu’il s’agit d’une petite ville abritant aujourd’hui une trentaine de milliers d’habitants. On constate que pour la prendre, les Serbes durent déployer des forces au moins quinze fois supérieures aux défenseurs.

Le rapport avec Misrata est autre, et se situe plutôt sur le plan symbolique, et plus particulièrement médiatique. En 1991, les Croates avaient fait de la défense héroïque de Vukovar l’emblème de leur lutte pour l’indépendance. Stratégiquement, il était absurde de tenir la ville, aussi profondément enfoncée en territoire serbe, mais le pouvoir croate y avait vu un moyen d’une part de fixer des forces serbes, d’autre part de sensibiliser l’opinion publique internationale à leur cause. On peut même considérer que c’est grâce cette bataille que les médias occidentaux se sont vraiment jetés dans la mêlée, avec les conséquences que l’on sait, à terme.

Compte tenu des effectifs en présence dans et autour de Misrata, quelques milliers d’hommes de part et d’autre, c’est peut-être en ce sens-là qu’il faut analyser les combats qui s’y déroulent et les informations qui nous parviennent. Les rebelles ont tout intérêt à tenir cette ville totalement coupée de leur base arrière. Ils pourront ainsi retenir sur place des forces qui pourraient être utiles ailleurs au colonel Kadhafi, et en même temps, faire de Misrata le symbole de leur lutte. Avec un peu de chance et une aide occidentale plus marquée, se disent-ils peut-être, le «siège» de Misrata se terminera pour eux de façon victorieuse, comme celui de Tobrouk pour les Alliés en 1941. Et si le sort des armes leur est contraire, Misrata deviendra alors leur Vukovar. D’une façon ou d’une autre, les rebelles en sortiront gagnants.

Roman Rijka

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Roman Rijka. Journaliste. Spécialiste de l'histoire militaire.

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