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Comment redonner vie à l'industrie africaine ? (4/4)

Quand Alassane D. Ouattara va accéder, effectivement, à la présidence de la République et former un gouvernement significatif, il va nommer un ministre de l'industrie à part entière (1er juin 2011), numéro 8 du gouvernement, qui sera rapidement promu ministre d'Etat devenant ainsi numéro 6. Quand Daniel Duncan Kablan va être nommé au poste de premier ministre, l'industrie va perdre son titulaire (Moussa Dosso) et le titre de ministre d'Etat.

C'est Jean-Claude Brou* qui décroche le portefeuille ; et sombre dans le classement : 21ème seulement ! Brou a été l'homme-clé des privatisations en Côte d'Ivoire ; c'est un « ministre technique » qui sait ce qu'est l'entreprise. Je retiens de lui ses propos, voici vingt ans (lundi 19 avril 1993), à l'occasion d'un entretien publié par Fraternité-Matin (signé Hien Solo et Adama Diabaté) : « [Nous voulons] avoir un secteur productif, performant et rentable, qui soit à même d'affronter les batailles économiques futures tant sur le plan national qu'international. Et il faut, pour gagner ces batailles, des entreprises performantes. C'est à ce prix que nous assurerons aux jeunes Ivoiriens l'emploi futur qu'ils sont en droit d'attendre ».

Brou a accompagné Ouattara à Durban, en Afrique du Sud, où vient de se tenir, les 26 et 27 mars 2013, le sommet du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, South Africa). Le groupe s'est constitué en 2009. C'est en 2011 que l'Afrique du Sud l'a rejoint. Du coup, dans son sillage, le pays de Jacob Zuma, dont une de ses ressortissantes (et, qui plus est, une de ses ex-femmes) préside aux destinées de l'UA, entraîne dans son sillage quelques pays « frères » d'Afrique subsaharienne. Pretoria a moins de PIB que les autres BRICS mais une plus forte « clientèle » diplomatique... !

Les BRICS revendiquent d'être les « nouveaux riches » non-occidentaux ; mais n'ont pas encore les moyens de leurs ambitions. L'ONU « occidentalisée », l'OTAN « bras armé », le FMI « gendarme financier », le dollar « monnaie mondialisée »... ont encore de beaux jours devant eux. Les BRICS, c'est 45 % de la population de la planète et seulement 25 % de sa richesse. C'est dire qu'il suffit d'un « coup de pompe » social (comme l'Afrique du Sud en a connu récemment avec ses grèves de mineurs et l'Inde avec les violences faites aux femmes) pour que les « émergents » soient submergés par des flots de populations mécontentes.

Le Monde, dans l'éditorial de son édition datée du 28 mars 2013, titre à la façon de Libération sur « le bric-à-brac des BRICS ». « Louable en soi, ce projet masque en fait les profondes divergences qui affectent le groupe des BRICS. Dans ce type de sommet, le plus facile est de s'entendre sur la bonne vieille rhétorique antioccidentale. Ce discours-là ne fait pas une politique. Les BRICS sont une force économique, mais ils sont trop divisés pour représenter un bloc stratégique. Ils s'entendent sur quelques principes. Ils sont attachés au respect le plus paralysant du dogme de la souveraineté des Etats - à ce titre, ils sont opposés aux interventions extérieures dans les affaires d'un pays. Au-delà, les BRICS sont parcourus de profondes failles internes ». Et Bernard Duraud, dans le quotidien communiste L'Humanité, évoque les craintes de Nomaxabiso Majokweni, patron de BUSA, l'organisation patronale sud-africaine : « Si nous prenons le chemin d'un accord de libre-échange, nous nous mettrons à la merci d'un flux d'importations bon marché de Chine, qui ne sera pas bénéfique pour l'industrialisation de l'Afrique du Sud ». Tout est dit.

La Chine pèse de son poids démographique, économique, politique, diplomatique, militaire sur les BRICS. Mais ce qui fait la différence désormais ce sont les entreprises de ces pays « émergents » capables de s'imposer hors de leur zone géographique, y compris dans les pays d'industrialisation ancienne. Le Boston Consulting Group (BCG) publie chaque année la liste des 100 « global challengers » : les entreprises les plus performantes des pays émergents qui peuvent rêver d'un destin mondial. Elles sont chinoises, indiennes, brésiliennes, mexicaines, sud-africaines, thaïlandaises, turques, malaises, indonésiennes... Au total, parmi les 100 « BCG global challengers » figurent dix-sept nationalités. Ce sont des entreprises minières, agro-industrielles, des opérateurs téléphoniques mais aussi des fabricants d'équipements de télécommunications... Ce sont, surtout, des entreprises qui « ont acquis une force de frappe technologique impressionnante »** grâce à leurs dépenses en R & D.

Un « émergent » c'est donc désormais autre chose qu'un taux de croissance à deux chiffres (ce qui n'est plus le cas, désormais, depuis la crise économique et parmi les BRICS, il n'y a que la Chine et l'Inde pour afficher un taux de croissance de plus de 5 % sans pour autant atteindre les deux chiffres, loin de là). Pour reprendre les mots de Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po Paris (Le Figaro du 24 janvier 2013), « depuis dix ans, les dirigeants des pays émergents sont [...] ceux qui prédisent l'avenir et font le business ». Selon Daziano, les prochains émergents devront avoir une population d'au moins 100 millions d'habitants (pour disposer d'un marché domestique en forte croissance), un taux de croissance potentiel à dix ans de l'ordre de 5 %, une urbanisation à 50 % en croissance, des besoins en infrastructures pour accompagner le décollage économique, une stabilité politique. C'est dire qu'en Afrique, hormis l'Afrique du Sud et dans une moindre mesure l'Ethiopie, il est peu probable qu'un pays « émerge » seul, hors de tout « fédéralisme économique ».

C'est pourtant l'ambition de la Côte d'Ivoire d'être « un pays émergent à l'horizon 2020 ». Dans cette perspective a été adopté, en mars 2012, un Plan national de développement (PND) qui couvre la période 2012-2015. Ce PND vise à ce que le pays enregistre une « croissance économique forte et durable » grâce à la priorité accordée à cinq secteurs-clés. Parmi ces cinq secteurs, Ouattara a rappelé lors de la 6ème réunion annuelle conjointe de la Conférence des ministres de l'économie et des finances de l'UA, que « les activités industrielles occupent une place importante avec une nette option pour la transformation et le développement des secteurs des mines, du pétrole, du gaz et de l'énergie ». Cette primauté accordée au secteur énergétique est soutenue, en Côte d'Ivoire, par Kandeh Yumkella, directeur général de l'Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) qui s'est entretenu de cette question avec le premier ministre ivoirien Daniel Duncan Kablan le mardi 26 mars 2013. Hormis le fait que la production d'énergie soit la priorité à tout développement industriel, la Côte d'Ivoire ne manque pas d'atouts en la matière, y compris dans les nouvelles technologies de production (centrale à gaz combiné, biomasse, etc.).

Par ailleurs, l'énergie est, économiquement, « fédératrice » : les pays frontaliers de la Côte d'Ivoire sont demandeurs d'énergie ivoirienne qu'il s'agisse d'électricité, de pétrole, de gaz. C'est aussi un secteur d'activité dans lequel l'Etat peut être omniprésent (et donc les investissements publics) sans offusquer l'idéologie « libérale » des hommes au pouvoir. Reste que la motivation industrielle n'a pas grand chose à voir avec la motivation politique. La meilleure preuve en est que la Côte d'Ivoire n'a pas décollé dans les années 1960-1980 quand elle était encore au coude à coude, économiquement, avec des pays qui, eux, ont tendent, d'ores et déjà, à émerger.

* J'ai consacré un long portrait à Jean-Claude Brou lors de sa nomination au gouvernement : cf. LDD Côte d'Ivoire 0380 et 0381/Lundi 26 et Mardi 27 novembre 2012.

** Voir à ce sujet le dossier « éco & entreprise » consacré par Le Monde (daté du mardi 19 février 2013) à ces « nouveaux conquistadors ». Il est signé Chloé Hecketsweiler.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

Le Faso

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