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Djibouti : Dr Abbaté congédie la dictature

Dr Abbatté Ebo Adou, né en 1951 non loin des ruines de la ville historique Dakka, à une vingtaine de km à l'ouest de la ville de Dikhil. Il est issu d'une famille de pasteurs nomades originaires de la pleine de Gobaad. Il a commencé sa scolarité en 1960 à l'école primaire publique de Dikhil et l'a poursuivie à l`école primaire de Tadjourah. Il a obtenu son entrée en sixième en 1965. Il a poursuivi sa scolarité au Lycée d`Etat mixte de Djibouti jusqu`en classe de première D en 1971. Puis il s'est rendu en France pour continuer ses études  au Lycée de Chatenay Malabry, puis à la Faculté de médecine Broussais-Hôtel-Dieu (Université Paris VI Pierre et Marie-Curie). Il a terminé ses études médicales dans la même Université en 1980 et a  obtenu le titre de Docteur en médecine avec la distinction de Lauréat de la faculté de médecine de Paris à la faculté Pitié Salpêtrière après avoir soutenu une thèse sur la Tuberculose.

Le Temps : Pouvez-vous nous parler de votre  carrière professionnelle et de votre  parcours politique ?

Dr Abbatté Ebo Adou : Après avoir obtenu mon diplôme de médecin, je suis rentré en 1982 et j'ai débuté ma carrière de médecin au Ministère de la Santé. Durant mes années de service à ce ministère, j'ai occupé de nombreuses fonctions (médecin à Ali-Sabieh, Coordinateur des soins de Santé primaire, médecin responsable d`un service à l`Hôpital Peltier, Directeur Technique de la santé, Membre du Conseil Exécutif de l’OMS...). En 1989, suite à une divergence avec le Ministre de tutelle, j`ai démissionné et ainsi mis fin à ma contribution à la Santé Publique. Je me suis alors engagé dans l`exercice médical libéral auquel je continu à me livrer depuis, avec des périodes d`interruption plus ou moins longues, en fonction des aléas de la situation politique du pays. Pour ce qui est de mon parcours politique, il serait trop long de le détaillé ici parce qu`il s`étale sur 45 années. Pour synthétiser, je dirais qu`il a débuté en 1969 dans le cadre d`un mouvement associatif dénommé « Association pour l`avenir des jeunes du Territoire« . Depuis, il ne serait pas exagéré de dire qu`il n`est de mouvement politique de la jeunesse Afar dont je ne sois à l`origine, avec d`autre amis bien sûr ! Qu`il s'agisse du MPL, FDLD, FRUD et plus récemment l`USN.

Le Temps : Pourquoi avoir fait de la médicine pour faire ensuite de la politique ?

Dr AEA : Pour ma part j`estime que la médecine, la politique et la réflexion sociale font bon ménage. Quand j`examine une femme enceinte malnutrie avec des maladies infectieuses évitables, je pense à sa condition d`existence dans son milieu naturel et à ce qui lui a fait défaut pour qu`elle puisse en arriver là. Il se trouve que dans la quasi-totalité des cas, une meilleure politique aurait permis d`éviter cette catastrophe mettant en jeu la vie de deux personnes (la femme et son enfant). Ces cas se comptent par milliers en République de Djibouti.

Il faut savoir que ce qui a fait reculer les maladies infectieuses, dont la tuberculeuse, en Europe, c'est plus l'amélioration des conditions économiques (niveau de vie, habitat etc.) donc des politiques suivies, que l'usage des antibiotiques.

Notre population y a droit également ! C'est ma conviction profonde.

Le Temps : Est-ce que vous pouvez nous dire d'avantage sur le model, le régime l'accuse d'être une branche djiboutienne des frères musulmans égyptiens ?

Dr AEA : Jusqu'au MoDeL, mon engagement politique n'avait pu se matérialiser que dans le milieu militant afar. Mais, depuis l'échec de la transformation du FRUD en parti politique, et la récupération par le RPP de ses cadres et l'abandon par ces derniers des principes qui ont présidé à la fondation de cet organisation, j'ai pris du recul et cherché une base militante multicommunautaire capable de rejeter le régime et prendre le risque d'un affrontement politique avec le RPP afin de reconstruire une unité du peuple dans la lutte pour mieux envisager l'avenir. Pour ce qui est de l'islamisme du MoDeL, je voudrais citer une phrase d’un écrivain djiboutien, à qui je rends ici un hommage appuyé pour son engagement contre la dictature du RPP : « Nous les africains nous avons pris la fâcheuse habitude de nous regarder avec le regard d'autrui». Nous nous définissons par rapport à ce que les autres pensent de nous.

C'est dans l'air du temps que de qualifier tous ceux qu'on veut réprimer voire éliminer, d'islamistes. La connotation est devenue ces temps-ci beaucoup plus compromettante que l'était celle de l'impérialisme pendant ma jeunesse.

Au MoDeL il y a des musulmans pratiquants et d'autres non pratiquants. Leur point commun est de croire aussi bien aux valeurs islamiques qu'universelles de générosité, de justice, de liberté, d'honnêteté et de solidarité.

Le terrorisme dit islamique est une pratique d'importation, dans cette région, il n'a et n'aura sa place ni au MoDeL ni dans la République de Djibouti. Je ne connais pas de ramification régionale ni internationale au MoDeL. Il s'agit bien d'un mouvement national dont la préoccupation est le bien-être du peuple djiboutien.

Le Temps : Docteur pensez-vous que l'islam est compatible avec la politique.

Dr AEA : Pourquoi pose-t-on cette question aujourd'hui alors que la révision constitutionnelle qui a permis au président de maintenir au pouvoir prévoit en son article premier 1er "L’islam est la Religion de l’État.'' Moi je ne pratique pas l'islam pour conquérir le pouvoir ou pour y rester. L'Islam est la religion de presque deux milliards d'individus dans le Monde. Les musulmans n'ont jamais constitués une menace pour qui que ça soit. L'Islam est une religion de paix ; une religion sociale soucieuse du bien-être non seulement des musulmans mais de toute l'humanité (la oumma).''Cette humanité-là qui est la vôtre est unique ; et moi je suis votre Dieu adorez-moi'' (coran). Revenons à votre question sur la compatibilité Islam-Politique : Si par politique on entend la domination de la majorité par une minorité ; l'opulence des uns et la misère des autres ou toute autre forme de domination de l'homme par l'homme ; Là il y a incompatibilité entre les valeurs de l'Islam et cette politique. Dans le cas contraire il ne peut y avoir conflit.

Il faut bien comprendre que personne n'a l'ambition de faire de Djibouti un état islamique. Il s'agit de sortir le pays de l'archaïsme de la dictature et ce qu'elle comporte comme obscurantisme et de s'engager résolument sur la voix de la modernité.

Pour ce qui est de la tentative de la diabolisation des religieux par le régime il ne s'agit là que d'un subterfuge. Depuis qu'ils règnent en maitres  à la tête de Djibouti, les dirigeants du RPP ont maitrisé l'art de la « commission ». Ils saisissent chaque opportunité politique ou sécuritaire pour en tirer un profit matériel consistant. C'est ainsi qu'ils sont en train de digérer les avantages substantiels qu'ils tirent des facilités pour la lutte contre la « piraterie dans le Golfe d'Aden et l'océan Indien ». Ils veulent maintenant sauver leur régime en déclin en se faisant passer pour les garants de la sécurité des intérêts occidentaux dans cette région par une lutte sans merci contre l'islamisme. Mais personne n'est dupe, en premier lieu les principaux intéressés

Le Temps : Anatole de France disait que « Les femmes et les médecins savent  seuls combien le mensonge est nécessaire et bienfaisant aux hommes », est ce qu'il faut être un menteur pour faire la politique ?

Dr AEA : Je pense que la politique est d'abord une ambition pour le peuple et pour le pays.

L'Etat est l'instrument de l'exercice du pouvoir. Lequel n'est légitimé que par l'expression populaire. Le drame de nos dirigeants vient du fait qu'ils refusent de se soumettent à cette règle. Ils se croient au-dessus de la loi. Pour eux, ils ne sont pas comptables devant le peuple mais c'est au peuple d'être à leurs services. Ce que nous tentons d'enseigner aujourd'hui aux dirigeants du RPP c'est que le pouvoir n'est qu'une délégation à durée déterminée. C'est comme un médicament qui n'est utile que jusqu'à la date de péremption. Passé ce délai, ce produit devient nocif voire mortel. Mieux vaut s'en passer.

Le Temps : L'homme de la rue ignore tous des résultats des dernières législatives, qu'est-ce que l'USN a gagné et qu'est-ce qu'elle n'a pas gagné ?

Dr AEA : Depuis des dizaines d'années, le RPP se baladait seul sur l'espace politique djiboutien. Il organisait des élections qu'il gagnait haut-les-mains, puisque l'opposition les boycottaient. L'assurance avait atteint un point tel qu'on entendait dire : « Ou est l'opposition ? On aimerait bien qu'elle existe, parce que nous sommes des démocrates ! ».

La victoire du RADD aux élections communales a permis de prendre la mesure du rejet par le peuple de la politique suivie par le RPP.

A l'occasion des législatives du 22 février 2013, l'opposition a décidé de taire,  sans les abandonnées, ses exigences pour la transparence du scrutin. Ce qui lui a donné l'occasion  de défier le régime confiante qu'elle était dans l'adhésion du peuple à son projet.

L'Union de toute l'opposition dans le cadre de l'USN a pris de cours le RPP et ses alliés. Mais ce que je trouve le plus choquant dans l'exercice de cette répression c'est moins le rôle du gouvernement dont l'agressivité est à la mesure de la crainte de perdre le pouvoir, que la soumission de l'appareil judiciaire.

Ce dernier qui devait servir de filtre de la légalité semble lui emboiter  le pas dans toutes ses dérives. Voilà qui confirme le doute sur la compromission de la mission constitutionnelle des institutions de ce pays. On se trouve devant des tribunaux qui vous signifient : « Vous êtes accusés donc vous êtes coupables ! » J'espère qu'ils auront l'occasion de se racheter.

L'USN a rendu publique les résultats véridiques de ces législatives particulièrement dans la circonscription de Djibouti.

Ces documents font état de la victoire de l'USN à hauteur de 55,60%. Cela après bourrage des urnes par les votes multiples, les ordonnances et autres méthodes abusives.

Ce résultat donne à l'USN 28 députés (80%) des 35 sièges de Djibouti ville. Cela signifie qu'il n'y a que 7 (20 %) élus légitimes de l'UMP à l'Assemblée telle qu'elle siège aujourd'hui.

Le Temps : Comment faire valoir ce résultat ? Comment compter faire valoir les résultats de votre victoire électorale puisque sur la base de cette spoliation le régime a procédé lundi 18 mars dernier, comme si de rien n'était, à la séance inaugurale de l'assemblée ?

Dr AEA : Le peuple a été témoin du hold-up électoral dont la responsabilité se situe au plus haut niveau de l'Etat.  Toutes les mesures répressives consécutives à la victoire de l'USN ont pour but de dire au peuple : «  quel que soit votre choix, nous serons toujours au pouvoir ». Comme l'avait si clairement dit la tête de liste de l'UMP à Tadjourah pendant la campagne électorale (aujourd'hui nommé Ministre de l'Intérieur). Malheureusement pour le RPP, cela n'entame pas la détermination  du peuple qui maintient l'USN sous pression et le somme de matérialiser cette victoire. D'où la déclaration solennelle de la constitution d'une Assemblée d'Elus Légitimes qui porte le titre de résolution n°1 de l'USN rendue publique le jeudi 28 mars 2013. Ce n'est pas les entraves à l'expression  démocratique comme la dispersion des meetings populaires à coups de grenades, ou l'arrestation en masse de tous les dirigeants de l'USN, qui découragera ce valeureux peuple en marche. L'expérience en a été faite le vendredi 29 Mars 2013.

Le Temps : Quel regard portez-vous sur notre système de santé ?

Dr AEA : La santé publique est à l'image de ce qui se passe dans tout le pays lequel, comme un bateau sans gouvernail, navigue au gré du vent tantôt dans une direction tantôt dans une autre.

Non seulement, les deniers publiques y sont dilapidés mais les contributions parfois énormes des bailleurs de fond prennent des directions qui sont un déshonneur pour le pays (cité SIDA, etc.). Ce qu'on constate depuis des années, c'est que chaque fois qu'un ministre est nommé au département de la santé, il modifie l'organigramme, déplace les responsables et adapte l'organisation du ministère à des objectifs qui lui sont propres. La suite on ne la connait que trop bien. Et la santé publique peut attendre. L'égalité devant la maladie et la mort restera à ce rythme un objectif inaccessible. A moins qu'une autre politique voit le jour.

Le Temps : Avez-vous des conseils à donner aux étudiants qui souhaitent devenir médecins ?

DR AEA : Je conseille aux étudiants en médecine de bien réfléchir sur le choix qui a été le leur en choisissant ce métier. Ils doivent savoir que la médecine est un métier fatiguant, difficile mais Ô combien exaltant. Je leur conseille d'évoluer au plus près des malades ;  de ne jamais perdre de vue qu'ils seront des médecins non pour s'enrichir mais pour soulager toujours des souffrances, sauver parfois des vies d'hommes, de femmes et d'enfants ce qui fait le beauté de ce noble métier. Je leur conseille de mépriser l'argent et la vie facile.

Le Temps : Vous aviez abandonné la politique, qu'est ce qui a motivé votre come-back ?

Dr AEA : Je n'ai jamais abandonné la politique ; mais il a pu y avoir des périodes avec plus ou moins de visibilité publique en fonction du contexte politique national.

Entretien précédemment publié dans les pages du bimensuel Djiboutien  « Le Temps » n° 22 du o4 avril 2013, Djibouti. Avec l'aimable autorisation de la rédaction.

 

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