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Torchères du centre pétrolier de Hassi Messaoud, avril 1980. AFP
Torchères du centre pétrolier de Hassi Messaoud, avril 1980. AFP

Algérie: la capitale du pétrole assiégée

A Hassi Messaoud, capitale du pétrole algérien perdue dans la fournaise du désert, les chômeurs ne décolèrent pas et multiplient les mouvements de protestation. Leur argument est imparable: on ne peut pas ne pas avoir de travail ici, dans la commune la plus riche du pays, où le pétrole nourrit et fait tourner toute une partie de la planète.

Coincée dans ce désert de sables brûlants du Grand Erg Occidental, 50°C au thermomètre et à 600 kilomètres d'Alger et de la côte méditerranéenne, Hassi Messaoud souffre. De la chaleur, dans cette partie du Sahara qui frise avec les records mondiaux de température, mais surtout du manque de travail, dans cette capitale pétrolière qui devrait nourrir tous ses habitants et ceux des environs. 

Hassi Messaoud est située dans le bassin de Berkine, le plus grand gisement de pétrole d'Algérie et la plus grosse réserve d'or noir de tout le continent africain. Depuis des mois, un vent de révolte souffle sur la ville, commune la plus riche d'Algérie. Émeutes, mouvements de protestation et tentatives d'immolation se succèdent (trois cas de suicide depuis avril 2011). Un comité de chômeurs attaque les bâtiments officiels et prend en otage les édifices de l'Etat. Plusieurs des membres du mouvement sont d'ailleurs en prison, sans jugement, et d'autres campent depuis deux mois devant le siège de la daïra (sous-préfecture), dont une dizaine en grève de la faim.

Une ville en état de siège; de nombreux gendarmes et policiers sont déployés, ainsi que les services de renseignement militaires (DRS), qui tentent de noyauter les mouvements. Car pour le régime, le danger est double: d'abord cette agitation autour du centre névralgique du pays, premier fournisseur de dollars, et ensuite cette coordination de chômeurs, dont l'organisation s'est maintenant étendue à tout le pays. Depuis le début de l'année et les émeutes dans tout le pays, Hassi Messaoud est devenue un véritable baril, de pétrole et de poudre, deux produits hautement inflammables sous la chaleur.

Emeutes de nuit, cause chaleur

Littéralement «le puits de Messaoud», ce lieu-dit saharien dont le nom vient de l'anonyme découvreur du puits d'eau initial, est devenue au fil des temps le plus gros réservoir de pétrole du pays. Depuis 1956 exactement, date à laquelle les Français et la SN Repal (ancêtre de l’entreprise ELF), en pleine guerre d'Algérie, y découvrent leur premier pétrole et intensifient de fait la répression contre les indépendantistes.

L'Algérie a recouvré sa liberté en 1962, après les âpres négociations d'Evian (encore une ville d'eau), la France voulant donner l'indépendance au Nord et garder le Sahara —pour d'évidentes raisons. L'Algérie a nationalisé son pétrole en 1971 et à l'antique puits, le pétrole a abondamment remplacé l'eau, même si quelques audacieux agriculteurs cultivent encore le lit de l'ancien Oued Igharghar qui sillonne entre les derricks et les plateformes de pompage pétrolier.

La ville a anarchiquement grossi et compte aujourd'hui près de 60.000 habitants et plus de 600 entreprises, avec un taux de chômage non officiel de 30%, là où, officiellement, il n'est que de 10% à l'échelle nationale. L'été et son insupportable chaleur n’a pas découragé le Comité national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC): émeutes de la nuit (cause chaleur) et pression permanente, il s'est même rendu fin juin à Alger pour se faire entendre. Peine perdue; le ministre du Travail les a accusés après les avoir brièvement reçus d'être «des manipulés et des mal-élevés», et de s'adonner, crime suprême en Algérie, au séparatisme, voulant «sortir» le pays utile, le Sud pétrolier, du Nord «parasite».

La mafia impose ses règles

A Hassi Messaoud, tout se passe en sous-sol. D'abord, l'extraction du pétrole, dont les puits tirent la précieuse ressource à plus de 3 kilomètres de profondeur. Le recrutement de la main-d'œuvre et des cadres ensuite, qui obéit à une opaque logique du Nord. Régulièrement, les bureaux de placement de Hassi Messaoud créent le scandale, amenant d'Alger et des villes du Nord les employés, délaissant la population de Hassi Messaoud.

Tahar Bel Abbès, enfant de la ville, porte-parole et coordinateur du comité des chômeurs soulève régulièrement ce problème, entre l’agence pour l’emploi locale et les sociétés implantées dans la ville:

«Il existe une véritable mafia qui accapare des postes et impose son diktat», explique-t-il. «Les officiels promettent depuis des années de diligenter des enquêtes sur ce trafic à l'emploi, mais rien ne se fait.»

Autrefois prospère, la capitale du pétrole a grandi trop vite et beaucoup sont venus s'y installer. Hassi Messaoud n'y a pourtant que le statut de daïra depuis peu (ce n'était qu'une simple mairie jusqu'en 1985), le chef-lieu de wilaya (préfecture) étant à Ouargla, à 80 kilomètres au Nord-Ouest, là où sont concentrées les forces anti-émeutes.

Là où réside aussi le gouverneur de la région, qui a toujours refusé d'aller à Hassi Messaoud rencontrer ces chômeurs —comme les autres gouverneurs partout ailleurs en Algérie, où le mépris reste une forme de gouvernance, au risque de voir le pays imploser.

Les soubresauts permanents de «la Bête»

Construite anarchiquement autour du pétrole, Hassi Messaoud est rapidement devenue une ville à l'image des autres villes nouvelles du pays. Un centre, des rues tracées à la hâte et des périphéries sauvages poussant anarchiquement comme des terfas, topinambours ou truffes blanches du désert, ces délicieux champignons sahariens qui germent naturellement dans le sable à la saison des pluies.

El Haïcha (littéralement, la Bête) est le nom donné à ce quartier informel de Hassi Messaoud rassemblant les milliers d'Algériens qui ont quitté le désert pour rejoindre cette ville à la recherche d’un travail. Des émeutes y ont éclaté plusieurs fois, la délinquance y est importante et en 2001, Hassi Messaoud défraie une nouvelle fois la chronique: des femmes isolées y sont attaquées et violées en masse.

Combien pèse Hassi Messaoud? Outre le fait qu'elle soit la commune la plus riche du pays, l'Algérie occupe la 11e place mondiale en matière de réserves d'hydrocarbures (gaz et pétrole). Pour la production, elle figure à la 12e place et à la 9e en matière d’exportations.

L'Algérie est le 14e pays exportateur de pétrole dans le monde, deuxième d'Afrique après le Nigeria —bien que les problèmes récurrents dans le Delta du Niger la fassent passer souvent première. Enfin, les réserves prouvées sont estimées à près de 15 milliards de barils de pétrole.

Combien pèse Hassi Messaoud? «Elle pèse toute l'Algérie», avait répondu l'ex-vice-président de la commune. La ville est devenue un enfer alors qu'elle avait tout pour être un paradis. Qu'en penserait Messaoud, cet inconnu qui y a découvert un puits d'eau qui est devenu ce gigantesque paradoxe algérien à ciel ouvert?

Chawki Amari

 

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Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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