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La modernité n’est recette

Par Fredj Lahouar

« Nous sommes en droit de nous poser, comme tant d'autres, la question de savoir si la nouvelle répartition du monde, qui est en cours actuellement, va consacrer définitivement la division de l'univers en deux blocs : le monde de l'homme supérieur ( le superman ) qui doit être jugé qualitativement, contrairement à l'univers de l'homme vil qui devrait être apprécié, quant à lui, en terme de quantité. Cette problématique concerne directement la culture, et plus particulièrement la culture arabe moderne parce qu'elle n'est pas soutenue par un patrimoine matériel et scientifique et qu'elle est la cible directe de plusieurs coalitions continentales et internationales ». Dr. Houcem Al-khatib

Au nom de la modernité et de la nécessité, certains estiment qu'il est grand temps pour les différentes spécialités du savoir et des arts, dans l'univers arabo-musulman, de se départir des réflexes qui entravent leur génie et de s'intégrer dans le circuit international pour y trouver la place qu'elles méritent. Comme s'il suffisait que les agents de la culture aient des dispositions favorables à l'égard de la modernité pour que la réalité cède automatiquement à leur désir ! Ceci, sans perdre de vue que cette exigence repose sur l'hypothèse, en l'occurrence très peu probable, selon laquelle les intellectuels seraient impérativement, et sans exception, du même bord et, de ce fait, acquis d'office à la cause moderniste.

Etre un intellectuel, c'est être moderne. En nous fondant sur ce credo, nous pouvons dire que le savoir est une manière d'être qui se réclame, dans tous les cas, d'une idéologie moderniste intrinsèque. Le savoir, quel qu'il soit, devient ainsi l'instrument obligé du progrès. Les présupposés de cette conception du savoir, en plus du fait qu'ils sont erronés, pèchent par un excès d'idéalisme. Nous retombons là dans la fameuse théorie de la tour d'ivoire où certains penseurs et artistes aimeraient se barricader pour se consacrer entièrement, et vainement, à leur inspiration.

L'on se doit de rappeler, à ce propos, que le progrès est une exigence interne et non une nécessité dictée par l'extérieur, et que l'intellectuel, tout comme le dernier du commun des mortels, est un homme en situation, et qu'il ne saurait en être autrement. Le philosophe, le peintre, le romancier et le dramaturge arabes ne peuvent - et ne doivent - se représenter d'autres finalités, pour leurs différentes activités, qu'en rapport étroit avec leur environnement immédiat. La modernité à laquelle ils aspirent n'est pas coupée de leur milieu. Bien plus, ils sont tenus de n'échafauder d'ambition moderniste qu'en partant de leur réalité locale.

En posant le problème de cette façon, notre intention n'est pas de favoriser l'immobilisme. Loin de là, c'est à une certaine logique hégémonique que nous nous opposons là, une logique selon laquelle la conscience du progrès pourrait être provoquée de l'extérieur. Toujours selon cette logique, il est nécessaire, voire légitime, de faire violence à certaines sociétés pour y susciter un courant favorable au changement. A un certain changement, cela s'entend ! Les intellectuels sont, bien entendu, les mieux placés pour le succès d'un pareil mouvement. Ceci dit, il est clair que l'enjeu se situe ailleurs et qu'il n'a rien à voir avec la culture.

Dans ce contexte précis, les rôles sont fixés d'avance : il y a les pays qui sont - naturellement pour ainsi dire - habilités à jouer le rôle du héros civilisateur, à coups de missiles et de canon s'il le faut, et il y a le « reste », c'est-à-dire un ramassis de nations, toutes races et ethnies confondues, qui auraient besoin d'une très forte dose de modernisme, à tous les niveaux et sur tous les plans. Sans cela, elles risqueraient de demeurer éternellement dans leur situation de nations anachroniques, autrement dit barbares. A-t-on vraiment besoin de souligner les présupposés ethnocentriques qui commandent cette vision des relations internationales ?

A-t-on besoin de rappeler qu'il s'agit là de la même logique qui fut à l'origine de l'aventure coloniale de l'Occident ? La mission civilisatrice, dont les colonisateurs du dix-huitième et dix-neuvième siècles se croyaient investis, a simplement changé de contenu. C'est au nom d'une morale supérieure, une hypermorale pour parler comme Georges Bataille, où les prescriptions et les proscriptions s'articulent autour du double credo, que sont la démocratie et les droits de l'homme, que les héros civilisateurs des temps modernes engagent leurs terribles croisades !

A en croire certains, les deux premières décennies du troisième millénaire serait le moment indiqué, pour tous ceux qui se situent encore à la périphérie de la modernité, de faire leur mea culpa et d'adopter, sans réserve aucune, les valeurs universellement admises. Dépassé ce délai, la partie serait perdue pour toujours. Ce qui vaut pour les nations, vaut, bien entendu, pour leurs productions culturelles. Il n'y aurait plus de place sous le soleil pour des expressions artistiques issues de milieux où perdurent des valeurs rétrogrades. Sans le prix Nobel, alloué à Néjib Mahfoudh, les romans égyptien en particulier et arabe en général, seraient restés enfermés dans les limites qui ont été toujours les leurs : l'expression d'une sensibilité locale. Ainsi défini, le roman arabe ne peut jamais prétendre à l'universalité.

Selon certains, Internet serait la clé qui doit assurer l'intégration des nations dans la sphère du monde moderne. Sur cette base, il serait juste de soutenir qu'un écrivain, qui figure sur Internet, serait un écrivain de stature internationale ! Comme si Internet était une baguette magique susceptible de supprimer, d'un seul coup, tous les préjugés séculaires qui séparent les cultures ! Tous les produits qui figurent sur Internet ne se valent pas forcément !

A bien y réfléchir, l'on se rend compte aisément que le problème se situe ailleurs. Certes, la révolution informatique est une composante essentielle de la modernité, mais il nous faut distinguer entre les commodités informatiques dont Internet, et ceux qui façonnent et commandent ces moyens. En fait, c'est poser mal le problème que de subordonner ainsi le progrès à cette acception qui le réduit à son seul aspect technique. La modernité n'est pas un degré d'évolution déterminé par un certain niveau de progrès technique, mais une prise de conscience des défis du moment présent (qui n'est pas nécessairement le même pour tout le monde) et de la manière la plus efficace de les relever.

Le projet de la Renaissance arabe a tourné court parce qu'il était une réaction face aux défis du colonialisme et non une réaction concertée qui répondait à des besoins objectifs. L'expérience s'est soldée par un échec cuisant et par l'exacerbation du réflexe protectionniste à travers la montée des idéologies passéistes, conservatrices et rétrogrades. Plus d'un siècle plus tard, dans le sillage d'une révolution d'envergure, nous voilà confrontés à la même question. Faisons donc en sorte que la réponse ne nous mette pas, de nouveau, dans l'impasse. Pour cela, nous devons nous rappeler seulement qu'il n'y a pas de recette toute prête pour nous ouvrir, toutes grandes, les portes de la modernité et faire ainsi du troisième millénaire l'ère de la nouvelle Renaissance arabe. La bonne.

Fredj Lahouar : 5 avril 2012

Tunisie Focus

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