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Congotronics vs Rockers, le dimanche 17 juillet 2011, au festival des Vieilles Charrues © Anaïs Toro-Engel, tous droits réservés
Congotronics vs Rockers, le dimanche 17 juillet 2011, au festival des Vieilles Charrues © Anaïs Toro-Engel, tous droits réservés

Quand le rock congolais fait danser les Vieilles Charrues

Entre rock-indie et musique tradi-moderne congolaise, les Congotronics vs Rockers ont illuminé la scène du festival des Vieilles Charrues en Bretagne. Rencontre.

Un dimanche en Bretagne sous la pluie. A Carhaix, dans le département français du Finistère, à l'extrémité occidentale de l'Hexagone, rien de plus normal que ce crachin typiquement breton. Rien qui ne puisse décourager les festivaliers de venir en masse devant la scène Kerouac, où sont attendus les Congotronics vs Rockers. Ce sont eux qui vont entamer les festivités, en ce jour de clôture du festival des Vieilles Charrues le 17 juillet 2011.

«J’en ai beaucoup entendu parler, j’ai hâte de voir ce qu’ils vont donner sur scène!», s’exclame Baptiste, bénévole sur le site.

Les premières notes se font entendre, et les musiciens des Congotronics arrivent sur scène. Se suivant en file indienne, ils dansent au rythme de sifflets artisanaux en guise de préliminaire au spectacle. Certains sont vêtus de costumes traditionnels: pagnes blancs, ceintures tressées, gri-gri de bois sombre et corne en tout genre, boubou multicolore.

«J’ai connu ce groupe en venant aux Vieilles Charrues. Ça change des grosses têtes d’affiche habituelles, et puis c’est l’occasion de découvrir de nouvelles musiques», lance Maylis, une jeune fille originaire de la région, appareil photo en main devant la scène.

Au tour des Rockers de faire leur entrée, saluant la foule et se mêlant aux Congotronics. Plus de 20 artistes sont présents sur scène, dont la moitié sont issus des Congotronics (Kasai Allstars et Konono n°1) et l’autre des Rockers (Deerhoof, Wildbirds and Peacedrums, Juana Molina, Hoquets, Skeleton$).

Un groupe hétéroclite, quasi improbable, qui entame le concert par un morceau inspiré de l’œuvre de Konono n°1. Ces derniers ont fait du likembé leur marque de fabrique, sur fond d'instruments acoustiques et de percussions. Il s’agit en réalité d’un piano à pouce traditionnel bricolé avec des amplificateurs de fortune électrifiés. Le rendu offre des distorsions sonores surprenantes, à la frontière entre des inspirations électro-rock et des mélodies un peu plus traditionnelles.

Alors que les intempéries redoublent d’intensité, la foule de festivaliers semble conquise et commence à danser, véritable marée de cirés et de parapluies piétinant la terre boueuse de leurs bottes en caoutchouc. Des ballons et drapeaux en tout genre émergent de la foule, et les applaudissements deviennent de plus en plus fournis.

Sur scène, les rythmes changent de mesure sur fond de basses plus puissantes, tandis que la chanteuse argentine Juana Molina joint sa voix renversante d’inspiration folk à celle de Mambuyi, chanteuse des Kasai Allstars.
On passe de l’anglais au lingala, au tshiluba avec parfois quelques touches de français, d’espagnol et même de japonais au cours d’un refrain entonné par Satomi, la chanteuse guitariste du groupe new-yorkais Deerhoof, originaire de Tokyo.

«J’ai beaucoup aimé ce concert», nous confiera-t-elle plus tard. «Les gens dansaient malgré la pluie, essayaient même de chanter avec nous.»

Se comprendre en musique

On pourrait penser que, en coulisses, la conversation n’est pas chose aisée au sein de ce melting-pot culturel qui ne parle une langue commune.

«La communication entre les artistes congolais et les Rockers se fait avant tout par la musique. Au fond, on échange plus des idées musicales que des paroles, des sonorités plus que des mots.», nous explique Vincent Kenis, directeur artistique et guitariste du groupe.

L’ensemble donne un rock brut et sophistiqué un peu sauvage, avec des textures et des polyrythmiques changeantes. Le balafon (xylophone en bois) des Konono n°1 côtoie les percussions du groupe Hoquets constituées de matériaux de récupération, tandis que les congas (percussions traditionnelles) des Kasai Allstars se trouvent non loin du guitariste des Skeletons et des batteurs de Deerhoof.

Même si la musique s’inspire avant tout des sonorités congolaises, chaque artiste apporte quelque chose de nouveau avec son style particulier. L’évolution musicale est constante d’une performance à l’autre pour cette première tournée mondiale.

«Ça a été une révélation lorsqu’on a découvert les Konono n°1, en 2005. Avec un son rock inspiré de leur culture et leurs pratiques musicales, ils sont très éloignés des carcans "musique du monde" habituels», souligne un membre des Hoquets. Ce trio produit par le label Crammed Discs (le même que pour les Congotronics vs Rockers) s’était inspiré d’un morceau des Konono n°1 lors de l’album Tradimods vs Rockers pour le morceau Likembes.

Loin des musiques du monde

Dans un festival tel que celui des Vieilles Charrues, fier d’être le plus important de France et l’un des plus fréquentés d’Europe, l’affiche est connue pour être avant tout éclectique. Si 260.000 personnes se sont pressés pour cette 20e édition, battant un nouveau record d’affluence, ce sont souvent les grosses tête d’affiche plus house, rock, électro et de variété qui attirent. Pour un groupe tel que Congotronics vs Rockers, c’est l’occasion de se faire connaître qui importe avant tout, en tant que groupe de rock indie d’inspiration tradi-moderne congolaise plutôt que dans le registre des musiques du monde. Une terme un peu fourre-tout qui a tendance à regrouper des musiques étrangères sortant un peu des styles prédéfinis. Ici, la réalité semble bien différente.

«Au début, il importait de construire quelque chose de cohérent avec toutes ces sonorités tout en gardant un lien avec le rock et la techno. Il ne s’agit pas de changer la musique des Congotronics ni de l'adapter, mais plutôt de s’en inspirer tout en gardant une certaine compatibilité avec les goûts d’un public occidental», souligne Vincent Kenis. Bien que ce soit lui qui ai véritablement permis de faire découvrir la musique tradi-moderne congolaise en faisant la passerelle entre les Congotronics et les Rockers, il se revendique plus comme «musicien» ou «étudiant» que comme directeur de la bande.

Son engouement pour les distorsions musicales et le rythme plus carré de la musique tradi-moderne congolaise ne date pas d’hier. Dans les années 50, alors guitariste dans les bars de Bruxelles avec des musiciens cubains, c’est la rencontre d’artistes congolais tels qu’Armando ou Papa Wemba qui lui ont fait découvrir la musique congolaise moderne. 

«La RDC a cette particularité, comme Cuba, d’être longtemps resté un îlot coupé du reste du monde. La dictature de Mobutu a fait que seule la musique nationale était promue, encourageant ainsi indirectement les gens à créer de nouvelles sonorités sur des bases traditionnelles. La création d’amplis électrifiés par des musiciens tels que Konono n°1 relève avant tout d’une exigence urbaine: pas facile de se faire entendre ni de se différencier dans une fourmilière telle que Kinshasa (la capitale)

Loin d’une vision post colonialiste où la musique dite «afro» est vite cataloguée et souvent reprise par d’autres artistes à leur propre compte, l’œuvre des Congotronics vs Rockers est assemblage, mélange, bricolage, et surtout synonyme d’égalité entre les artistes.

Anaïs Toro-Engel

 

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Journaliste à SlateAfrique.

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