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Vitrine d'un commerce dans Little Sénégal © Sabine Cessou, tous droits réservés.
Vitrine d'un commerce dans Little Sénégal © Sabine Cessou, tous droits réservés.

Little Sénégal, la communauté qui fait bouger Harlem

Les Sénégalais, parmi les plus anciens immigrés africains de Harlem, ne sont pas peu fiers d’avoir contribué à la réhabilitation de la capitale de l’Amérique noire.

Sur le trottoir, assis sur des chaises en plastique, devant les magasins qu’ils tiennent sur la 116e rue, des Sénégalais en boubous et baskets refont l’Amérique et le Sénégal. Ces temps-ci, il est beaucoup question de politique sénégalaise, et les esprits s’échauffent vite. Certains s’engouffrent parfois dans une boutique pour suivre le dernier bulletin d’informations de la Radio-télévision du Sénégal (RTS).

Ici, au cœur de Harlem, sur la rue où a été construite la mosquée Malcom Shabazz, emblème de l’islam noir américain, on est comme à Dakar. Les Sénégalais, les premiers à avoir émigré dans ce quartier new-yorkais à la fin des années 1980, ont reproduit leur mode de vie. Un communautarisme auquel la nation américaine, fondée par des immigrants, ne trouve rien à redire.

Dans leurs boutiques, on trouve toutes sortes de produits africains: mèches pour les tresses, chaussures pointues et sacs à main assortis, toute la musique et le cinéma africains allègrement repiqués sur CD et DVD, vendus 3 dollars l’unité.

A l’heure du déjeuner, dans les boutiques, on se lave les mains avant de prendre place autour d’un grand bol de riz posé au sol. Sur la 116e rue, on trouve même une petite mosquée mouride où du thé et des biscuits sont distribués le matin à ceux qui n’ont rien.

La solidarité entre Sénégalais d'Amérique

C’est sur cette rue, parfois rebaptisée «Little Senegal» depuis que ce film de Rachid Bouchareb sur les immigrés sénégalais est sorti en 2001, que se trouve l’Association des Sénégalais d’Amérique (ASA). Réputée l’une des plus efficaces dans les communautés africaines de New York, cette structure fondée en 1989 compte 2.566 membres actifs, des gens qui ont payé 30 dollars (21 euros) pour avoir leur carte de membre et qui versent 10 dollars de cotisation par mois.

Ils ne sont certes pas nombreux, sur une communauté sénégalaise estimée à 70.000 personnes à travers les Etats-Unis, disséminée entre les villes industrielles de Memphis (Tennessee), Detroit (Michigan), Cincinnati et Columbus (Ohio), outre 25.000 personnes à New York. Il n’empêche: il y aurait plus de 250.000 dollars dans les caisses de l’ASA, selon l’un de ses membres, patron d’un restaurant à Harlem…

Cet argent sert au rapatriement des corps en cas de décès (intégralement pris en charge pour les membres à jour de leurs cotisations), mais aussi à trouver des petits emplois pour les chômeurs, à offrir des cours d’anglais gratuits aux adultes entre 18 et 20 heures, à faciliter l’accès aux soins ou encore aux services d’avocats spécialisés pour obtenir un titre de séjour.

«Sans oublier l’insertion ou la réinsertion au Sénégal pour ceux qui veulent rentrer», ajoute Kaaw Sow, ancien journaliste et secrétaire de l’association. Une coopérative pour l’habitat a été lancée, qui permet aux Sénégalais d’Amérique d’acheter des parcelles et logements au Sénégal, grâce à un partenariat avec la Banque de l’habitat du Sénégal (BHS). Entre 2003 et 2006, quelque 180 personnes ont pu bénéficier de ce programme.

«En France et en Italie, il existe un système social qui sert de filet de sécurité, explique Kaaw Sow. Ici, nous avons peut-être moins de problèmes pour obtenir les papiers, mais pour le reste, c’est une société capitaliste et c’est parfois très dur.»

Gentrification: «soit on partage, soit on déménage»

Un des membres de l’association, architecte, fait des travaux gratuitement sur fond de musique congolaise. Les locaux sont déjà protégés par une vitre blindée et des caméras de surveillance, mais un sas de sécurité va être installé pour la permanence du soir. Les incidents sont de moins en moins nombreux, mais en janvier 2011 un taxi sénégalais a été abattu dans le Bronx et un commerçant tué lors d’un hold-up.

Par rapport au début des années 1990, le niveau d’insécurité a beaucoup baissé, mais des boutiques sont encore la cible de braquages.

«Nous avons contribué à la gentrification de Harlem, assure Ibrahima Sow, l’un des plus anciens Sénégalais du quartier, en grande djellaba noire. Nous avons cohabité avec nos frères et sœurs noirs de Harlem, ouvert des magasins, loué des appartements.»

Cet embourgeoisement de Harlem, un quartier de Manhattan désormais prisé par les étudiants et de jeunes ménages blancs, n’a pas été sans inconvénients pour les immigrés ouest-africains eux-mêmes. Les loyers ont si fortement augmenté, la simple chambre étant passée de 450 à 1.200 dollars en moins de dix ans, que certains commerces ont dû mettre la clé sous la porte.

Tel a été le cas de Keur Sokhna, l’un des premiers restaurants sénégalais de la 116e rue, qui a déménagé dans le Bronx.

«Avec des loyers qui augmentent de 100 à 200 dollars chaque année et des trois-pièces qui se louent maintenant à 3.000 dollars, soit on partage, soit on déménage», explique Ibrahima Sow.

La Mica, soutien des immigrés

Autre vecteur de solidarité: la Murid Islamic Community of America (Mica), l’association des mourides, l’une des deux grandes confréries musulmanes du Sénégal avec les tidianes, qui ont aussi leur dahira (cercle, école musulmane) à Harlem.

La Mica, fondée en 1989 et forte de 1.500 membres, trouve son siège dans un immeuble de briques de quatre étages, acheté par la communauté à l’angle d’Edgecombe Avenue et de la 137e rue. Beaucoup viennent à la mosquée pour la prière du vendredi, et la fête annuelle du Magal est ouverte à tous —y compris les non musulmans. Certains nouveaux arrivants, des immigrés mourides, peuvent trouver là un hébergement temporaire. De même, lorsqu’un membre de la communauté —qu’il ait sa carte ou pas— se trouve en difficulté financière, il peut compter sur le soutien de la Mica.

«Il s’agit pour nous de faire un geste et d’essayer d’être là pour épauler les membres qui sont dans le besoin», explique l’un des deux responsables de l’association.

C’est l’heure de la prière, et la seule femme à travailler dans la maison des mourides, Oulimata, se recouvre la tête et les épaules d’un voile noir. Elle se dit heureuse d’avoir émigré aux Etats-Unis après avoir étudié en France, mais n’a qu’un seul regret: ses diplômes français ne valent rien aux Etats-Unis, où ils ne sont pas reconnus. Avant de pouvoir trouver le travail de ses rêves, elle doit tout recommencer et passer des équivalences.

Lors d’un forum œcuménique qui se tient ce vendredi-là dans la maison des mourides, une représentante des Œuvres catholiques est venue expliquer les règles d’obtention de la greencard, la carte verte qui sert de permis de séjour. Le secrétaire général de la Mica traduit en wolof, au micro, devant une audience d’hommes assis sur la moquette, attentifs.

«Pas de crime, pas d’arrestation, pas de polygamie, pas de mariage blanc», résume la femme blanche, lentement, sourire aux lèvres.

Le rêve américain

Pour ceux qui détiennent déjà le précieux sésame, le rêve américain paraît à portée de main. Le jeune patron des Ambassades, un nouveau restaurant sénégalais ayant ouvert sur Lenox Avenue, à Harlem, est un homme d’affaires très occupé. Son restaurant, au look soigné et américanisé, n’a rien à voir avec les gargotes africaines de Barbès-Rochechouart ou de Ménilmontant, à Paris.

Le buffet, surmonté d’un écriteau «Ethnic food», propose de se servir soi-même en spécialités sénégalaises à faire peser, une assiette moyenne coûtant la modique somme de 7 dollars. Les clients, un mélange de Sénégalais et d’Africains-Américains, se détendent dans une atmosphère moderne et climatisée, avec écran de télévision géant et musique afro-américaine, de Marvin Gaye à Youssou N’Dour. De jeunes serveuses sénégalaises ne parlent pas un mot de français.

La seconde génération d’immigrants, née à New York, ne parle plus que wolof et anglais, et commence à se faire sa place au soleil. A une table, une autre jeune femme d’origine sénégalaise, en tenue noire de graduate, fête avec des amies son diplôme d’université.

«Les hommes entretiennent toujours plus ou moins le rêve du retour au Sénégal, explique Dame Babou, correspondant depuis vingt ans du journal sénégalais Sud Quotidien. Mais les femmes, elles, ont compris que l’avenir est ici et qu’il faut investir dans l’éducation des enfants, la clé du succès en Amérique.»

Sabine Cessou, à New York

Photos © Sabine Cessou, tous droits réservés

Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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