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essaouira: place moulay el hassan, by marfis 75, via Flickr CC
essaouira: place moulay el hassan, by marfis 75, via Flickr CC

Au Maroc, l’Etat et la société sont homophobes

Il existe un pacte tacite entre l’Etat et les islamistes autour des tabous de société, notamment concernant l’homosexualité. L’opinion publique les soutient largement.

«Ils veulent homosexualiser le Maroc!». Il y a plus d’un an, cette accusation pour le moins étonnante avait fleuri dans la bouche des conservateurs du royaume alors qu’une polémique homophobe faisait rage dans la presse marocaine.

Attajdid, l’organe du parti islamiste Justice et développement (PJD, principal parti d’opposition), dont les membres se définissent pourtant eux-mêmes comme modérés, était monté au créneau pour dénoncer l’invitation faite par le Palais à la star du pop britannique Elton John. Parce qu’homosexuel, le chanteur, qui s’était produit lors du festival de musique Mawâzine de Rabat sous le patronage du roi Mohammed VI en personne, avait été accusé de vouloir «pervertir les Marocains».

Selon le rédacteur en chef d’Attajdid:

«L’homosexualité sur l’espace public constitue un défi à la religiosité ainsi qu’une atteinte aux valeurs et aux mœurs publiques».

Depuis, d’autres événements avaient fait rugir les islamistes, qui n’hésitent plus à crier au complot ourdi par l’Occident contre les «valeurs de la société marocaine». La polémique suscitée par l’affaire Ferry a d’ailleurs donné du grain à moudre aux tenants d’un «mal importé», amalgamant pédotourisme et homosexualité.

Contrairement aux idées reçues, la monarchie —qui a pourtant l’avantage d’être prise pour modèle dans le monde arabe en ces temps incertains— et les islamistes ont, sur ces questions, des intérêts convergents. Les folles affaires des «rockers satanistes» en 2003, des «homos de Ksar El Kébir» en 2008, des «déjeuneurs du Ramadan» en 2009 et, plus récemment, celle suscitée par le lancement de Mithly, le premier magazine gay du monde arabe en sont la parfaite illustration. L’Etat a du sévir pour calmer les islamistes…

Mithly, un peu de gay dans le monde arabe

En avril 2010, Mithly était diffusé au Maroc. Sa naissance fut vécue comme l’annonciation de l’apocalypse par les conservateurs, et comme un défi pour la monarchie, rétive à tout ce qui peut contredire son statut religieux. Pourtant, point d'éphèbes posant nus, ni d'imagerie homosexuelle explicite dans les colonnes de Mithly, dont le nom signifie «homo» en arabe, mais aussi «comme moi», imitant l’expression apocryphe anglo-saxonne Good As You (GAY).

Au sommaire du numéro inaugural: coming out, journée mondiale de la femme, essais littéraires, nouvelles de la communauté gay dans le monde et un édito analysant le projet de société défendu par le PJD. La publication mensuelle imprimée dans la clandestinité dans la capitale s’échangeait pourtant sous le manteau. Elle n’avait été tirée qu’à 200 exemplaires, mais le seul fait que ses promoteurs aient ainsi osé briser ce tabou en fit le nouvel étendard des milieux libertaires, toujours contraints de vivre en marge de la société.

C'est surtout sur le site Internet que les fondateurs du magazine misent le plus pour toucher leur audience. Le magazine, rédigé en arabe, et qui a bénéficié d’une aide symbolique de l'Union européenne avait eu un écho retentissant sur la Toile et dans les médias occidentaux qui y ont vu, comme son aîné français Têtu, une note arc-en-ciel rafraîchissante dans un environnement ultrastigmatisant.

«Le bûcher pour les homos»

Mohamed Asseban, membre du conseil des oulémas de Rabat, une sorte de clergé religieux qui vient d’ailleurs d’être officialisé par la nouvelle Constitution, promettait il y a quelques années «le bûcher pour les homos». Et il n’est pas le seul à le dire; la société marocaine est incontestablement homophobe. Les homosexuels sont souvent qualifiés de «déviants sexuels», car, pour beaucoup, l’homosexualité est «contre-nature» puisqu’elle ne mène pas à la procréation.

«L’islam considère l'homosexualité comme étant le résultat d'un choix. Il est inconcevable de penser que Dieu a créé des personnes homosexuelles puis qu’Il a déclaré l’homosexualité au même titre qu’un crime et en a prescrit des punitions pour cette vie et pour l’Au-delà. Accepter une telle proposition revient à accepter que Dieu est injuste.

Des inclinations peuvent exister chez les êtres humains pour une variété d'actes naturels et contre nature, allant de la fornication au viol et de la nécrophilie à la bestialité. Ces inclinations peuvent provenir des suggestions du Malin, de l'influence des médias, ou même des chuchotements humains ou des contacts directs.

Les hommes ne sont pas comme des robots qui ne font que ce qu'ils sont programmés à faire. Les hommes choisissent et Dieu les tient responsables de leurs choix», explique doctement un théologien marocain. Et d’ajouter:

«Si le règne animal doit être utilisé pour justifier le comportement humain, il existe alors une araignée en Amérique du Sud, dont la femelle est beaucoup plus grande que le mâle. Une fois que l'accouplement est terminé, la femelle mange son partenaire. Doit-on alors faire de même?»

Omar ben Ahmed, le vice-président du Mouvement unicité et réforme (MUR), proche du parti islamiste PJD représenté au Parlement, avait exhorté le pouvoir marocain à traquer les «cellules dormantes» de l'homosexualité, comme il le ferait avec les groupuscules terroristes. Un article d’Attajdid confirmait l'appel à sévir:

«Porter atteinte aux valeurs des Marocains n'est pas moins grave que de porter atteinte à leur sécurité».

A l’instar du cardinal Tarcisio Bertone, l'avocat et parlementaire du PJD proche des cercles du pouvoir Mustapha Ramid fait porter à l'homosexualité la responsabilité de la pédophilie. Des propos qui ne scandalisent presque personne au Maroc, où un large consensus entre Etat et religieux de tous bords fait peser la plus lourde inquisition sur tout acte susceptible d'égratigner la morale publique.

«Mithly est avant tout un projet intellectuel et culturel», tempère Samir Bargachi, la figure de proue de Kif-Kif, association de défense des LGBT marocains, à l'origine de l'initiative et éditorialiste de Mithly.

«Je n'ai rien à dire aux islamistes, je ne pense pas qu'ils accepteraient la différence un jour», conclut-il amer.

Son association, qui revendique plusieurs centaine de membres au Maroc a dû chercher refuge à Madrid, en Espagne. Elle n’a jamais reçu le sésame qu’elle réclame aux autorités marocaines depuis 2006 pour être officiellement reconnue.

Née de l'effort de mobilisation pour le soutien d’une quarantaine d’homosexuels arrêtés en 2004 lors d'une soirée privée à Tétouan, Kif-Kif avait caressé il y a tout juste un an le projet d’organiser un débat public à Marrakech sur la situation des homosexuels marocains.

Le ministère de l'Intérieur avait alors immédiatement réaffirmé dans un communiqué sa «ferme détermination à lutter, dans le cadre des lois en vigueur, contre tous les agissements visant à porter atteinte à [nos] valeurs religieuses et morales». Le ministre de l'Intérieur de l’époque, Chakib Benmoussa, diplômé de Polytechnique, des Ponts et Chaussées Paris et du MIT de Boston, avait lui même qualifié l'homosexualité de «comportement honteux». 

Etat et fondamentalistes à l’unisson

Dans ce contexte, Mithly est donc avant tout un espace d'expression pour une communauté persécutée à la fois par l'Etat et par les conservateurs. Car au Maroc, comme dans le reste du monde musulman, l'homosexualité est un délit. L'article 489 du code pénal marocain punit jusqu’ à trois ans d'emprisonnement et d'une amende «les actes licencieux ou contre nature avec un individu du même sexe».

La société bouge, mais le pouvoir semble être prisonnier du dogme dont il tire lui-même sa légitimité: le roi, chef de l’Etat est aussi et surtout le Commandeur des Croyants selon la Constitution. D’ailleurs, la nouvelle mouture de la Loi fondamentale marocaine qui vient d’être adoptée inscrit dans le marbre cette «constante de la nation».

«Nos ennemis sont l'Etat et les fondamentalistes, eux-mêmes rivaux. Mais lorsqu'il s'agit de notre communauté, ils agissent de concert», constate Samir Bargachi.

En effet, si l'Etat marocain demeure soucieux de son image de modernité et d'ouverture aux yeux du monde en se proclamant «rempart contre les islamistes», ses positions révèlent sa gêne profonde lorsqu’il s’agit de libertés individuelles. D’ailleurs, la justice marocaine l’a toujours prouvé.

Selon Kif-Kif, plus de 5.000 gays et lesbiennes ont séjourné dans les geôles du royaume depuis 1956, date de son indépendance. Mais depuis quelques années, ces persécutions font grand bruit dans les médias. En terre chérifienne, être homosexuel c’est avant tout vivre caché pour ne pas être mis à l’index, voire pour échapper aux casseurs de «pédés».

«L'homosexualité au Maroc est frappée d’un double H: Hchouma (honte) et Haram (péché)» résumait le magazine progressiste TelQuel dans une enquête sur la «vie cachée des homos». Le drame de Karim, jeune Marocain de 25 ans vivant en France, fils d’Imam, qui était sous le coup en 2010 d'un arrêté de reconduite à la frontière est édifiant de la difficulté d'être gay dans un pays où l'homosexualité est un délit de débauche.

Au Maroc, la société patriarcale et les valeurs islamiques ont imposé un silence pesant sur les relations humaines et, de surcroît, sur la sexualité en général. L’écrivaine Abdallah Taïa, qui a récemment assumé publiquement son homosexualité au Maroc (et déjà révélée dans ses romans) a d’ailleurs été accusé de se «prostituer pour plaire à l’Occident».

«Comment accepter qu'un tel individu passe à la télévision nationale alors qu’elle est financée par l'argent du contribuable?», s’était offusqué Rachid Niny, le chroniqueur du quotidien Al Massae, le plus lu du royaume mais aussi le plus populiste.

Un point de vue exacerbé par un regain de religiosité palpable au Maroc: selon une étude menée en 2009 par l’Institut américain Gallup sur l’importance de la religion dans 143 pays, le Maroc se classe à la 10e place avec 98% des sondés qui estiment que la religion doit inspirer les règles sociales.

Coutumes festives et «libations obscènes»

Les autorités accusées de s’être rendues complices d’une «dérive collective» par les gardiens de la morale, très en verve, ont multiplié les actions répressives contre les brebis égarées de la foi.

Le 10 décembre 2008, journée mondiale des droits de l'homme, un tribunal condamnait six personnes à des peines de prison ferme pour «perversion sexuelle». A l’origine, une parodie de «mariage gay» à Ksar el Kébir, une petite bourgade agricole du nord du pays où une foule hystérique avait failli lyncher les convives de cette fête excentrique après la mise en ligne d'une vidéo de leur cérémonie sur YouTube. Des prêches enflammés dans les mosquées fustigeant «des libations obscènes» et une poussée de fièvre homophobe dans des journaux à sensation avaient poussé l’Etat à sévir.

Dans la région de Meknès, le moussem (rassemblement religieux aux rites syncrétiques) du saint patron Sidi Ali Benhamdouche, qui attire chaque année plus de 30.000 pèlerins, est aussi le lieu de ralliement traditionnel de la communauté gay. Celle-ci vénère des entités féminines dans un culte païen et polythéiste.

Ces coutumes festives, comme celle de Ksar el Kébir, caractéristiques des croyances ancestrales du Maroc, ont toujours été tolérées. Mais depuis quelques années, en raison des diatribes islamistes et du regain de religiosité généralisé, la Gendarmerie royale se livre à des rafles dignes d'un autre âge. Un barrage est dressé à l'entrée de la ville, un simple délit de faciès suffit à identifier qui est homosexuel et qui ne l’est pas.

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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