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Woman Walking in Marrakech, by DavidDennisPhotos.com via Flickr CC
Woman Walking in Marrakech, by DavidDennisPhotos.com via Flickr CC

La France n'a pas le monopole de l'hijabphobie

Vue de Rabat, l'interdiction du port du voile intégral dans la rue en France s’explique par la dérive droitière de la République. Pourtant, ici aussi niqab, burqa ou hijab, étrangers à la tradition, suscitent crainte et suspicion.

L’anecdote rapportée par le journaliste Jaouad M’didech illustre bien l’évolution du phénomène au Maroc: la scène se passe vers la fin des années 60, la grande diva égyptienne Oum Kalthoum donne un concert inoubliable dans la salle archicomble du théâtre Mohammed V de Rabat. Le public est à moitié féminin. Les femmes sont pour la plupart habillées à l’occidentale, certaines arborant des djellabas traditionnelles, mais leur visage est découvert. Nulle trace de hijab, de niqab ou de burqa à cette époque. Près d’un demi-siècle plus tard, une autre image se superpose à la première: dans le même théâtre de la capitale, Sofia Essaïdi, la jeune artiste franco-marocaine devenue célèbre grâce à la Star Academy se produit sur scène. Dans le public, une majorité de jeunes femmes ont un foulard sur la tête.

Un «phénomène étranger à la culture marocaine»

Entre ces deux images, il y a eu un tournant, que l’on peut situer dans les années 1980. Une période qui, au Maroc comme dans les autres pays arabes, a vu se généraliser le port du voile. La contagion n’épargne pratiquement aucun milieu, populaire comme aisé; élèves et professeures des établissements scolaires, universités, ouvrières, médecins, avocates, banquières… Cette époque, estiment les sociologues, est en rupture avec celle de l’indépendance qui avait vu les citadines jeter aux orties la tenue traditionnelle au profit d'une allure plus occidentale.

Au Maroc, les discussions sur le port du voile restent timides. Aucune position officielle n’est prise, l’islam étant la religion d’Etat et le roi tirant sa légitimité de son statut de Commandeur des croyants. Seul le Parti de la justice et du développement (PJD) —des islamistes modérés— est ouvertement favorable au port du voile, souvent pour des raisons électoralistes. Les activistes féministes s’aventurent rarement sur ce terrain miné, préférant défendre la femme sur des thématiques moins sensibles.

Pour Hassan II, qui commentait sur Antenne 2 en 1989 son intervention dans l'affaire du voile portée par des adolescentes d’origine marocaine dans un lycée de Creil, la tradition vestimentaire du simple fichu sur la tête au Maroc n’était pas à rapprocher de la polémique alors naissante en France autour du port du voile. Son discours était même empreint de condescendance sur ce «phénomène étranger à la culture marocaine».

Le voile intégral (dans ses versions niqab, hijab ou burqa) est la représentation de la composante salafiste d’un islamisme importé au Maroc. Une composante récente et des codes vestimentaires totalement inconnus auparavant. Certaines femmes —très minoritaires— ont commencé à le porter a partir des années 80 dans le sillage de la révolution iranienne. Il renvoie à des courants religieux marginaux ayant une vision figée de l'islam et prônant la négation de la modernité.

Méfiance et suspicion

Dans ce sens, et comme en France, le voile intégral inspire méfiance et suspicion. La femme qui le porte est rapidement associée à un mouvement islamiste rigoriste et intégriste. Pour la plupart des Marocains, il est jugé excessif. Pour les plus libéraux, il constitue un obstacle de taille devant son émancipation et porte atteinte à la dignité de la femme. Il y a de ce point de vue là une certaine compréhension qu’il fasse débat en France pour des raisons d’identité, mais surtout de sécurité.

Une étude de 2007 intitulée «Les Jeunes et le voile», dirigée par le sociologue Driss Bensaïd a été menée par l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM), en partenariat avec le Fonds de développement des Nations unies pour la femme. Celle-ci souligne que le port du voile a connu une nette évolution au Maroc. Alors que, dans les années 1980, il relevait du registre religieux et militant, dans les années 2000 il a commencé à s’inscrire au registre du profane, pour devenir, en fin de compte, un choix vestimentaire parmi d’autres. Cette enquête, qui a porté sur des lycéennes, des étudiantes, des ouvrières, etc. montre également que les jeunes filles voilées n’ont que «des connaissances fragmentaires et déformées des versets coraniques et des hadiths relatifs au voile».

Le choix du voile serait donc dicté par le respect de la tradition islamique, le «désir d’attirer le respect de la société» ou, dans certains cas, par un «pragmatisme stratégique» visant à souligner une apparence de pureté pour favoriser les demandes en mariage. Le port du hijab par les femmes a un «rapport étroit avec le regard de la société patriarcale qui les veut pures, de première main».

Une seconde étude parue un an auparavant et intitulée «L’islam au quotidien», menée par trois chercheurs (Mohamed Ayadi, Mohamed Tozy et Hassan Rachik) a montré que la religion —exception faite du mois de Ramadan— est bel et bien en régression dans la vie sociale des Marocains. En même temps, une proportion significative de l’échantillon (17,6%) est favorable au mouvement du Djihad, la guerre sainte. Conclusion: l’enquête montre que la religiosité, bien qu’encore présente dans son expression politique, est loin d’être une préoccupation majeure dans la pratique sociale quotidienne des Marocains.

Pourtant, plusieurs sondages ont montré que l’écrasante majorité (jusqu’à 80%) des Marocains ne s’opposerait pas au port obligatoire du voile par la femme, traduisant ainsi un profond malaise social. Les Marocains, pris au carrefour d’influences culturelles multiples, sont plus que jamais partagés entre les valeurs occidentales et arabo-musulmanes. La montée du voile dissimule bien, ici aussi, une crise identitaire.

Hijab tendance contre phobie du voile

L'influence des télévangélistes musulmans —comme le célèbre Amr Khaled— a été particulièrement déterminante. Ces prédicateurs, qui animent des talk-shows sur les chaînes satellitaires orientales, font campagne pour un islam qui s'accommode d'un «hijab tendance». Aussi, de nombreuses jeunes filles arborent-elles un voile à la mode assorti à leur jean ou leur tailleur. Des boutiques de prêt-à-porter spécialisées dans le «fashion hijab», à l’image de l’enseigne Diamantine, font fureur dans les grandes villes. Le voile ne symbolise donc pas forcément l'islamisme; les raisons qui expliquent l’expansion du voile sont complexes, et les femmes voilées ne sont pas forcément chastes et pieuses comme le voudrait l’imaginaire populaire. Taxé de motabarrij (immoral), le «voile de séduction» fait fulminer les islamistes irréductibles, pour qui il ne sert à rien de cacher ses cheveux si l'on exhibe ses formes dans des pantalons serrés.

C’est davantage dans son rapport à la vie professionnelle que la femme marocaine voilée fait débat. La campagne menée il y a quelques années au Maroc par les islamistes en faveur du port du voile au travail a donné au débat sur ce phénomène une tournure politicienne et démagogique souvent passionnée. Au lendemain des attentats islamistes du 16 mai 2003 à Casablanca, le problème s’est posé de manière explicite dans le monde de l’entreprise. On a même parlé à l’époque de «phobie du voile». La BMCE Bank avait tenté d'inciter discrètement ses employées à abandonner le voile, perçu alors comme une menace d’islamisation rampante de la société et du milieu du travail. Devant la vive réaction des syndicats, la banque a fini par faire marche arrière.

En 2006, le cas de la Royal Air Maroc avait suscité à son tour une vive polémique. Une circulaire adressée au personnel navigant lui interdisant de jeûner durant les vols —mais  limitant aussi drastiquement le port du voile à certaines fonctions comme les centres d’appels, loin de tout contact visuel avec la clientèle— a constitué, au regard des islamistes, une violation de l'article 6 de la Constitution marocaine, garantissant à tout citoyen la liberté d'exercer ses convictions religieuses. La liberté est ainsi appelée à la rescousse du conservatisme, même si la laïcité est bannie par la loi fondamentale de la monarchie chérifienne. Pour la direction de la compagnie aérienne, il s’agissait avant tout d’un «problème de management», une question «d’unicité de l’image»

Aussi, les entreprises qui considèrent le port du voile comme contraire à leurs valeurs ne vont jamais jusqu’à l’interdire formellement. Les chargés du recrutement dans les entreprises réfractaires à la manifestation matérielle des convictions religieuses se contentent souvent d’écarter les candidates voilées en arguant de motifs purement professionnels.

Comme en France, le débat réel sur ces questions identitaires est surtout monté en épingle par les politiques. Les Marocains qui suivent d'assez près la politique française estiment que la loi sur l’interdiction du voile intégral dans les lieux publics n’est que la manifestation d’une dérive droitière de la République à un an des présidentielles, Sarkozy et l’UMP cherchant désespérément à enrayer la percée de Marine Le Pen dans les sondages. Tout comme ils considèrent que les poussées de fièvre des islamistes du PJD sur le voile et les questions religieuses ou morales en général est motivée au Maroc par une volonté de capter un électorat conservateur, et susceptible de céder aux sirènes du repli identitaire.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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