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Malala Andrialavidrazana, Ceremony, 2011. Vue de l'exposition 30 et Presque-Songes à Antananarivo, avril 2011.
Malala Andrialavidrazana, Ceremony, 2011. Vue de l'exposition 30 et Presque-Songes à Antananarivo, avril 2011.

Madagascar, plateforme rêvée pour la création contemporaine

Lancé à Antananarivo, le projet 30 et Presque-Songes, conçu par l'artiste malgache Joël Andrianomearisoa est, bien plus qu'une exposition, l'affirmation de Madagascar comme point de départ possible d'une impulsion artistique qui résonnerait ensuite dans d'autres endroits du monde. Un véritable défi pour un pays en pleine mutation.

L'artiste Joël Andrianomearisoa, natif d'Antananarivo, la capitale malgache, et installé à Paris depuis une quinzaine d'années, dit «rêver de Madagascar». Un rêve éveillé, conscient et solide, fait d'objets et de personnages bien réels, de projets durables et de tissage d'expériences, de «choses irréelles —irréelles à force de trop être, comme les songes», écrivait le poète malgache Jean-Joseph Rabearivelo dans son recueil Presque-Songes.

Placé sous le signe des affinités électives et d'une conception de la création artistique comme «rêve», le projet 30 et Presque-Songes réunit autour de Joël Andrianomearisoa une sorte de communauté idéale d'artistes, dont les œuvres, exposées une première fois à la Chambre de commerce et d'industrie d'Antananarivo du 7 au 14 avril 2011, sont amenées ensuite à voyager sous forme d'échantillons. Réunies dans de grandes boîtes, sur le modèle de la Boîte-en-valise de Marcel Duchamp dans laquelle le Dadaïste rassembla toute son œuvre miniaturisée, les pièces présentées vont partir ensuite, sous des formes et des formats à chaque fois différents, pour Paris, puis Saint-Denis-de-la-Réunion, Vienne, Port-au-Prince, Douala, Istanbul... et peut-être plus loin encore. Une itinérance que connaissent bien les artistes contemporains, nouveaux nomades suivant le calendrier séculier des expositions, biennales et résidences.

Le poète, cet «élément perturbateur»

Tandis que sur l'île de Madagascar, la Haute Autorité de Transition présidée par Andry Rajoelina cherche encore la légitimation internationale, la figure mélancolique du poète Jean-Joseph Rabearivelo sert de fil conducteur à la manifestation et tisse un lien subtil entre identité malgache et rêve d'ailleurs. Auteur en 1931 du recueil Presque-Songes, écrit simultanément en français et en malgache, à la fois bourgeois, opiomane et libertin, Rabearivelo chercha une voie entre deux cultures, celle de l'oppresseur et celle de l'oppressé, et, dans l'impossibilité de quitter Antananarivo pour Paris, se suicida en 1937. A la fois gardien de la mémoire malgache et versé dans une langue, le français, à même selon lui de porter loin son «intuition» littéraire, le poète souhaitait «fiancer l'esprit de [ses] aïeux à [sa] langue adoptive» afin de rêver Madagascar.

Personnage ambigu, Jean-Joseph Rabearivelo est, selon Joël Andrianomearisoa, «un élément perturbateur», une entité complexe, un romantique dont l'œuvre et la vie résonnent aujourd'hui de manière très vive dans un pays dont «la population est très mélancolique», où la poésie est pratique courante, et la pudeur et le non-dit des traits communs de caractère.

La subtilité du langage caractérise le projet 30 et Presque-Songes de Joël Andrianomearisoa, qui affirme, à la suite de Rabearivelo, qu'«être contemporain, c'est se trouver soi-même n'importe où». Né à Antananarivo en 1977, l'artiste vit depuis une quinzaine d'années à Paris et retourne régulièrement à Madagascar afin d'y produire ses œuvres et bénéficier de l'excellence de la main-d'œuvre artisanale, notamment en matière de textiles, dont il use fréquemment dans son travail. Architecte de formation, il affirme son intérêt pour l'espace, et de manière plus large pour l'histoire mêlée des corps et des territoires, et le désir qui la sous-tend.

Organisé une première fois en 2007 sous une forme plus monumentale (et avec le soutien du gouvernement de Marc Ravalomanana alors en place), 30 et Presque-Songes est, selon Joël Andrianomearisoa, affaire de «désir». Mais cette seconde édition, sans thème particulier, se veut «plus subtile et immatérielle» —ce qui la rendra sans doute aussi plus difficile à appréhender pour le public local.

Objet artistique non-identifié

Cet «objet artistique» —ni exposition, ni biennale, ni festival— est un «défi amical» lancé par Andrianomearisoa à trente créateurs provenant d'horizons divers et ayant des pratiques variées. Privilégiant les registres de la sensation et de l'émotion, l'exposition présente leurs rêves de Madagascar, qui, comme tout songe, n'ont que peu de lien avec la réalité tangible. Ainsi l'artiste franco-malgache Malala Andrialavidrazana associe sur un miroir des perles de fabrication locale, destinées à jeter bons et mauvais sorts, à un travelling photographique de scènes de séduction captées aux quatre coins du monde.

Leur répond un peu plus loin la voix enregistrée d'un «personnage mondain» d'Antananarivo, jeune femme volubile et décomplexée surnommée Dame de Pique (DDP), représentative d'une certaine jeunesse malgache rejetant la retenue que l'on prête généralement au tempérament local.


Portrait de Joël Andrianomearisoa. © Patrice Sour, tous droits réservés

Pascale Marthine Tayou, plasticien camerounais, expose les pièces d'un «afro», obtenues à partir de la fonte de pièces d'un euro et gravées (à Madagascar) à son effigie, puis montées comme des médailles à des rubans aux couleurs de pays africains. Le Français Philippe Gaubert présente ses photographies froissées de transsexuels de l'océan Indien, images jetables, détritus d'une réalité niée, tandis que le jeune Malgache Rina Ralay Ranaivo fait défiler dans son installation Chapter I, associant vidéo et textes, les souvenirs fragmentés d'une vie sur l'île. Une expérience de la matière même de la terre malgache que l'on retrouve dans la somptueuse sculpture textile de Temandrota, monumental «tissage sauvage» de fibres d'agave soumis par l'artiste à l'action de la mer, du soleil, du métal et du temps, ou dans la performance culinaire orchestrée le soir du vernissage par le chef cuisinier Lalaina Lartistika. D'une île l'autre, l'écrivain haïtien Guy Régis Jr tend un fil entre les expériences en créant une installation de charbon et de craie, mémorial où s'écrit «une pluie de pleurs» pour les 316.000 morts du tremblement de terre de janvier 2010 en Haïti.

Acte de résistance politique

Avec un budget d'environ 450.000 euros (incluant 80.000 euros dédiés au lancement malgache), dont le financement est essentiellement assuré par le programme ACP Cultures de l'Union européenne (en partenariat avec la Fondation AfricAmerica, Doual'Art, les éditions Tsipika et Revue Noire), ce projet d'artiste, non-institutionnel, fait grincer des dents quelques acteurs de la vie culturelle d'Antananarivo, où il n'y a ni école ni centre d'art dignes de ce nom et où les jeunes artistes sont très peu visibles.

Mais pour Joël Andrianomearisoa, monter cette édition sans l'aide du gouvernement d'Andry Rajoelina (dont le portrait, qui trône dans la salle de la Chambre de commerce, a été laissé là comme témoin «en charge»), ni celle de l'Institut français (très respecté mais qui capte la plupart des projets artistiques), c'est aussi faire acte de résistance politique, en prouvant que les artistes peuvent prendre leur sort en main et que Madagascar, l'un des pays les plus pauvres du monde, peut être une plateforme pour la création contemporaine —et non une simple chambre d'écho des cultures traditionnelles ou une terre d'accueil pour les artistes étrangers.

Dans un mouvement en ellipse, 30 et Presque-Songes donne, à partir d'Antananarivo, l'impulsion d'un désir dont les vagues se propagent vers l'ailleurs pour sans doute revenir, plus tard, sous d'autres formes.

Magali Lesauvage

30 et presque-songes 2011, Chambre de commerce et d'industrie d'Antananarivo, exposition ouverte du 7 au 14 avril 2011.

Puis du 21 avril au 9 juillet à la Maison Revue Noire, Paris; du 10 mai au 19 juillet au Teat du Champ fleuri, Saint-Denis-de-la-Réunion; en juin au Vesch Project Space à Vienne (Autriche); en septembre au Forum AfricAmerica à Port-au-Prince (Haïti); en octobre à Doual'Art, Douala (Cameroun); en décembre à Istanbul (lieu exact à déterminer)

 

EDIT du 26 avril, 16h: Bruno Airaud, directeur général de BICFL / Revue Noire, précise que «le budget de 30 et presque-songes se distingue de celui du projet _trans-. Le budget total de ce dernier est de 500.000 euros, financés à 80% par le programme ACP Cultures de l'Union européenne, et équitablement répartis entre quatre partenaires — la Fondation AfricAmerica, Doual'Art, les éditions Tsipika et Revue Noire. 

 Le budget apporté en soutien effectif par le projet _trans- à 30 et presque-songes est de 112 000 euros, dont 20% en autofinancement, complétés par de nombreux sponsors et partenaires à Madagascar. Au delà de l'évènement à Antananarivo, ce soutien comprend aussi, sur les deux années 2010 et 2011, les échanges artistiques entre les quatre partenaires du projet _trans-, ainsi que deux publications (le coffret 30 et presque-songes et le numéro Revue Noire d'octobre 2011).»

 

Magali Lesauvage

Magali Lesauvage est journaliste française, critique d'art et de danse.

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