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Comment redonner vie à l'industrie africaine ? (2/4)

Abidjan a accueilli (24-25 mars 2013) la 6ème réunion annuelle conjointe de la Conférence des ministres de l'économie et des finances de l'UA sur le thème : « L'industrialisation au service de l'émergence de l'Afrique ». Alassane D. Ouattara, dans son allocution, a rappelé ce qu'ont été les stratégies industrielles mises en ½uvre, en Afrique, depuis les indépendances (cf. LDD Côte d'Ivoire 0393/Mardi 26 mars 2013).

« Le résultat de ces politiques, a-t-il affirmé, a permis d'accroître la part des produits manufacturiers dans le PIB, part qui est passée de 6,3 % en 1970 à 15,3 % en 1990 ». Il ajoute cependant : « Malgré tous ces efforts, la part du secteur manufacturier dans le PIB est restée relativement faible comparée à celle des autres continents ». C'est le moins que l'on puisse dire. On notera tout d'abord que Ouattara prend pour période de référence 1970-1990. Or, depuis 1990, vingt-deux années se sont écoulées !

Une vision globale de la situation industrielle de l'Afrique n'a guère de sens ; pas plus d'ailleurs que la part de l'industrie dans le PIB dès lors que ce mot recouvre des réalités très diverses. Dans « Promouvoir le développement industriel en Afrique dans le nouveau contexte mondial », rapport* de la Cnuced et de l'Onudi, deux organisations des Nations unies, le taux de la valeur ajoutée manufacturière (VAM) dans le PIB africain a chuté de 12,8 % en 2000 à 10,5 % en 2008. C'est dire que la croissance de la dernière décennie a été tirée par les services et, surtout, les produits de base. Ajoutons que quelques pays seulement ont un appareil productif significatif : Egypte, Tunisie, Maroc, Maurice, Afrique du Sud.

Depuis 2000, le poids de l'Afrique dans la production manufacturière mondiale stagne aux alentours de 1 % (alors que l'Afrique représente 15 % de la population mondiale) tandis que, dans le même temps, la part des pays en développement asiatiques est passée de 13 à 25 %. Le rapport, pour expliquer cette situation, évoque le « mal hollandais » pour beaucoup de pays (la dépendance vis-à-vis de ressources importantes en matières premières, pétrole, produits miniers, produits agricoles..., démotive les investisseurs vis-à-vis des activités industrielles) mais également le manque de compétitivité-prix, la taille réduite des marchés intérieurs, le poids du secteur informel et des TPE, la faiblesse des soutiens publics, la bureaucratie, la corruption, l'instabilité politique...

Les recommandations des experts de la Cnuced portent sur la promotion de l'innovation, la formation, le renforcement des capacités d'action des administrations, l'entreprenariat, l'accès au crédit pour les entreprises, la stabilité des politiques macro-économique, la bonne gouvernance... Rien de vraiment neuf en la matière si ce n'est que ce rapport souligne que « la crise a remis l'Etat et les politiques industrielles au centre du jeu dans bien des nations développées. Cela doit se faire en Afrique aussi. C'est le bon moment. Ce concept ne doit plus être un tabou ». Il met aussi l'accent sur l'intégration régionale : « Il n'est plus concevable que chaque pays, même peuplé de quelques millions d'habitants puisse penser développer à lui seul tout un ensemble de filières industrielles. Les stratégies industrielles doivent se penser dans un ensemble ». Il est établi selon ce rapport que les programmes d'ajustement structurel et la mondialisation basée sur le « tout marché » ont mis à terre les acquis industriels sans pour autant permettre aux pays africains de « prendre le train de la mondialisation ». Dans une contribution** présentée en mai 2011 devant le CEA à Addis Abeba, le professeur Farouk Kamoun pouvait ainsi dénoncer le « non décollage de la valeur ajoutée de l'industrie manufacturière en Afrique ».

Stabilité politique, cadre macroéconomique permanent, amélioration de la compétitivité des économies africaines, mise en place des infrastructures économiques nécessaires, réduction du coût des facteurs de production, amélioration de l'environnement des affaires, telles sont, selon Ouattara, les conditions nécessaires pour relever les « défis » qui permettront « d'asseoir les bases de l'émergence industrielle de l'Afrique ». Ouattara étant ce qu'il est et venant d'où il vient, c'est un discours formaté FMI et qui ne saurait étonner. Sauf que les décennies passées ont démontré que ces conditions nécessaires n'étaient pas suffisantes. Il n'y a pas d'industries sans industriels et d'industriels sans maîtrise des technologies ; et les technologies mises en ½uvre sans capacité d'innovation sont condamnées à devenir aussitôt obsolètes. Il ne faut pas se leurrer : les industries des pays « émergents » se sont fondées d'abord sur la délocalisation des unités de production des multinationales puis par transferts de technologie permettant à ces pays de monter en gamme leur production industrielle.

En Afrique, le discours industriel est le même depuis les indépendances. C'est celui du « low cost » : produire pas cher plutôt que produire mieux. A ce jeu, l'Afrique n'est pas la mieux placée. Elle regarde du côté de la Chine ou de l'Inde (mais sans voir la réalité industrielle de ces deux pays qui ne sont pas que des pays de main-d'½uvre massive et bon marché) quand il faudrait regarder du côté de la Corée du Sud et de Taïwan. Ce que Bruno Palier, directeur de recherche au CNRS et co-auteur de « The Age of Dualization. The Changing Face of Inequality in Deindustrializing Societies » (Oxford University Press, 2011), dit des réussites industrielles allemande, coréenne, suédoise et californienne, s'applique à l'Afrique : "Ce n'est jamais une entreprise toute seule qui parvient à monter en gamme, mais l'ensemble d'un écosystème orienté vers la qualité et l'innovation, grâce notamment à la recherche, à l'éducation, à une formation professionnelle de qualité. Il y a dans tous ces cas une grande part d'effort collectif soutenu, et même parfois lancé, par les puissances publiques » (entretien avec Jean-Baptiste Chastand - Le Monde daté du 9 mars 2013).

On peut penser, bien sûr, qu'il vaut mieux transformer les produits locaux plutôt que de les exporter sans les transformer. On le pense en Afrique depuis plus d'un demi-siècle et en la matière les évolutions n'ont guère été significatives. On peut craindre, par ailleurs, que le vice vaille mieux que la vertu. Ainsi, en Côte d'Ivoire, selon les données Banque mondiale, la part de l'industrie dans le PIB (qui n'est pas, selon moi, je le répète, un critère satisfaisant permettant de caractériser le niveau de « manufacturisation » de la production) est passée de 13,9 % en 1961 à 19,76 % en 1971, 23,2 % en 1990 et 24,9 % en 2000.

Au cours de la première moitié de la décennie 2000 - particulièrement troublée politiquement et socialement -, ce taux s'est situé au-dessus de 20 % et même au-dessus de 25 % depuis 2005 pour atteindre le taux record de 30,3 % en 2011 comparable à celui de l'Afrique du Sud (30,6 %)***. C'est dire qu'il ne faut pas se fier qu'aux données statistiques. Et que si l'on perçoit l'industrialisation comme l'outil de l'émergence de l'Afrique, il faut la penser autrement qu'on ne la pense aujourd'hui. Reste à savoir si la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA) et l'ONUDI auront cette capacité de « penser autrement ». Vu l'état des lieux, on peut bien penser que la CEA tout comme l'ONUDI ont jusqu'à présent failli.

* Ce rapport a été présenté le lundi 11 juillet 2011 à Paris par Norbert Lebalé, économiste à la division de l'Afrique de la Cnuced. Je m'appuie sur le papier de Pierre-Olivier Rouaud, de L'Usine nouvelle, publié le 12 juillet 2011, intitulé : « L'industrie africaine marginalisée, et demain ? ».

** « L'innovation est-elle la clé du développement industriel de l'Afrique », par Farouk Kamoun, professeur émérite, ENSI, université Manouba, Tunis.

*** En 1961, la part de l'industrie dans le PIB de l'Afrique du Sud s'élevait à 38 % et a atteint un niveau record (48,4 %) en 1980. De 1974 à 1990, ce taux se maintiendra au-dessus de 40 % ; depuis, il est en décroissance et à compter de 2000 se situe aux alentours de 30 % seulement.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique