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Les noces des contraires , la vie et la mort !

Par Fredj Lahouar

« L'appétit de destruction est si ancré en nous, que personne n'arrive à l'extirper. Il fait partie de la constitution de chacun, le fond de l'être même étant certainement démoniaque. Le sage est un destructeur apaisé, retraité. Les autres sont des destructeurs en exercice ». Cioran, De l'inconvénient d'être né .

Le risque de dérapage dans les dialogues (les échanges) que les vivants, pour ne pas avoir à se lyncher sans relâche, engagent (ou feignent de le faire) entre eux, est malheureusement très grand et ses conséquences ne sont pas moins désastreuses que celles qu'occasionnent les confrontations armées sans lesquelles les hommes ne sauraient vivre. Car, pour se sentir vivre, il faut vivre intensément. La haine, bien plus que l'amour, est ce dont l'homme aurait besoin pour triompher de l'ennui et se munir de la force et de l'énergie qui lui faciliteraient la tâche - ô combien ardue ! - de durer indéfiniment, autrement dit l'espace d'une vie ! Haïr, c'est donc vivre pleinement. Aimer par contre, c'est rentrer en soi au point de s'oublier et de perdre ainsi le sens de la réalité. C'est là toute la différence entre le narcissisme et la misanthropie. A cela, il faut ajouter le fait que l'amour est rarement vécu sur le mode de l'agrément.

Relisez les chefs-d'½uvre de l'amour, que l'imagination humaine a enfantés au cours de son histoire tourmentée, et vous ne manquerez pas de relever cette étrange similitude qui existe entre une idylle et une guerre. Les deux se soldant souvent par une mort violente. Plus intéressant encore : dans les récits où l'idylle proprement dite est contrariée par un quelconque obstacle, la haine vient au secours de l'amour : l'amoureux que l'on a tendance à assimiler à un ange devient, dès qu'il succombe à la jalousie, un démon. Il est, en même temps, l'un et l'autre. Bien plus, il ne saurait s'acquitter convenablement de son rôle d'amoureux sans exceller dans celui du jaloux. L'un et l'autre sont, pour ainsi dire, des postures naturelles. Le comportement sexuel des animaux, d'où la tendresse est entièrement absente, est la preuve que la possession amoureuse, et au-delà toutes les formes d'appropriation, est, dans son essence, un acte de violence.

Dans ce contexte précis, la violence n'est pas synonyme d'agressivité puisqu'il s'agit d'une exigence indispensable à l'accomplissement de l'acte. La loi, qui est dans son essence une mesure de prévention, n'est pas censée réduire le potentiel de violence humain, son rôle est de le canaliser et, au moyen d'expédients appropriés, le sublimer. Cette conclusion n'arrange aucunement les vues des moralistes qui, dans la continuité de Rousseau, continuent de croire que l'homme est bon par nature ! Un jour (dans quelques décennies ou quelques siècles peut-être), l'homme, réconcilié enfin avec la nature, redeviendrait l'ange qu'il était avant la chute. Alors surviendrait l'apocalypse qu'en Tunisie, Ennahdha, et ses acolytes directs et indirects, est en train de monter de toutes pièces, sous prétexte qu'il veut le bien du pays et du peuple ! Là encore, c'est d'une histoire d'amour qu'il s'agit, d'où la haine, comme l'exige la règle, n'est pas absente.

Il serait fastidieux de s'attarder sur les affinités évidentes entre l'amour et la haine. Nous nous bornons, à ce propos, à rappeler que l'un et l'autre consistent dans un acte d'appropriation qui débouche fatalement, pour parler comme les grands classiques, sur la destruction de l'objet aimé. Ce dernier est réduit à un miroir où l'amant-combattant s'absorbe dans l'admiration de lui-même. C'est cela qui explique le caractère volage et capricieux de la passion amoureuse. Le cas de Don Juan est, dans cette perspective, des plus édifiants. Autant dire alors que haine et amour sont des élans indissociables. Il s'agit, dans les deux cas, d'asservir l'autre : vous convoitez un homme, un peuple, un fruit, un livre, un pays, vous en faites, selon les cas et selon les moyens, l'auxiliaire indispensable de votre désir, de votre folie, de votre curiosité, de votre mégalomanie ou de votre gloire.

Le dialogue, qui procède, lui aussi, d'une stratégie de séduction ou, et cela revient au même, de conquête, n'est rien d'autre que la volonté d'identifier l'autre comme soi-même et donc de l'assimiler, ou, dans le cas contraire, de s'en démarquer. Cela revient à dire que l'autre est identifié, par rapport à soi, comme ami ou ennemi. Là encore, il s'agit d'un acte d'appropriation (d'absorption) qui implique nécessairement l'abolition de l'autre, comme c'est en effet le cas dans le drame d'Amina, la jeune tunisienne dont le corps qu'elle veut honorer à sa façon - ce qui est son droit le plus absolu - offusque tant les hypocrites et les vampires qui s'activent dans les temples et ne craignent plus de se produire en public.

Le dialogue de sourds équivaut, dans ce contexte, à une déclaration de guerre ! Mais l'incommunicabilité ne se réduit pas seulement à cela : au dialogue de sourds, il convient d'ajouter le dialogue d'aveugles et - et c'est là où la rupture atteint son degré extrême - le dialogue de muets ! Dans les deux derniers cas, la rupture de communication (ou son absence) est le fruit de l'indifférence, autrement dit de l'absence d'enjeux susceptibles de susciter l'attraction ou la répulsion.

Si l'on partait du fait, du reste avéré, que dialoguer, c'est se dégager, pour quelque temps, de sa solitude ou, ce qui est revient au même, de son élément, il conviendrait d'admettre alors que la solitude est le fondement de notre être. Or, qu'est-ce que la solitude sinon cette cécité congénitale qui nous dérobe le spectacle de l'Autre. C'est là, pour pasticher Cioran, notre côté démoniaque. Nous naissons aveugles et nous apprenons (nous nous efforçons) de voir en société. Mais il s'agit là d'une prestation qu'on ne réussit, dans le meilleur des cas, que médiocrement. C'est vraisemblablement pour cette raison que Cioran estime que c'est le démon, ou ce qu'il appelle le « mauvais démiurge », qui commande pleinement le destin du vivant. On combat pour ou contre le Mal : dans les deux cas, le Bien ne constitue pas l'enjeu de l'épreuve. Il est dans l'essence même du Bien d'être sans consistance et, dans le cas où il en aurait une, d'être d'une déconcertante précarité.

La vie, qu'elle s'exprime par la douceur ou par la violence, est un dialogue ou, plus précisément, l'amorce d'un dialogue qui s'interrompt au moindre heurt. Il n'y a, à proprement parler, aucune différence entre le désaccord et l'entente puisque, dans un cas comme dans l'autre, la solitude des interlocuteurs demeure intacte étant, pour tous les deux, l'unique référence possible. C'est la solitude qui détermine les élans capricieux de nos âmes. C'est elle également qui commande la logique rigoureuse de nos esprits. C'est pourquoi, quand capitule en nous le langage, il lui revient à elle de poursuivre le dialogue impossible avec le monde. Dans ce contexte précis, le silence prend le relais de la langue et, le plus souvent, déploie une éloquence irrésistible. Nous dialoguons mieux par le silence que par le verbe. C'est là une vérité chère à tous les mystiques, à laquelle le commun, pour lequel le silence est néant, n'entend rien. Et pour cause !

C'est en dérogeant à cette règle qu'Ennahdha aurait commis l'irréparable et engagé la Tunisie sur la pente d'une confrontation généralisée et désastreuse. En s'obstinant à faire des choses du ciel l'objet d'un débat politique, qu'il sait pertinemment impossible, Ennahdha et ses complices entendent pérenniser, à des fins strictement égoïstes, un état de litige dans les cadre duquel ils seraient les seuls et les éternels gagnants. Mais ce serait compter sans le hasard qui, lui, s'il ne fait jamais les choses à moitié, il lui arrive souvent, et de manière délibérée, de refuser de servir d'autres desseins que les siens, autrement de ne rien faire qui aille dans le sens du projet machiavélique de cette aberration que des illuminés, appuyés par des cyniques, s'entêtent à y voir des noces, celles des contraires qui ne sont autre que la vie et la mort !

Fredj Lahouar:

2 avril 2013

mort

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