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Paul Lambis © C. Desloire, tous droits réservés.
Paul Lambis © C. Desloire, tous droits réservés.

Pas si facile d'être Grec en Afrique du Sud

L'humoriste Paul Lambis raconte sa jeunesse sous l'apartheid, au sein d’une famille d'émigrés blancs conservateurs.

Etre Grec en Afrique du Sud, pour Paul, c’était vivre dans le quartier Bellevue de Johannesburg, parmi les communautés italienne, portugaise, libanaise ou juive. C’était aller tous les dimanches à l’église et au cours de danse traditionnelle grecque. C’était aussi «ne pas avoir conscience, comme enfant blanc, de ce qu’était l’apartheid»

«Nous allions dans des écoles où il n’y a avait pas de noirs, mais nous nous entendions parfaitement avec les enfants des domestiques», explique Paul, dont une grand-mère était Africaine.

Plusieurs ancêtres de Paul ont émigré en Afrique du Sud dans les années 1950, pour fuir la misère économique de la Grèce et les conflits entre Chypriotes et Britanniques. La communauté grecque d'Afrique du Sud (c’est-à-dire Grecs et Chypriotes grecs) regroupait 250.000 personnes, au début des années 1990.

«Grandir en tant que gros Grec en Afrique du Sud» est le sous-titre comique choisi par Paul Charalambous «Lambis» pour appâter le chaland vers son livre Where is home? paru en 2011. Lambis, 39 ans, raconte avec gourmandise son enfance et son adolescence insouciantes: organiser le concours de Miss Grèce-Afrique du Sud, découper des photos de Lady Di dans les magazines, demander sa petite amie en mariage au restaurant chinois, écouter les sermons de son grand-oncle archevêque orthodoxe, ou découvrir que l’Afrique du Sud est bien plus gay-friendly que la Grèce.

Autodérision

Lambis se moque de l’accent de son père commerçant, de sa propre obsession de la nourriture, ou de la peur qu’avait sa famille de côtoyer des Sud-Africains non immigrés. Lambis raconte avec une légèreté parfois déroutante, les rares incursions dans sa vie de la réalité politique du pays: l’hébétude de ses parents, lorsqu’il affiche un poster de Tina Turner, une femme noire, ou sa «malchance de n’avoir pas eu de McDonald’s enfant (sanctions, apartheid, etc.)». Lambis s’amuse de ses parents:

«Ma famille n’a jamais été raciste. Mes parents m’ont appris que chacun avait droit aux mêmes chances. Cependant, les Grecs étaient de loin supérieurs, et les premiers à entrer au Paradis.»

«En 1990, j’avais 15 ans, relate-t-il. J’ai regardé la retransmission de la libération de Nelson Mandela avec des amis, à mon club de sport. Nos sentiments étaient partagés. En tant que minorité, les Grecs ou d’autres Européens étaient inquiets. Avec mes parents, c’était difficile d’en parler. Ma famille craignait que les Africains au gouvernement ne prennent un jour leur revanche contre les blancs, et elle parlait souvent d’émigrer si les choses tournaient mal.»

Paul, lui, sent qu’il vit un moment historique et essaie de rassurer ses parents. Il poursuit ses études dans une Afrique du Sud en pleine transition, et découvre la culture africaine à la faculté des Beaux-Arts. Jusqu’au jour d’avril 1994 où il est pris entre les feux croisés de l'ANC (African National Congress, de Nelson Mandela) et du mouvement rival Inkatha: des balles brisent les vitres de sa salle de cours. Il fuit avec plusieurs camarades et feint de se mêler aux émeutiers pour s’échapper du quartier, chantant des refrains de la libération africaine. Le lendemain, son père l’expédie à Chypre pour deux mois. Lambis revient finir ses études, mais la criminalité a explosé dans la Nation arc-en-ciel des années 1990. Les cambriolages, les viols et les meurtres font la une des bulletins que Paul lit lui-même à l’antenne d’une radio communautaire grecque.

Nation arc-en-ciel

Face à la nouvelle loi de discrimination positive instaurée en 1998 en faveur des populations noires, le jeune diplômé en graphisme a du mal à trouver un emploi. Des membres de sa famille commencent à émigrer en Nouvelle-Zélande, en Grèce, aux Etats-Unis.

«La nouvelle Afrique du Sud avait réussi de bien des façons à tenir ses promesses d’harmonie raciale et de développement économique équitable, se souvient Lambis dans son livre. Mon inquiétude était que cette stabilité soit menacée si le capital humain continuait à partir à cette vitesse. […] Quitter l’Afrique du Sud a été la décision la plus difficile que j’ai jamais prise.»

En 2002, il s’installe à Chypre avec sa femme et son jeune fils. Seuls quelques dizaines de milliers de Grecs vivent encore au pays de Jacob Zuma, en 2013.

Dans l’île méditerranéenne de Chypre, un des 27 Etats de l’Union européenne, Paul Charalambous vit alors l’expérience du «retour d’immigration». Et répond avec humour à ses compatriotes qui lui demandent s'«il y a la mer en Afrique du Sud», et s’il n’a pas des kilos de diamants de contrebande dans ses bagages. Depuis quelques années, il écrit pour les magazines des communautés sud-africaines d’Angleterre ou de Chypre, comme SACY News. La petitesse de son île et de ses réalisations font désormais les frais de ses moqueries: le record mondial 2006 de la plus longue chaîne de soutiens-gorges, ou le Prix international 2005 du meilleur faux Elvis Presley.

Dans son salon de la charmante ville portuaire de Pafos, ce jour de décembre 2012, entre un sapin de Noël et une reproduction des deux anges de la Madone Sixtine de Raffaello, Lambis sourit continuellement. C’est une philosophie de vie qu’il a mis par écrit dans Where is home?, en 2008, lors d’une convalescence de cinq mois après un grave accident de voiture.

«J’ai pris tout ce qui constitue la vie, et j’ai mis de l’humour dedans.»

Paul Lambis assume sa culture populaire, très marquée par l’industrie américaine du divertissement, et ses petites anecdotes familiales. Ne cherchant en aucun cas à donner à son parcours une aura qu’il n’a pas, Lambis donne le témoignage personnel d’un homme uniquement décidé à amuser et faire positiver ceux qui le voudront bien. Avec pour credo «Si tu ne ris pas dans la vie, elle rira de toi!», Where is home? n’a l’ambition ni d’un roman héroïque, ni d’une analyse historique, ni d’un essai de coaching. Le contexte politique n’est que faiblement rappelé et le sort des trente millions d’Africains noirs à peine évoqué.

Le rire comme antidote

En vingt chapitres intitulés «Ecole», «Embarras», «Le sexe opposé» ou «Glorieuse nourriture», Lambis, optimiste forcené, propose une autobiographie, qui peut, à la marge, servir de témoignage historique et culturel au lecteur curieux de cette minorité de blancs sud-africains, qui n’étaient ni britanniques ni afrikaners. Il passe sa vie en revue, tâchant toujours de faire rire —très souvent de lui-même.

«C’est l’humour britannique que je préfère, mais j’aime aussi l’humour sud-africain, très sarcastique.»

Publié dans une maison d’édition et de communication sans prestige, Orange Circle, Where is home? a réussi à rencontrer un public en Afrique du Sud (5.000 exemplaires vendus), en Grèce et à Chypre (2.500) et en Angleterre (500).

«Les Chypriotes de la même génération que Paul, précise la journaliste chypriote Janice Ruffle, se retrouvent précisément dans de nombreux aspects de l’éducation qu’il décrit.»

Rédigé en anglais, il pourrait être prochainement traduit en grec et fait l’objet d’une adaptation en one-man-show. Après trois représentations devant 400 personnes à Nicosie, la capitale chypriote, Pafos et Limasol, deux dates sont prévues à Londres en juin 2013, et d’autres dans l’année à Johannesbourg et au Cap.

«Je suis très excité d’y aller, sourit Lambis. Je n’y suis pas retourné depuis mon départ il y a 11 ans.»

Un futur séjour dans une Afrique du Sud  changée, qui ne manquera sûrement pas de l’étonner – et de le faire marrer.

Constance Desloire

Constance Desloire

Constance Desloire, journaliste.

Ses derniers articles: Ahmed Kalouaz, le pudique portraitiste de l'immigration algérienne  Pas si facile d'être Grec en Afrique du Sud 

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