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Laurent et Simone Gbagbo sous bonne garde lundi 11 avril à l'hôtel du Golf d'Abidjan. Reuters
Laurent et Simone Gbagbo sous bonne garde lundi 11 avril à l'hôtel du Golf d'Abidjan. Reuters

La dangereuse humiliation de Gbagbo

Humiliantes, les images de l'arrestation de Laurent Gbagbo n'augurent rien de bon pour la réconciliation nationale en Côte d'Ivoire.

Mise à jour du 11 avril 2012: Cela fait un an, le 11 avril 2012, que l’ex-Président ivoirien Laurent Gbagbo, a été arrêté à Abidjan dans son palais présidentiel. Une arrestation rendue possible par l’intervention des casques bleus de l’ONUCI et des militaires de l’armée française.


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Depuis l’arrestation, lundi 11 avril, de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo et de son épouse Simone, les chaînes de télévision du monde entier passent en boucle des images humiliantes du couple, qui, quoi qu’on puisse penser, représente aujourd’hui des centaines de milliers d’Ivoiriens. Certes, on peut arguer du fait que Laurent Gbagbo a récemment «humilié» la communauté internationale, en se faisant investir à la magistrature suprême, après une élection que l’ONU et la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao) d’abord, puis l’Union africaine ensuite, considèrent qu’elle a été gagnée par son rival Alassane Ouattara. Certes, on peut considérer que, depuis quatre mois, Laurent Gbagbo s’est accroché au pouvoir. Il n’empêche que ces images ont un effet dévastateur, en particulier sur les Ivoiriens qui considèrent encore Gbagbo comme leur champion.

Le camp Ouattara se serait honoré en évitant la présence des caméras et des photographes immédiatement après l’arrestation de Laurent Gbagbo, et son transfert à l’hôtel du Golf d'Abidjan. Mieux, on ne peut imaginer que la présence des médias dans la suite de l’hôtel où le couple Gbagbo a été conduit soit le fait du hasard. Si c’est le cas, c’est une intention coupable.

Et si cette initiative n’était pas volontaire, alors ça en dit long sur l’impréparation voire l’incurie du camp Ouattara. Car, outre le respect dû à un ancien chef d’Etat, fut-il un criminel passible de la Cour pénale internationale, il eut été préférable de penser à l’avenir du peuple ivoirien. Certes, il était important de montrer que le couple Gabgbo était en vie. Mais rien ne pressait. Il eut donc été préférable de prendre le temps de réfléchir à la gestion de cet événement, non pas dans l’intérêt de quelques revanchards, mais dans la perspective du temps long, dans lequel s’inscrit inévitablement le projet de réconciliation qu’Alassane Ouattara appelle de ses vœux.

La crise n'est pas terminée

Malheureusement, la précipitation, l’amateurisme, voire les enjeux politiciens semblent avoir pris le pas sur tout le reste. Pourtant, la chute de Gbagbo n’annonce pas la fin de la crise ivoirienne, loin s’en faut. S’il veut être le président de tous les Ivoiriens, ce qui est un minimum, au vu du très large soutien dont il a bénéficié à travers le monde, Alassane Ouattara devra inévitablement donner des gages d’équité et d’impartialité. La tâche sera rude! Car, dans ce pays gangrené par des haines recuites, Alassane Ouattara, qui est aussi l’ancienne victime la plus emblématique de l’ivoirité –ce concept théorisé par des universitaires ivoiriens et instrumentalisé notamment par l’ancien président Henri Konan Bédié, actuel allié de Ouattara au sein du Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP)– devra dépasser ses rancœurs ou celles des membres de son camp, pour remettre la Côte d’Ivoire sur les rails.

S’il est à ce jour un peu prématuré de parler de gouvernement d’union nationale, l’on peut tout de même affirmer qu’après une douzaine d’années douloureuses, destructrices et meurtrières, le président Ouattara devra obligatoirement donner de la place à ses adversaires d’hier. Toute la question est de savoir comment. Et là rien n’est gagné! Car, au sein de son propre parti, le Rassemblement des républicains de Côte d’Ivoire (RDR), tous ses compagnons de route, qui ont longtemps courbé l’échine, qui ont lutté parfois au péril de leur vie, ne voudront pas jouer les seconds rôles.

Le jeu des alliances

Et puis il y a l’allié inattendu, Henri Konan Bédié. Celui-là même qui a tout fait pour empêcher Ouattara d’être candidat à l’élection présidentielle. Aujourd’hui, leur alliance au sein du Rassemblement des Houphouétistes leur a permis de remporter la présidentielle. Et puis, ce qui n’est pas un moindre avantage, cette union a permis à Ouattara de moins paraître comme le candidat du Nord de la Côte d’Ivoire, voire le candidat de l’étranger, pour tous ceux qui considèrent qu’il n’est pas Ivoirien mais Burkinabè.

Bédié donc voudra probablement bénéficier des gains légitimes de ce soutien décisif. Et l’on peut aisément imaginer que les exigences de Bédié et de son Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) seront nécessairement importantes. Et puis il y a Guillaume Soro. Actuel Premier ministre de Ouattara, après avoir servi aux côtés de Gbagbo au même poste, Soro est aussi le chef politique quasiment incontesté des Forces nouvelles, les anciens rebelles qui contrôlaient la moitié Nord du pays, et qui se sont mis à la disposition de Ouattara, et qui ont été rebaptisées Forces républicaines de Côte d’Ivoire. Mais dans les rangs de ces anciens rebelles, il existe aussi des haines tenaces, comme celle qui oppose Guillaume Soro au sergent-chef Ibrahim Coulibaly, le chef du fameux commando invisible, qui a porté secours aux partisans d’Alassane Ouattara du quartier d’Abobo à Abidjan.

Déjà, certains crient à la gestion ethnique du pouvoir, au vu des nominations auxquelles a procédé Ouattara jusqu’à présent. A l’évidence, la Côte d’Ivoire n’est pas encore totalement sortie de l’ornière. Et puis surtout, il ne faut pas oublier qu’en principe, quel que soit le pouvoir, il devrait être au service du peuple qui l’a choisi. Espérons qu’il en sera désormais ainsi pour l’ensemble des populations ivoiriennes.

Christian Eboulé

Journaliste à TV5, spécialiste de l'Afrique

 

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Christian Eboulé

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