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Des photos de Rwandais massacrés lors du génocide de 1994, mémorial de Gisozi à Kigali, le 5 avril 2004. REUTERS/Radu Sigheti
Des photos de Rwandais massacrés lors du génocide de 1994, mémorial de Gisozi à Kigali, le 5 avril 2004. REUTERS/Radu Sigheti

Les traqueurs de génocidaires rwandais

Souvent comparés aux célèbres chasseurs de nazis Beate et Serge Klarsfeld, Alain et Dafroza Gauthier se battent depuis dix ans pour que les responsables du génocide rwandais soient traduits en justice.

Enfin! En apprenant que le Sénat examinerait ce jeudi 14 avril un projet de loi permettant la création d’un pôle «génocide et crime contre l’humanité», Alain Gauthier ne cache pas son soulagement.

«Les juges vont désormais avoir les moyens de travailler», se réjouit-il.

Directeur adjoint d’un lycée privé de Reims, où il enseigne également le français, cet homme de 61 ans se bat depuis plusieurs années pour que la justice française instruise les nombreuses plaintes que son association, le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda, a déposé devant le Tribunal de grande instance de Paris. Des plaintes qui toutes concernent des Rwandais installés en France et suspectés d’avoir participé au génocide des Tutsi en 1994.

«Pour la mémoire des victimes»

Pour Alain Gauthier et sa femme Dafroza, elle-même d’origine rwandaise et chimiste dans un laboratoire de Reims, le combat contre l’impunité est devenu une véritable mission. Désormais, on les compare souvent aux traqueurs de nazis Beate et Serge Klarsfeld. Et le projet de loi présenté au Sénat, qui devrait être adopté dés cet été par l’Assemblée —même s’il ne concerne pas que le Rwanda— devrait couronner des efforts souvent solitaires pour faire avancer la quête de justice qu’ils réclament depuis tant d’années.

Voilà dix ans qu’ils enquêtent, recueillent des témoignages au cours de leurs séjours au Rwanda et traquent aux quatre coins de la France tous ceux qui pourraient être impliqués dans le plus fulgurant massacre du XXe siècle —entre 800.000 et un million de morts en seulement trois mois.

«Nous le faisons pour la mémoire des victimes, c’est un combat qui dépasse notre propre histoire», souligne Dafroza Gauthier.

Rien ne les avait spécialement préparés à assumer ce rôle d’enquêteurs sur le terrain. Quand le génocide est déclenché le 7 avril 1994, au lendemain de l’attentat contre le président rwandais Juvénal Habyarimana, Dafroza et Alain Gauthier sont chez eux à Reims. C’est alors une famille ordinaire, avec trois enfants, qui passe régulièrement ses vacances au Rwanda mais dont la vie est bien en France. Tout bascule soudainement pendant ces trois mois de massacres, vécus à distance avec un sentiment d’impuissance douloureux. Chaque jour ou presque est marqué par la mort de proches ou d’amis.

Très vite, ils réalisent qu’au-delà du chaos apparent, ces tueries d’une violence inouïe sont organisées, encadrées par le gouvernement extrémiste qui s’est emparé du pouvoir le 9 avril, trois jours après la mort du président.

Les victimes sont tous des Tutsi, comme Dafroza dont la famille est exterminée, ou des opposants Hutu qui refusent l’idéologie ethniste. Ce «nazisme tropical», comme l’a qualifié l’historien Jean-Pierre Chrétien, dispose d’une arme redoutable: une radio qui associe musique à la mode et discours incendiaires, créée huit mois avant le génocide. C’est la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM). On y incite les paysans sur les collines à «travailler», «nettoyer» sans avoir pitié des enfants. Les Tutsi sont qualifiés de «serpents», de «cafards», accusés d’être collectivement responsables de l’attentat contre l’avion d’Habyarimana —lequel n’a jamais été revendiqué.

Deuxième président Hutu depuis l’indépendance, Juvénal Habyarimana avait en réalité beaucoup d’ennemis: les rebelles tutsi du Front patriotique rwandais (FPR), qui combattaient son régime les armes à la main depuis 1990, mais aussi les extrémistes hutu de son propre camp qui le soupçonnaient de finir par accepter le partage du pouvoir sous la pression de la communauté internationale. Le 7 avril 1994, au lendemain de l’attentat, le Rwanda plonge dans l’horreur.

Pendant ces cent jours de descente aux enfers, Alain Gauthier s’engage pour la première fois de sa vie, écrit à la presse, participe à des émissions de radio. A chaque fois pour dénoncer le silence de la communauté internationale, et surtout les complicités coupables de Paris qui accepte, en plein massacre, de recevoir des responsables du gouvernement génocidaire à l’Elysée.

Mais après le génocide, le couple de Reims n’a plus la force de se battre. Pendant plusieurs années, ils restent figés sur leur chagrin, tentent de retrouver une vie normale —jusqu’à la révélation du procès de Bruxelles. En 2001, pour la première fois, quatre Rwandais accusés d’avoir participé au génocide sont jugés devant une Cour d’assises belge. A cette époque, la Belgique a déjà adopté la loi dite de compétence universelle qui permet de juger des étrangers pour des crimes commis à l’étranger, sur des étrangers. Et c’est le génocide des Tutsi du Rwanda qui permet d’expérimenter cette nouvelle loi. 

Chasseurs de génocidaires

A l’issue de ce procès inédit, au moment du verdict, la décision s’impose à eux comme une évidence: en France aussi, les responsables des massacres doivent être poursuivis et jugés. Or, dès l’automne 1994, la France a accueilli de nombreux Rwandais soupçonnés d’avoir participé activement au génocide. Ce ne sont pas des paysans qui auraient tenu les machettes, mais des responsables politiques, des notables, des officiers, des prêtres, des universitaires ou des médecins auxquels on reproche surtout d’avoir organisé les massacres.

En 2001, quand Dafroza et Alain Gauthier décident de s’intéresser à ces réfugiés un peu particulier, six plaintes ont déjà été déposées devant la justice française par des citoyens franco-rwandais ou des associations comme la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH), très impliquée dans ce combat. Mais en 2001, la plupart des instructions semble au point mort, et les dossiers —bien que regroupés à Paris cette année-là— n’avancent toujours pas. La méfiance qui règne alors entre Paris et le nouveau pouvoir à Kigali, la capitale rwandaise, n’encourage guère les juges français, qui contrairement à leurs collègues belges n’obtiennent jamais le feu vert de leur hiérarchie pour se rendre au Rwanda et interroger les témoins.

Bien sûr, il y a le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé en novembre 1994 et installé à Arusha, en Tanzanie. Mais à cette époque, le TPIR semble débordé par la tâche: les procédures sont laborieuses, et le tribunal se concentre sur les «très gros poissons».

Pour que justice soit faite

Le Collectif créé par les Gauthier va d’abord reprendre les plaintes existantes en France, compléter les dossiers et se porter partie civile. Dès cette époque, ils se rendent plusieurs fois par an au Rwanda pour trouver des témoignages et retournent sur les lieux des crimes. De fil en aiguille, ils vont être amenés à identifier de nouveaux suspects, dont ils découvrent le passé trouble à la faveur de témoignages recueillis au Rwanda.

Ils partent ensuite à leur recherche à travers la France grâce au réseau créé par les membres de leur association (une centaine aujourd’hui). Puis, après les avoir repérés, déposent de nouvelles plaintes. Contre un ancien préfet qui avait refait sa vie à Carcassonne, un agronome installé à Nice, un médecin à Rouen… Et même jusqu’à Mayotte, où se cachait sous une fausse identité un ex-officier impliqué dans les services secrets, Pascal Simbikangwa, connu pour ses positions extrémistes bien avant le génocide. 

«Normalement, c’est le rôle du Parquet de mener ces enquêtes, mais nous avons vite compris qu’il fallait faire le travail nous-mêmes si on voulait voir un jour des procès organisés en France, comme ce fut le cas en Belgique, puis en Norvège, aux Pays-Bas, au Canada ou aujourd’hui en Allemagne», explique Alain Gauthier.

En l’absence de procès, ce sont parfois les administrations qui portent les coups les plus sévères: en 2007, la veuve de l’ancien président Habyarimana se voit refuser le droit d’asile «en raison de présomptions» sur sa responsabilité dans le génocide. C’est écrit en toutes lettres dans la décision de la Cour nationale du droit d’asile. Aussitôt, le Collectif de Reims porte également plainte contre Agathe Kanziga, accueillie à bras ouverts par la France pendant le génocide. L’instruction est ouverte, mais la veuve de l’ancien président, accusée d’avoir fait partie d’un cercle occulte qui préparait le génocide, reste libre. En quatre ans, elle n’a jamais été convoquée par les juges chargés de son dossier.

Aujourd’hui, seuls trois de ces suspects sont incarcérés: le capitaine Pascal Simbikangwa, d’abord arrêté en 2008 pour un trafic de faux-papiers, se trouve désormais à la prison de Fresnes. Il y aussi Octavien Ngenzi, un ancien maire arrêté à Mayotte en 2010 avant d’être transféré en métropole à la prison de Fleury-Mérogis, et le dernier en date Tito Barahira, un ancien maire également, qui avait refait sa vie en modifiant légèrement son nom et qui a été arrêté le 5 avril 2011 dans la région de Toulouse. Un quatrième suspect, contre lequel le Collectif avait porté plainte en 2008 a été transféré en février 2010 à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye: Callixte Mbarushimana. Employé par l’ONU pendant le génocide, il est notamment accusé d’avoir désigné aux miliciens certains de ses collègues tutsis. En France, il avait obtenu le statut de réfugié et retrouvé du travail comme informaticien —ce qui ne l’empêchait pas de continuer à diriger à distance une milice extrémiste hutu en République démocratique du Congo (RDC), à la frontière du Rwanda. C’est pour cette raison —et non pour génocide— que la CPI a réclamé son arrestation et son transfert à La Haye, où il sera jugé.

Quid des autres? En 2011, un total de 18 plaintes ont été déposées devant la justice française. Le réchauffement des relations diplomatiques entre Paris et Kigali permet désormais aux juges français de se rendre au Rwanda pour mener leurs propres enquêtes. Mais souvent sans beaucoup de moyens et, jusqu’à présent, sans pouvoir être déchargés des affaires courantes. Annoncée dans la foulée de la réconciliation diplomatique en octobre 2009, la création du «pôle génocide» permettra enfin d’accélerer les procédures.

«Pour nous, c’est une excellente nouvelle! Tout ce que nous demandons c’est la justice pour toutes les victimes du génocide. Sans haine et sans esprit de vengeance», souligne Alain Gauthier, qui s’intéresse déjà à deux nouveaux suspects repérés dans la région parisienne.

Et comme souvent au mois d’avril, lorsqu’on commémore le génocide, il ira dans un lycée, cette année à Montauban, pour raconter aux jeunes générations la faillite de l’humanité dans un minuscule pays d’Afrique.

Maria Malagardis

Maria Malagardis

Maria Malagardis. Journaliste française, spécialiste de l'Afrique.

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