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Image de la TCI retransmettant l'arrestation de Laurent Gbagbo le 11 avril 2011. Reuters TV
Image de la TCI retransmettant l'arrestation de Laurent Gbagbo le 11 avril 2011. Reuters TV

Laurent Gbagbo, échec et mat

Mardi 11 avril, Laurent et Simone Gbagbo ont été arrêtés par les forces pro-Ouattara, aidées de la France et de l'Onuci. Des images choc d'un président qui ne voulait pas lâcher le pouvoir.

Les images de l'arrestation de Laurent Gbagbo marquent un dénouement spectaculaire: celui qu'on peut désormais appeler l'ancien président de Côte d'Ivoire est apparu «le visage tuméfié» selon certains de ses partisans, «dans son état normal» au contraire selon des commentateurs français. Sur le plan symbolique, ces images fortes font penser à la fin de Saddam Hussein en Irak, traqué pendant des mois par l'armée américaine. Si l'on n'a pas inspecté la bouche et les dents de Laurent Gbagbo, contrairement au sort réservé à Saddam, les images ont présenté le même côté humiliant de l'homme assis, parlant en levant la tête vers des interlocuteurs l'entourant, debout.

Un homme changeant de chemise et apparaissant en tricot de corps, transpirant et s'épongeant, pour endosser, de manière hautement symbolique, la chemise bariolée de simple civil qu'il redevient désormais, se faisant même boutonner le col par une main anonyme, sans doute ennemie... Les brèves images de Simone Gbagbo sur France 24 ont été encore plus saisissantes: échevelée, apparemment en chemise de nuit à bretelles, l'ancienne première dame, souvent décrite comme le véritable «homme fort» de la Côte d'Ivoire, n'est plus le faucon tant redouté, avec ses escadrons de la mort et ses déclarations haineuses, mais un oiseau tombé du nid.

Les réactions, bien sûr, sont extrêmement contrastées, à l'image du pays dont Alassane Ouattara va devoir recoller les morceaux. Abobo, ce quartier populaire du nord d'Abidjan souvent décrit comme un bastion pro-Ouattara, a laissé libre cours à la liesse. A Cocody, le quartier résidentiel soumis à d'intenses tirs et un état de siège depuis une semaine, tout est calme. Pas de nouvelle de Yopougon, en revanche, grand quartier populaire pro-Gbagbo, soumis à un déferlement de violences ces derniers jours. Pour Alpha Blondy, la star du reggae ivoirien, interrogée par SlateAfrique, c'est un «dénouement joyeux, parce que Laurent Gbagbo n'est pas mort. C'était mon souci, et ce que j'avais demandé à tout le monde. Notre mission maintenant consiste à colmater les brèches au niveau national. Comment réconcilier les Ivoiriens, comment éviter la chasse aux sorcières et les élans de revanche? C'est l'affaire de tous les Ivoiriens.»

Quel rôle joué par les Français?

Le rôle des forces spéciales de l'armée française prête à bien des controverses. Son apport déterminant dans l'assaut final donné à la résidence de Gbagbo et son arrestation ont d'abord été reconnus par l'ambassadeur de France à Abidjan, Jean-Marc Simon. Puis démenti avec véhémence par le camp Ouattara, qui dit avoir procédé lui-même à l'arrestation. Quid de la trentaine de blessés qui se trouvaient à l'infirmerie dans le bunker de la résidence de Laurent Gbagbo, parmi lesquels l'acteur et réalisateur Sidiki Bakaba, blessé au dos et à la jambe? Les proches s'inquiètent et attendent des nouvelles. 

Youssoufa Bamba, l'ambassadeur d'Alassane Ouattara auprès des Nations unies, l'a martelé avec insistance: ce sont bien les combattants pro-Ouattara qui ont procédé à l'arrestation de Laurent Gbagbo, dont la résidence a été pilonnée pendant une semaine par la force française Licorne et l'Opération des Nations unies en Côte d'Ivoire (Onuci). Alors qu'on s'empêtre et qu'on s'interroge en France, certains dénoncent avec véhémence, à l'instar du Français Alain Cappeau, ancien conseiller à l'économie de Laurent Gbagbo:

«Il ne faut pas se leurrer, ce sont les forces spéciales qui ont arrêté Laurent Gbagbo. J'ai mal pour mon pays, pour la France, c'est honteux! Nous avons la malchance d'être dirigés par le psychopathe schizophrène qu'est Sarkozy. Ouattara n'est pas capable de diriger son pays. A chaque balle qui siffle, il a appelé Nicolas Sarkozy, qui a à son tour appelé Ban Ki-moon. Il n'est pas capable de gouverner sans appeler à l'aide. Il est mal parti! Je l'appelle à se rendre très vite à Korhogo, dans le nord, et à diriger son affaire de là-bas. Si Laurent Gbagbo reste vivant, si on lui demande son avis sur tel ou tel niveau de fonctionnement, il pourra calmer ses partisans. Sinon, il faut s'attendre au soulèvement à Abidjan.»

Dans la capitale économique ivoirienne, en état de siège et au bord d'une très grave crise humanitaire, certains se félicitent ouvertement de l'intervention française. André Kamaté, responsable de la Ligue ivoirienne des droits de l'homme (Lidho), parle sur ce point en son nom propre:

«Ce n'est que justice. Les Ivoiriens ont voté le 28 novembre et il y a un vainqueur, Alassane Dramane Ouattara. Gbagbo a joué de subterfuges pour ne pas lui donner le pouvoir, avec un Conseil consitutionnel qui relevait plus de l'alchimie juridique que du droit. La communauté internationale toute entière a dit à Laurent Gbagbo qu'il fallait qu'il quitte le pouvoir. Sa chute était inévitable. Un adage chez nous dit que si vous êtes deux à vous battre et que votre querelle menace tout le monde, il faut chercher partout du secours. La France est venue à notre secours, fidèle à ses principes de démocratie et de liberté, pour que le peuple ivoirien puisse en bénéficier. La France a agi sous mandat onusien. Il faut saluer la France, et toutes les nations courageuses qui ont pris leurs responsabilités pour aider les Ivoiriens.»

Pour Alpha Blondy, l'intervention de la France ne pose pas non plus vraiment problème: «Il fallait l'aide de tout le monde pour éteindre ce feu. Si nous les Ivoiriens avions été à la hauteur, si nos politiques avaient été à la hauteur, nous n'en serions pas arrivés là. On peut maintenant voir comment réparer les erreurs passées et contribuer à ramener une paix définitive, pour envisager l'avenir de façon plus optimiste.»

Et maintenant?

La crise ivoirienne est-elle réellement finie? C'est encore difficile à croire, tant les divisions sont profondes et le pays meurtri. Des civils pro-Gbagbo ont été conduits vers l'hôtel du Golf, et auraient, selon nos informations, été frappés par une foule hostile en chemin. Beaucoup de questions se posent sur ce que sera l'après-Gbagbo, avec un nouveau président, Alassane Ouattara, dont l'image a été sérieusement écornée par les massacres commis par ses Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) dans l'ouest du pays, et sans doute aussi à Abidjan. Quel sera le rôle de la justice ivoirienne et de la justice internationale? La balle, désormais, est dans le camp d'Alassane Ouattara, qui a promis, le 7 avril au soir dans son discours à la nation, de poursuivre tous les auteurs des exactions, quels qu'ils soient. Son Premier ministre, Guillaume Soro, en tant que responsable des FRCI, se trouve en première ligne...

Anne Khady Sé

 

Lire nos derniers articles sur la Côte d'Ivoire:

- Fin de partie pour Gbagbo, portrait par Marcus Boni Teiga

- Le direct de la journée du 11 avril, par la rédaction de SlateAfrique

- Le casse-tête d'Alassane Ouattara, par Damien Glez

- Côte d'Ivoire: le temps des massacres, par Anne Khady Sé

- Pourquoi la France fait la guerre à Gbagbo, par Christian Eboulé

 

Anne Khady Sé

Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest.

Ses derniers articles: Baaba Maal, chanteur engagé  Joseph Kabila: une réélection contestée  Le Cap-Vert, une démocratie qui fonctionne 

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