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Une patrouille du Front de libération du Grand Ouest à Guiglo, ouest de la Côte d'Ivoire, le 21 mars 2005. REUTERS/Luc Gnago
Une patrouille du Front de libération du Grand Ouest à Guiglo, ouest de la Côte d'Ivoire, le 21 mars 2005. REUTERS/Luc Gnago

Ouest ivoirien: chronique d’un massacre annoncé

Les conflits interethniques sanglants qui se jouent encore aujourd'hui dans l’ouest de la Côte d’Ivoire sont aussi vieux que le pays.

En octobre 2010, peu de temps avant le premier tour de l’élection présidentielle ivoirienne, je me rendis dans l’ouest du pays, pour effectuer un reportage sur les conflits fonciers. Il fut publié dans le numéro de novembre du mensuel Afrique Magazine, sous le titre «La guerre des terres». A cette occasion je visitai les villes de Duékoué, Guiglo, Bloléquin et Bangolo, et j’y rencontrai des paysans baoulé, guéré et burkinabé. Ma conclusion fut la suivante: quel que fut le vainqueur de l’élection présidentielle, il serait difficile d’éviter des affrontements meurtriers entre les différentes communautés qui vivaient dans cette région.

Guéré, Baoulé, Burkinabé: la guerre des ethnies

A Bloléquin, les paysans baoulé m’expliquèrent comment les autochtones guéré les avaient dépossédés de leurs plantations et leur interdisaient d’y mettre les pieds. Lorsque la rébellion éclata en 2002, des Libériens dont la cruauté était connue de tous firent leur apparition dans la zone, combattant à la fois du côté de Laurent Gbagbo et de la rébellion. Tout le monde, Baoulé et Guéré, abandonna les plantations pour s’enfuir en ville. Les paysans baoulé, venus du centre du pays, regagnèrent leurs villages. Lorsque la situation se calma un peu et qu’ils revinrent, ce fut pour constater que les Guéré, avec qui ils vivaient en bonne intelligence depuis de très longues années, avaient pris possession de leurs plantations, encouragés en cela, disaient-ils, par de hautes personnalités proches du pouvoir de Gbagbo.

Les Guéré, qui sont une ethnie voisine de celle des Bété, l’ethnie de Laurent Gbagbo, militent majoritairement au sein du Front populaire ivoirien (FPI), le parti de celui qui était alors le chef de l’Etat. Les Baoulé, originaires du centre de la Côte d’Ivoire, militent eux majoritairement pour le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), le parti d’Henri Konan Bédié, président de 1993 à 1999, prédécesseur de Laurent Gbagbo. Dagobert Banzio, originaire de Bloléquin et ministre dans le gouvernement d’union pour le compte du PDCI, me confirma ces problèmes entre les communautés Baoulé et Guéré. Les négociations, me dit-il, étaient difficiles parce que les paysans guéré étaient encouragés par les cadres du FPI de la région, dont certains, au passage, s’étaient aussi appropriés des plantations de paysans baoulé. Ces derniers me montrèrent les photos de certains des leurs qui avaient été assassinés, souvent brûlés vifs.

La tension était palpable entre les deux communautés, qui s’évitaient et se regardaient en chiens de faïence. Les Baoulé me dirent que les Guéré les empêchaient d’aller s’inscrire sur les listes électorales, et ne cachaient pas qu’elles ne se laisseraient pas déposséder du fruit du travail de toute leur vie sans réagir. Certains étaient installés dans la région depuis plus de quarante ans. Les populations sénoufo, burkinabé et lobi, venues du nord de la Côte d’Ivoire ou du Burkina Faso, se trouvaient dans la même situation que les Baoulé. Ensemble, ils formaient la majorité de la population, mais les Guéré étaient soutenus par les milices pro-Gbagbo qui pullulaient dans la région. 

A Duékoué, l’un des chefs de la communauté burkinabé me raconta les affrontements armés qui avaient opposé les siens aux milices de Laurent Gbagbo.

«Les Burkinabé sont respectueux envers leurs hôtes guéré, mais lorsqu’on veut les dépouiller de ce qui les fait vivre, ils se défendent comme ils peuvent», me dit-il.

Un humanitaire européen me raconta aussi que des Burkinabé avec femmes et enfants étaient régulièrement déversés par cars entiers dans la forêt classée du Mont Peko tout proche, et personne, pas même les forces de l’ordre, ne pouvait y mettre les pieds. Des agents de la direction des parcs et réserves qui avaient tenté de les en déloger avaient vu leur véhicule incendié. Le chef me dit qu’il soupçonnait un trafic d’êtres humains organisé par des hommes proches à la fois de Guillaume Soro et de Laurent Gbagbo.

«J’ai l’impression qu’ils font miroiter des choses fabuleuses à de pauvres paysans au Burkina Faso et lorsqu’ils arrivent ici, ils les réduisent en esclavage.»

Le bois, le cacao, le café et tout ce que cette région avait de richesses étaient pillés et expédiés vers le Mali ou le Burkina Faso, au vu et au su de toutes les forces —qu’elles soient loyales à Laurent Gbagbo ou à Guillaume Soro. Après l’accord de Ouagadougou de 2007, on vit les hommes de Soro et de Gbagbo marcher main dans la main et faire des affaires ensembles. Tous les Guéré de la région se plaignaient de cette présence de Burkinabé qu’ils ne contrôlaient pas et qui s’accaparaient leurs plantations. A Bangolo, ville située à une quarantaine de kilomètres de Duékoué, l’on me raconta que des villages entiers étaient occupés par des Burkinabé qui en avaient chassé les habitants originels.

Tout le monde dans cette région éprouvait de la haine pour les autres. Les Baoulé, Sénoufo, Burkinabé et tous ceux que l’on regroupe sous le vocable «allogènes» ou «étrangers» étaient persuadés que si Laurent Gbagbo remportait l’élection présidentielle, les Guéré, que l’on appelle les «autochtones», les chasseraient définitivement de leurs plantations. Les Guéré de leur côté pensaient que si Bédié ou Ouattara l’emportait, ils perdraient leurs terres ancestrales. Et tout ce monde fourbissait ses armes en attendant l’élection.

Chronologie d'un conflit centenaire

Les conflits fonciers dans l’ouest de la Côte d’Ivoire sont aussi vieux que le pays. Au temps de la colonisation, les Français avaient déporté des milliers de Burkinabé (que l’on appelait encore Voltaïques) dans les forêts ivoiriennes, estimant qu’ils étaient meilleurs travailleurs que les autochtones. Ils créèrent dans la région de Bouaflé des villages portant des noms de localités burkinabé telles que Koudougou, Tenkodogo ou Ouahigouya, ce qui ne fut pas pour plaire aux populations locales.

En 1938 déjà, il y eut la création de l’Association des Ivoiriens autochtones de Côte d’Ivoire (Adiaci), qui s’éleva contre la présence d’étrangers dans l’économie du pays. Lorsqu'après l’indépendance, Houphouët-Boigny mit l’accent sur le développement de la culture du cacao et du café, il continua à faire venir les Burkinabé pour travailler dans les plantations.

Dans les années 70, au moment de la construction du barrage de Kossou, près de Yamoussoukro, les populations baoulé de la zone qui pratiquaient elles aussi la culture du café et du cacao furent déportées vers l’Ouest. Et, lorsque les terres du centre du pays s’appauvrirent, les paysans baoulé émigrèrent en masse vers l’Ouest et le Sud-Ouest, régions où les terres étaient encore fertiles.

En 1970, Kragbé Gnagbé entreprit de chasser les paysans baoulé pour créer son Etat indépendant de l’Eburnie. Il y eut des affrontements meurtriers.

En 1995, lorsque Laurent Gbagbo, alors allié à Alassane Ouattara, organisa le boycott actif, les paysans baoulé de l’Ouest furent chassés des plantations.

En 2000 et 2001, au moment des différentes élections (présidentielle, législatives, municipales et celle des conseils généraux), il y eut encore des affrontements meurtriers entre les différentes communautés. Au point où, à la veille du Forum sur la réconciliation nationale, Laurent Gbagbo envoya des délégations dans la région pour essayer de rabibocher les différentes communautés.

Mais lorsque la rébellion éclata en 2002, elles recommencèrent à se faire la guerre, obligeant le pouvoir à nommer des préfets et sous-préfets militaires dans les régions de Duékoué, Guiglo, Bloléquin où les affrontements avaient été les plus meurtriers.

Dès que la crise a éclaté, de nombreux mercenaires libériens ont fait leur apparition dans la région, tuant, violant et pillant, faisant ainsi fuir des milliers de personnes dans des camps de fortune au Liberia. Avec la reprise des combats entre les forces loyales à Laurent Gbagbo et celles fidèles à Alassane Ouattara dans cette région du pays, il est certain que les vieux démons ont resurgi et chacun a ressorti la machette ou le fusil qu’il avait caché. Chaque communauté a-t-elle été aidée par les combattants qui lui sont proches? Possible.

Venance Konan est un écrivain et journaliste ivoirien.

 

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Venance Konan. Ecrivain et journaliste ivoirien. Il a notamment publié le roman Les Prisonniers de la haine.

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