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Alioune Badara Cissé : "Nous devons avoir le courage d’affronter Idrissa Seck et de prendre des mesures"

Samedi dernier, la Délégation des Sénégalais de l'extérieur (Des) de l'Apr et quasiment toutes ses sections de l'hexagone étaient à Marseille pour livrer leurs observations, impressions, et suggestions sur l'an 1 de Macky Sall au pouvoir. Si la journée de réflexion a démarré par une table ronde, elle fut l'occasion pour son animateur, Alioune Badara Cissé, de dire ses quatre vérités. De la sortie fracassante d'Idrissa Seck à sa longue histoire avec Macky Sall, en passant par des piques lancées aux alliés, mais aussi aux responsables de l'Apr, à la défaillance dans la communication gouvernementale, etc., le coordonnateur national de l'Apr et ancien ministre des Affaires étrangères a répondu à tous les points soulevés par le public.

«Les militants doivent dire la vérité à Macky Sall»

«De grâce, n'attendez pas l'expiration du quinquennat pour faire le bilan. Chaque année, faîtes un bilan à mi-parcours. N'attendez pas que les foudres de Dieu et celles des Sénégalais s'abattent sur nous en 2017. Alertez-nous ! Et, ne cessez jamais de le faire. C'est votre droit le plus absolu, au titre des 65% que vous avez donnés au candidat Macky Sall (...) On vous entend dans vos critiques. Nous en tirerons les conséquences et les transformerons en action (...) pour qu'enfin les reproches ou les observations négatives faites aujourd'hui ne puissent l'être lorsque nous nous retrouverons ici, l'année prochaine, en pareil moment et en pareilles circonstances. Mais si nous devons nous dire que tout est agréable, embrassons-nous. Eh bien, vous ne nous aidez pas. Ne pensez pas que le Président a peur des reproches et des critiques. Il n'est pas parfait, il gère un pays difficile. Il ne compte que sur vous pour pouvoir le rendre meilleur qu'il ne l'ait reçu de son prédécesseur (...)

La démarche politique voudrait que lorsque nous avons un chef qui en des moments se sent affaibli par des attaques intestines, nous devons faire bloc autour de lui. C'est là que je salue les observations qui ont été faites par rapport aux obligations de la coalition à des moments déterminés (...) C'est une obligation qui nous incombe au nom de la solidarité gouvernementale, de la solidarité de coalition qui a quand même une certaine réalité, parce que sur 150 députés, l'Alliance pour la République (Apr) n'en compte que 64. Cela veut dire que si la coalition sautait aujourd'hui (Dieu nous en garde pour le moment), on serait dans une situation «d'ingouvernabilité» parlementaire (...) Donc, on appelle à davantage de conscience collective et davantage de solidarité (...)»

Critiques d'Idrissa Seck

«Il y a eu un évènement la semaine dernière qui a quelque peu secoué le landerneau politique sénégalais. Mais c'est ainsi ! Pourquoi voulez-vous empêcher Idrissa Seck de dire ce qu'il pense de la politique du Président ? Lorsque nous disparaissons le 25 mars et que nous nous confinons dans un hôtel de la place, à quatre personnes les... je ne vais pas ; les ... (il ne termine pas sa phrase, s'interrompt brusquement, ne voulant sans doute pas créer une polémique avec les alliés, avant de continuer sur un ton plus apaisé, Ndlr) non ABC calme-toi... Lorsque nous sommes dans un hôtel et que nous parlons aux Sénégalais de sujets qui sont hors de leurs préoccupations et qu'Idrissa Seck passe des heures et des heures à la télévision...Personne d'autre, ni la coalition, ni le parti, ni le gouvernement (n'est présent). Nous laissons le plateau immense à Monsieur Seck, communicateur hors pair tant en français qu'en wolof. Les services de renseignement auraient quand même pu nous avertir qu'Idrissa Seck aller intervenir à la télévision. Il a demandé quatre heures d'antenne et Tfm les lui a accordées. Un gouvernement est fait pour anticiper, pour diffuser. Si nous acceptons que lui choisisse son créneau et que nous lui laissons tout un plateau, vous croyez qu'il va se gêner ? Il a tout fait pour être président de la République ; il s'y est essayé avant nous, il s'y est essayé avec nous, à chaque fois il a mordu la poussière, mais il n'en démordra pas. Excusez-moi, mais ce n'est pas parce qu'il a deux ministres dans le gouvernement qu'il va ravaler ses ambitions et faire l'hypocrite jusqu'au dernier moment pour sortir. Non, il a le courage de ses idées. Et, nous devons avoir le courage de l'affronter et de prendre des mesures. Ce n'est pas à lui de dire à ses ministres de quitter le gouvernement, c'est à nous de prendre les mesures qu'il faut. Et de dire aux gens puisqu'il en est ainsi, nous vous considérons comme une opposition, vous n'avez rien à faire dans un gouvernement de coalition (...)»

«L'Apr doit compter sur elle-même et non sur Bby»

«Il ne faut pas qu'on demande à la coalition de défendre le Président Macky Sall. Il ne faut pas demander à ceux-là qui nous ont rejoints entre le 20 et le 23 mars (2012) de venir faire plus et mieux que ce que vous avez toujours fait depuis que l'Apr existe. Ce n'est pas possible. Il ne faut pas qu'on transmette nos responsabilités à d'autres. C'est à nous Apr de le faire. Mais pour que nous arrivions à bien le faire, il faut que nous continuions de nous sentir impliqués. Les inquiétudes dans vos regards, les frustrations dans vos c½urs, les battements cardiaques, il faut mettre tout ça de côté. Mais, c'est là que l'on reconnaît ceux-là qui ont la capacité et ceux qui ne l'ont pas. Parce que ceux qui n'ont pas la capacité ne feront rien du tout. Et, ceux qui ont la capacité seront toujours au front. Et, c'est ce qui nous réunit ici, pour la plupart (...)»

«La défense vulnérable de Macky Sall»

«La défense du Président et de son régime est un gros problème. Personne ne le fait. Le parti ne le fait pas en tant que structure, il n'y a que quelques individualités qui le font, mais je pense que ce sont des réponses organisées et structurées qu'il nous faut. La coalition (Benno Bokk Yaakaar) à laquelle nous appartenons ne le fait pas non plus. Nous ne les avons pas entendus. Et le gouvernement en tant que structure ne l'a pas fait non plus. La seule voix qui se soit élevée c'est celle du Premier ministre (Abdoul Mbaye, Ndlr) et les réponses que nous avons eues sont par rapport à une école fréquentée par l'un et de laquelle l'autre a été débouté. Mais sur un ensemble de questions soulevées et qui intéressent le gouvernement..., je pense qu'il valait même mieux ne pas répondre parce que le Sénégal n'appartient pas seulement à ceux qui ont fait les grandes écoles, mais à ceux-là aussi qui ne savent même pas prononcer un seul mot en français (...)

Mais ce qui est remarquable dans cette histoire est que dès lors qu'on attaque Tony Yandé ou Abdourahmane Koïta (des responsables Apr en France, Ndlr) tout le monde les défend ; mais dès qu'on attaque le Président personne ne vient à sa rescousse. Personne n'est concerné quand les attaques ciblent directement le Président. Chacun gère son organe de presse, s'assure qu'il y aurait une petite enveloppe mensuelle pour les amis et pour les publicités, pour les paiements de facture d'électricité et d'eau, pour les passations de marchés. Chacun disant que c'est tel journal et non tel autre. Chacun a son organe de presse pour ne pas être attaqué (...) Mais la responsabilité première lui (Macky Sall) incombe aussi. C'est lui qui choisit ses collaborateurs. Si tu choisis des collaborateurs qui ne se soucient que d'eux, mais qui quand le moment viendra pour se battre ils ne se battront que pour assurer leur propre légitimité (...) Donc, chers amis de la Dse de France, je pense qu'il est important de réunir certaines têtes de pont et de faire une déclaration de Marseille qui apporte un soutien au chef de l'Etat, un appui et des arguments de défense. Ce ne serait pas de trop que vos travaux puissent être clôturés par une déclaration de cette nature (...)»

Macky est-il sous influence ?

«Il s'agit de savoir que nous avons, à un moment déterminé, payé un prix extrêmement fort pour la survenance du régime de Macky Sall et que ce prix-là nous ne le partageons avec personne. Mais lorsque nous sommes arrivés au bout du premier tour, nous nous sommes rendu compte que la Coalition «Macky 2012» est insuffisante pour le porter au pouvoir et qu'il fallait rassembler autour de la candidature du Président Macky Sall toutes les forces vives du Sénégal, conformément à un accord passé avec plusieurs leaders qui l'ont soutenu (...) Après tout ça, nous devons lui offrir la paix et les moyens pour qu'il puisse conduire les affaires comme il veut, parce qu'après tout c'est lui qui rendra compte. Si maintenant lui (Macky Sall) ne peut prendre ses responsabilités d'indépendance et d'autonomie, je pense que chacun d'entre vous lui aura donné un moyen pour le mettre en position de gérer ce pays en lui donnant 65% des voix. On vous donne 65% de voix et il vous incombe de constituer de faire la liste des députés, et vous vous arrangez pour n'avoir que 64 députés sur 150. Et que si cette coalition à durée de vie limitée arrivait à prendre fin, vous mettrez le pays dans une situation difficile pour faire passer les lois à l'Assemblée nationale, parce que vous n'avez pas la majorité. Et personne ne vous a imposé cette situation, si ce n'est une générosité dont vous vous prévalez, mais qui n'existe pas en politique. Parce que chacun négocie pour son propre camp. Il faut aussi qu'on en tire les leçons et qu'on avance. Si l'on n'arrive pas encore aujourd'hui à sortir la liste des conseillers économiques et sociaux c'est également pour ça (...) C'est sa nature. Il y a Niasse, Tanor, Bathily, Dansokho, Latif, il ne peut pas. Devant la conscience qu'il a que le Sénégal appartient à tous.»

«Sur la cacophonie dans la communication gouvernementale»

«Il faut qu'on soit un peu plus sérieux dans la défense des intérêts du président de la République et du gouvernement. On a eu récemment sur deux questions cinq voix qui s'élèvent pour dire des choses contraires sur les biens mal acquis et la médiation pénale. Des gens qui ne sont jamais allées dans une salle de la faculté de droit, qui viennent nous parler d'une médiation pénale. L'un se dit avocat de l'Etat, l'autre se dit porte-parole du gouvernement. Il y a aussi un porte-parole de la présidence de la République, un ministre de la Justice et l'autre Premier ministre. Franchement, ce n'est pas juste. Et deux d'entre eux osent dire que c'est du Président que nous le tenons. Même si c'est le Président qui le leur a dit, quand on se rend compte d'une telle division, on assume et on se tait.»

Confidences sur l'audience avec Wade après la création de l'apr

Les moyens étaient difficiles. Nous faisions face à un pouvoir qui n'avait pas envie de quitter et à un politicien des plus redoutables, des plus farouches du Sénégal. Un soir, il (Abdoulaye Wade) a demandé à me rencontrer (c'est une confidence). J'y suis allé, après avoir pris soin d'informer le Président (Macky Sall). Quand je suis arrivé au Palais, Wade m'a dit : «Alioune, toi tu es mon fils, je ne comprends pas d'ailleurs pourquoi tu es parti avec Macky qui n'est rien dans ce pays. Il est temps que tu rejoignes la maison du père. Je lui dis : «Monsieur le Président, Macky et moi c'est à boire ou à jeter. Nous sommes devenus indissociables par la force des choses. Et, je pense ce que vous me dites- là aujourd'hui, après-demain vous allez à Thiès pour consacrer la réintégration d'Idrissa Seck, eh bien, lancez cet appel depuis Thiès. Je voudrais donc que depuis Thiès, vous appeliez Macky et moi-même à venir vous rejoindre. En ce moment-là, on appréciera.» C'était le premier coup de semonce que je lui avais porté. Et vous vous en souvenez tous, depuis Thiès, Wade lançait : «Macky et ABC, revenez dans la maison de votre père (...)» Ma stratégie avait consisté à dire que personne ne réagisse, parce que je connais la mentalité du président de la République et je sais qu'il aime tout sauf être ignoré. Et j'ai demandé, après avoir informé le Président Macky Sall, qu'un appel sera lancé à Thiès demain, et qu'instruction soit donnée pour que jamais personne ne réagisse. Malheureusement, comme dans tous les partis non structurés, il y a des gens qui pensent détenir entre les mains tous les éléments du discours. Ils étaient deux notamment Moustapha Cissé Lô et Abdou Mbow. Ce jour-là, je ne les ai pas ratés (...)»

Quand Abc était chauffeur de camion a la Sonadis

Quand je suis arrivé en France le 30 septembre 1979, je n'avais qu'un petit sac dans lequel j'avais un exemplaire du Coran, quelques «khassaïdes», deux ou trois livres d'anglais, un manteau que mon père m'avait offert. J'étais venu rejoindre des amis avec qui je devais faire du basket avant que mon père ne me dise que le basket c'est terminé, va à l'école (...) Quand je suis rentré au Sénégal, il s'est passé une année et demie au cours desquelles je n'ai pas eu de travail. J'ai trouvé un boulot à la Sonadis. J'étais un assistant bénévole à un inspecteur qui vendait du lait, de l'huile, du riz partout au Sénégal. Et, c'est là que j'ai appris à conduire un camion. Je conduisais des camions à travers tout le Sénégal. Je l'ai fait pendant un an et demi, avant de me résoudre un jour et dire ça suffit, je vais faire le Barreau. Le frère de ma grand-mère, qui était le bâtonnier de l'Ordre des avocats me dit non, Alioune, tu ne peux pas faire le Barreau, tu as un diplôme français. Nous ici, nous ne pouvons pas l'accepter parce que les Français nous ont refusé la réciprocité. Je suis alors allé à la fac de droit pour m'inscrire et j'ai fait la chose qui convenait parce que dans la salle, j'ai trouvé une jeune fille qui aujourd'hui m'a donné quatre enfants. C'est ainsi que j'ai fait le Barreau.

La longue histoire avec Macky

J'ai intégré le Parti démocratique sénégalais. Et c'est au cours d'une de mes première missions comme premier conférencier de la coordination des cadres du Pds à Thiès, au Coussin Bleu et la semaine d'après à la Chambre de commerce de Dakar que le Président Macky Sall est devenu membre du Pds. Et depuis lors, nous avons cheminé ensemble. Malgré une absence d'une dizaine d'années, car j'étais aux Etats-Unis pour poursuivre des études et travailler par la suite, nous ne nous sommes jamais perdu de vue (...)

Donc, rassurez-vous, la gêne et les peines que vous auriez pu éprouver pour ma personne, par sympathie ou par le partage de l'esprit combattant qui nous a liés, il faut vous en défaire parce que je sais me battre. Je sais me battre quand il le faut, quand la cause l'exige, quand les intérêts nationaux sont en péril. Je ne me bats jamais contre un homme, contre un destin (...)

(Après la brouille avec le Pds) on était deux (Macky et lui). Pour l'un, c'était un mouvement de soutien, pour l'autre c'était un parti politique. Il m'a fait confiance, et le 9 novembre (2008) il m'a dit ''on va pour un parti politique, je te confie le directoire, à charge pour toi de créer les voies et moyens en vue de la formation d'un parti politique (...)'' Le 1er décembre 2008, nous avions fini de concevoir les statuts et les règlements intérieurs de l'Apr (...)

Je n'ai rien demandé. C'est par la grâce de Dieu que cela s'est fait. Mais cela ne me donne aucun droit, ni aucun privilège de me prévaloir de quoi que ce soit. Et c'est pour cela que quand on m'informait que j'allais quitter le gouvernement je n'en ai point souffert. J'étais à la Mecque (...) On ne pouvait me donner rien de mieux que de m'informer ce matin-là, qu'après concertation, le gouvernement allait fermer ses portes à un certains nombres de collaborateurs. Tout cela ne veut pas dire qu'il fallait en même temps renoncer à l'action militante (...) Va-t-il falloir, parce qu'on est plus dans le gouvernement, claquer la porte et crier urbi et orbi, à jeter l'anathème sur ceux qui ne vous ont absolument rien fait ? Parce qu'il y a quelqu'un là, très haut, qui régule la vie des hommes : Allah. On n'y peut absolument rien.»

Thierno DIALLO / L'Observateur

Rewmi

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