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Une femme attendant des secours dans un hôpital d'Abidjan le 8 avril. Reuters/Thierry Gouegnon
Une femme attendant des secours dans un hôpital d'Abidjan le 8 avril. Reuters/Thierry Gouegnon

Côte d'Ivoire: le temps des massacres

Des charniers sont découverts, les témoignages d'exécutions se multiplient. Les victimes? beaucoup de civils. Les coupables? Les deux camps sont suspectés, pro-Gbagbo et pro-Ouattara.

Duékoué, 29 mars 2011. Les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) d’Alassane Ouattara s’emparent de cette ville de 72.000 habitants, dans l’Ouest du pays, après deux jours de combats. Des exactions sont commises, à grande échelle, comme l'indique le récent rapport de Human Rights Watch. Au quartier Carrefour, les hommes et les garçons appartenant à l’ethnie Guéré, qui vote majoritairement pour Laurent Gbagbo, sont séparés des femmes, puis exécutés. Pas moins de 30.000 civils se réfugient dans la mission catholique de la ville. Des corps de victimes de 5 ans seront retrouvés.

On pense à Srebrenica, ce massacre de 8.000 Bosniaques par les milices serbes en 1995, en ex-Yougoslavie. On pense à l’inefficacité des Casques bleus, si cruellement légendaire. Ils sont 10.500 en Côte d’Ivoire, mais ne patrouillent qu’avec hésitation dans l’Ouest, l’une des régions les plus dangereuses du pays. Dans cette région frontalière de la Guinée et du Liberia où des tueries inter-ethniques ont déjà eu lieu, des coupeurs de routes et autres chefs de guerre libériens essaiment.

C’est le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) qui ramasse les corps, et avance le chiffre de 816 morts pour la seule journée du 29 mars. Les organisations des droits de l’homme prennent d’abord le chiffre avec des pincettes: 816 morts, c’est peut-être le bilan des quatre derniers mois, relativise la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), avant de se rallier quelques jours plus tard au décompte du CICR, après avoir recoupé divers témoignages.   

«Le bilan est même encore plus lourd, puisque les exactions continuent», affirme Florent Geel, chef du bureau Afrique de la FIDH.

Le spectre du Rwanda

On pense au Rwanda, bien sûr. D’autant que l’épouvantail de ce génocide africain est brandi depuis des mois par les deux camps en présence. D’abord par l’ambassadeur d’Alassane Ouattara auprès des Nations unies, Youssoufa Bamba, qui évoque une possibilité de «génocide» dès le mois de décembre, en raison du marquage des portes en fonction de l’appartenance ethnique dans certains quartiers d’Abidjan. Puis par le camp Gbagbo, qui accuse fin mars le président français Nicolas Sarkozy de préparer un «génocide rwandais» en Côte d’Ivoire.  

«Duékoué, ce n’est pas les 5.000 morts par jour du Rwanda, précise Florent Geel, de la FIDH, mais pour vous donner une idée, le massacre du stade de Conakry en septembre 2009 avait fait 157 morts.»

Le flou persiste sur les auteurs des massacres. Les ONG, qui savent le contexte politique extrêmement délétère, se montrent très prudentes. Toutes les hypothèses sont avancées par la FIDH: violences inter-ethniques, attaques de milices pro-Gbagbo, agissements incontrôlés d’un chef de milice pro-Gbagbo bien connu à Duékoué. Mais l’hypothèse de violations massives des droits de l’homme commises par les FRCI ne peut pas être écartée, puisque les victimes sont des Guérés, une ethnie du Sud considérée comme fidèle à Gbagbo.

L'Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci), dont l’impartialité est sans cesse remise en cause par le camp Gbagbo, se distingue curieusement, en avançant le chiffre de 330 morts, dont 110 seraient le fait des milices pro-Gbagbo et 220 le fait des chasseurs traditionnels dozos (bardés d’amulettes et censés avoir des pouvoirs magiques) qui se trouvent dans les FRCI. Comme s’il s’agissait de singulariser un groupe au sein des FRCI, pour exonérer tous les autres, dans une armée composite faite d’ex-rebelles des Forces nouvelles, de militaires et gendarmes ayant fait défection à Gbagbo, mais aussi de jeunes recrues entraînées à la va-vite, au cours des derniers mois à Bouaké.

Première réaction d’Alassane Ouattara: le démenti. Les exactions ont touché «non pas des civils, mais des miliciens». Il ne faut pas confondre –même si les miliciens, en Côte d’Ivoire, sont aussi des civils… Et puis, rappelle le président élu, bien d’autres charniers ont été trouvés, des victimes tombées sous les coups des milices pro-Gbagbo. Le 22 mars, au moins 37 immigrés ouest-africains, Maliens et Burkinabè employés dans les plantations de cacao, ont en effet été tués à Bedi-Goazon, selon Human Rights Watch (HRW). Une expédition punitive des pro-Gbagbo, dans un village situé à 32 km de Guiglo, dans l’Ouest, au lendemain de la prise de Bloléquin par les FRCI. A Duékoué, des corps entassés dans le puits d’un milicien pro-Gbagbo ont aussi été découverts. Mais une tuerie en excuse-t-elle une autre?

Duékoué pose un problème politique majeur à Alassane Ouattara. Si ses troupes se sont livrées à des exactions massives, il pourrait devoir lui-même rendre des comptes devant la Cour pénale internationale (CPI). Un tribunal que deux avocats français qu’il a lui-même engagés sont occupés à saisir, depuis février, pour mieux faire juger Laurent Ggagbo sur le volumineux dossier des crimes contre l’humanité commis par ses Force de sécurité (FDS).

La Cour pénale internationale sur la brèche

Mais voilà, soudain, que tout bascule. Désormais, Ouattara n’est plus à l’abri d’éventuelles poursuites. Il va devoir rétablir un ordre encore très hypothétique et sauver les meubles sur le plan politique, s’il espère gouverner un pays profondément divisé et traumatisé. Le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, a annoncé mercredi 6 avril vouloir ouvrir une enquête sur les massacres en Côte d'Ivoire. La CPI mène déjà un examen préliminaire de la situation, préalable à l’ouverture d’une enquête à proprement parler.

Duékoué pose aussi plus largement la question du contrôle qu’exercent Alassane Ouattara et son Premier ministre Guillaume Soro sur leurs troupes. Ne va-t-on pas découvrir de nouvelles exactions massives à Abidjan, alors que les FRCI sont engagées dans une guérilla urbaine qui va sans doute prendre des semaines? Comment «nettoyer» des quartiers entiers des miliciens pro-Gbagbo qui pillent et tuent, alors que les FRCI se livrent elles-mêmes à des pillages, selon plusieurs témoignages? Des informations pour l’instant non vérifiées font état de dizaines de morts tombés sous les balles des FRCI à Abidjan. Dans le quartier Fraternité, à Adjamé, une centaine de membres du Groupement pour la paix (GPP), une milice pro-Gbagbo qui semait le désordre, auraient été exécutés. Les témoignages sont parvenus aux membres de la Ligue ivoirienne des droits de l’homme (Lidho), qui n’a pas été en mesure de procéder aux vérifications, en raison de l’insécurité qui règne.

Autre inconnue de taille: les rapports qu’entretiennent les commandos invisibles du fameux «IB», à Abidjan, avec les FRCI… Des combats auraient éclaté vendredi 8 avril entre ces deux forces qui sont censées être alliées, sur les bases arrières des FRCI à Abidjan.

Ouattara se défend

Alassane Ouattara, soumis à de fortes pressions internationales pour s’exprimer devant la nation, sort de son inertie le 7 avril au soir. Il annonce dans un discours à la nation que tous les auteurs de violations des droits de l’homme seront poursuivis et plaide la réconciliation nationale, alors qu’Abidjan est encore un champ de bataille.  

«Ce discours m’a rassuré, affirme Hyppolite, un homme d’affaires ivoirien de la Zone 4, à Abidjan, parce que Ouattara n’a pas fait de distinction entre les auteurs de crimes dans son camp et ceux du camp d’en face.»

Pour ce chef d’entreprise qui a voté pour Ouattara le 28 novembre 2010, la question de la responsabilité est centrale. «Il n’est pas question de laisser les auteurs de crimes de cette ampleur im...pu...nis dans notre pays», déclare ce père de famille, tellement choqué par les évènements de la semaine qu’il a du mal à parler, et bute en particulier sur ce mot, crucial pour l’avenir: «impunis».

Anne Khady Sé

 

Pour en savoir plus, lire aussi:

- Comment les ONG comptent les morts par Solène Cordier

- Les dernières infos Direct Côte d'Ivoire par la rédaction de SlateAfrique

- Témoignage de l'écrivain Mongoh Wa en direct d'Abidjan: «Cette nuit, le parti de Gbagbo est mort»

- Interview de Mégo Terzian de Médecins sans frontières: «La situation en Côte d'Ivoire rappelle celle du Liberia en 2000»

- L'explosion du far west ivoirien par Alex Ndiaye

 

Anne Khady Sé

Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest.

Ses derniers articles: Baaba Maal, chanteur engagé  Joseph Kabila: une réélection contestée  Le Cap-Vert, une démocratie qui fonctionne 

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