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"Je n'ai nulle part où aller avec mes enfants"

C'est la fin de la trêve hivernale. Pour la famille Fofana, qui vit à six dans un cagibi de 6 m2 et tente en vain de trouver un logement, l'angoisse commence.

Cacahuètes, fausses lunettes Gucci et perruques blondes vendues à la sauvette, parfois à même le sol. À peine sorti de la station Château-Rouge, la misère sociale saute aux yeux. Après dix longues minutes à marcher dans le quartier aux échoppes africaines, on arrive rue Jean-Robert, dans le 18e arrondissement de Paris. Puis il faut escalader les six étages. Au cinquième, on perçoit le son d'une télévision. En haut de ce colimaçon aux murs recouverts de taches suspectes se trouve l'appartement des Fofana. Ou plutôt le cagibi. Car Mariamou vit dans 6 mètres carrés, avec son mari et ses quatre enfants. Sans salle de bains. Sans cuisine. Mais les Fofana n'ont aucune autre possibilité pour se loger. En CDI, ils gagnent à tous les deux 2 000 euros par mois. Elle est femme de ménage, lui carrossier. C'est insuffisant pour trouver un logement dans la capitale, même si la loi Dalo (Droit au logement opposable, NDLR), votée en mars 2007, devrait le leur garantir.

"J'ai peur, répète plusieurs fois Mariamou, en se tenant le ventre. J'ai peur pour mes enfants, je ne sais pas ce qu'on va devenir." Arrivée de Côte d'Ivoire il y a maintenant dix ans, alors qu'elle était enceinte de sa deuxième fille, Fatoumata, cette mère de famille ne s'est jamais plainte de sa situation, déjà heureuse de ne pas vivre dehors. Mais aujourd'hui sous le coup d'une procédure d'expulsion, elle doit trouver un logement dans l'urgence. Tout comme les 7 000 personnes déposant un recours chaque mois pour faire valoir leur droit au logement. Un huissier peut venir frapper à leur porte à tout moment à compter de la date ordonnée par le tribunal et leur demander de quitter leur lieu d'habitation, sans leur proposer d'autre alternative que la rue.

Des démarches complexes et très longues

Christine Ledesert, directrice du centre d'accueil de la Goutte d'or, accompagne Mariamou dans ses démarches pour obtenir un relogement. "Les démarches sont illisibles, très complexes et longues. Depuis cinq ans que la loi Dalo existe, sur des centaines de dossiers, je n'ai obtenu qu'un ou deux relogements !" Autant dire que l'on est loin du texte de loi affirmant un droit inaliénable au logement à "toute personne ayant effectué une demande et qui n'a pas reçu de proposition adaptée". Dans la réalité, la loi Dalo n'est pas appliquée, ou dans des délais très supérieurs à ce qui est légalement prévu. Selon un rapport daté de novembre 2012, seulement 29 % des demandes sont satisfaites.

Durant le temps des procédures, la famille Fofana continue de vivre dans des conditions extrêmement précaires. Dans ce local exigu tiennent un lit superposé à trois niveaux, un frigo et un évier rempli de vaisselle. Sans oublier l'écran plat occupant la moitié du salon. Pour faire à manger, un réchaud. Pas de moyen de chauffage, la chaleur humaine y suffit. "Tout est prêt pour partir ", murmure Mariamou en montrant de gros sacs plastique entassés sur un coin de lit et remplis de tissus. Ses deux plus jeunes enfants sont là. C'est mercredi, il n'y a pas classe. Ici on tient à peine à deux debout. Fatoumata reste donc allongée devant la télé.

Fatoumata est née dans cet appartement. Elle ne connaît rien d'autre. Ici on se lave dans une bassine bleue pour bébé. Les fenêtres sont cassées. Les toilettes rudimentaires et ouvertes au vent sont sur le palier. Et pourtant les deux fillettes sont impeccablement coiffées, propres et soignées. À les regarder, impossible de deviner leurs conditions de vie. Quand on demande à Fatoumata si ses copines sont au courant de sa situation, la petite fille fait non de la tête et sourit d'un air gêné. Sa mère explique que "c'est la honte de vivre comme ça. Alors on ne le dit à personne, même pas à ses amis." Puis elle ajoute : "Elle est triste parce qu'on ne peut pas fêter son anniversaire. C'était il y a deux jours. Elle aimerait bien avoir ses copines avec elle, mais ici on ne peut pas."

Un local à 300 euros par mois

Durant les premières années, Mariamou et son mari ont squatté ce semblant de studio laissé à l'abandon sans que la mairie n'y trouve rien à redire. Le propriétaire était aux abonnés absents. Puis il est réapparu, décidé à vendre. Il a donc entamé une procédure d'expulsion. La décision tombe le 12 avril 2012. La famille doit quitter les lieux à une date fixée ultérieurement par un huissier de justice. D'ici là ils sont condamnés à payer 300 euros par mois pour le cagibi qu'ils occupent, jusqu'à ce qu'ils s'en aillent. "Un pur scandale quand on voit le lieu !" s'insurge Christine Ledesert. La travailleuse sociale ajoute que "pour les Fofana, la procédure Dalo est lancée depuis un an déjà. La plupart du temps cela dure entre quatre et cinq ans."

La famille n'aura eu que quelques mois de répit dus à la trêve hivernale. Insuffisant pour trouver une alternative. "Chaque mois depuis juillet je vais voir l'huissier dans le 16e arrondissement pour lui donner l'argent. À chaque fois il me demande quand je lui rends les clés. Mais je ne peux pas, je n'ai aucune autre solution ! Et puis maintenant comme je paye un loyer, je ne devrais pas être expulsable." Dans la réalité, Mariamou ne paye pas un loyer, mais un dédommagement au propriétaire pour le squat de son local. Elle doit donc partir, de surcroît car le lieu est insalubre et impropre à la location du fait de sa taille.

Mais Mariamou ne comprend pas : "Maintenant, j'ai un contrat de travail, j'ai un nom et je suis en règle. J'ai donc le droit d'avoir un logement. J'ai fait toutes les démarches, mais il ne se passe rien. Bientôt je peux me retrouver dehors avec mes enfants. Et je ne veux pas qu'on me les prenne. Je n'ai pas de famille ici et nulle part où aller." La famille Fofana préfère s'en remettre à Dieu plutôt qu'à l'État. "S'il nous écoute", glisse Mariamou en tournant ses paumes et ses yeux fatigués vers le ciel.

Le Point.fr

Rewmi

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