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La démocratie et les droits de l’homme entre universalisme et particularisme

La situation actuelle en Irak, Lybie, Tunisie, Yémen et Egypte nous renseigne sur l'importance d'opérer la transition démocratique et le changement politique de l'intérieur. La prise de conscience nationale, de la nécessité d'une meilleure gestion de la vie politique, doit prendre en considération premièrement et avant tout l'intérêt supérieur de l'Etat en dehors de toute ingérence extérieure ou intérêt particulier.

La démocratie comme mode de gouvernement, et les droits de l'Homme en tant que doctrine s'adressent, au-delà des barrières culturelles ou des différences raciales, à l'humanité toute entière. Or, cet idéal universel est de plus en plus contesté de par le monde en raison de la diversité culturelle. Pour Otfried HÖFFE, il faut que l'Occident, berceau des droits de l'Homme, dépasse l'étape du monologue auquel il se livre depuis l'émergement de cette doctrine pour ouvrir le débat avec les autres cultures ;                                                                                                                                                         c'est un effort indispensable qui ferait s'estomper les accusations d'«impérialisme» 1.

En effet, si l'on veut que les autres cultures adhèrent au concept des droits de l'Homme en tant que doctrine universelle, il faut les intégrer dans le débat sur les droits de l'Homme. Autrement, on aurait l'impression que l'Occident essaie d'exporter sa culture et de l'imposer en tant que norme internationale. Le débat interculturel réduirait l'écart entre l'universalité principielle des droits de l'Homme et leur effectivité à l'échelle de toute l'humanité, sinon l'auto référentialité de la doctrine des droits de l'Homme serait invalidée. Cette façon de voir permettrait de ne pas réduire les droits de l'Homme à des « fonctions idéologiques » 2.

A la dénonciation de l'impérialisme s'ajoute la crainte des autres cultures que l'acceptation de l'universalité des droits de l'Homme ne soit interprétée comme un rejet de leurs cultures et de leurs modèles de société car « toute culture exprime son expérience de la réalité et de l'humamum par des concepts et des symboles qui appartiennent à cette tradition et, comme tels, ne sont pas universels, et, très vraisemblablement pas universalisables » 3.

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C'est dans cette optique que les peuples culturellement différents affirment une humanité différente, à laquelle les droits de l'Homme ne conviendraient pas. Ces pays (culturellement différents) dont le Maroc fait partie s'appuient sur la diversité humaine pour soutenir que les droits de l'Homme, dont l'Occident est la terre de naissance, nécessitent une adaptation aux conditions locales. D'autres pays vont se cacher derrière la protection de leur culture et le droit de celle-ci à la survie pour refuser l'application des droits de l'Homme et de la démocratie.

L'aspiration de la démocratie et des droits de l'Homme à l'universalité nécessite  une discussion interculturelle ainsi que l'élargissement des voies qui conduisent vers cet idéal et la généralisation du principe « d'auto-organisation que l'Occident doit reconnaître aux autres sociétés » 4 car si certains principes de la démocratie et des droits de l'Homme sont indiscutables, il ne faut pas oublier que c'est une création humaine, une ½uvre temporelle qu'il faut relativiser. C'est pour cela qu'à travers l'histoire, la démocratie et les droits de l'Homme se sont enrichis par l'apport de plusieurs nations et tendent à s'enrichir encore et encore par l'adoption de nouveaux droits.

Mais, ce relativisme concernant la démocratie et les droits de l'Homme ne concerne que « l'application de ces normes suprêmes dans des situations concrètes ; il ne touchera pas cette norme elle-même, ni les exigences qui en découlent immédiatement » 5, sinon cela viderait les notions de démocratie et de droits de l'Homme de leur essence.

Le roi HASSAN II, fervent artisan de la démocratie à la marocaine, ne cessait de répéter son point de vue sur l'exception marocaine : « Il est évident que la conception de la démocratie ne peut être, et n'est pas la même à Londres, à Paris, à Stockholm, à Moscou, à New York, à Tokyo et à Rabat. Un système universel de gouvernement ne serait imaginable que si les hommes et les m½urs étaient partout semblables » 6. Allant encore plus loin, il avait déclaré sur un ton ironique le 8 mai 1996 devant l'Assemblée Nationale française : « Il n'existe pas de procédé industriel permettant de livrer des usines institutionnelles clés en mains. La simple imitation serait stérile » 7.

Dans un contexte international où l'Occident symbole de la démocratie traverse une crise économique doublée d'une remise en question des principes et de la morale dont il est porteur depuis la fin de la seconde guerre mondiale (remise en question de l'institution familiale, mariage, adoption, etc), il est primordial que les pays en voie de développement engagent les réformes d'une transition démocratique en conformité avec leurs spécificités culturelles, traditionnelles et religieuses.

BADRI Karim

Docteur en droit public

1. HÖFFE Otfried, RAWLS John et NOZICK Robert, « L'Etat et la justice », dans la Revue de métaphysique et de morale, n°4, octobre-décembre 1997, p. 465-466.

2. MOUNZEAU Dieudonné, « De la subjectivité dans l'espace démocratique : le cas des droits de l'Homme », thèse de doctorat, Discipline : Philosophie morale et politique, Paris IV – Sorbonne, 2003, p. 249.

3. PANIKKAR Raimundo, « La notion des droits de l'Homme est-elle un concept occidental ?», Interculture, revue internationale d'information et d'échange publiée par le centre Interculturel Monchanin, vol. XVII, no. 1, Cahier 82, Canada, janvier-mars 1984, p. 15.

4. MOUNZEAU Dieudonné, idem, p. 256.

5. HÖFFE Otfried, « La politique et les droits», dans Cahiers de philosophie politique et juridique, n° 21,  Centre de publication de l'Université de Caen, 1992, p. 251.

6. HASSAN II, « Le défi »,  Paris, Albin Michel, 1976, p. 79-80.

7. HASSAN II, Allocution devant l'Assemblée Nationale française, le 8 mai 1996.

La Nouvelle Tribune

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