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Un membre des Popular Defence Forces (PDF) lors d'un défilé militaire, à Khartoum, le 22 janvier 2011. REUTERS/Stringer
Un membre des Popular Defence Forces (PDF) lors d'un défilé militaire, à Khartoum, le 22 janvier 2011. REUTERS/Stringer

L'exemple soudanais

La révolution tunisienne donne des idées un peu partout sur le continent africain. Au Soudan, elle résonne de manière plus aiguë encore puisque le pays a déjà connu deux soulèvements populaires ayant conduit à la chute d'un régime dictatorial.

Mise à jour du 21 juin:  De nouvelles manifestations étudiantes contre la vie chère et contre un projet de baisse des subventions de l'Etat ont été dispersés mercredi 20 juin par la police anti-émeute dans la capitale Khartoum.

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La révolution tunisienne donne des idées un peu partout sur le continent africain. Au Soudan, elle résonne de manière plus aiguë encore puisque le pays a déjà connu deux soulèvements populaires ayant conduit à la chute d'un régime dictatorial.

Sécession et crise économique

Omar el-Béchir est au pouvoir depuis presque aussi longtemps que Zine el Abidine Ben Ali, le président déchu de Tunisie. C'est par un coup d'État militaire qu'il prend le pouvoir en 1989 et ne l'a plus lâché depuis. Les premières élections générales au Soudan ont eu lieu l'an dernier et n'ont pas apporté l'ouverture tant attendue par les opposants soudanais. La partition annoncée du Sud ne fait que relancer les revendications des autres régions qui s'estiment —elles aussi— marginalisées par rapport au centre, Khartoum.

A cause notamment de cette future sécession du Sud pétrolier, le gouvernement soudanais fait en plus face à une crise économique sans précédent avec une dette vertigineuse de 36 milliards de dollars (26,2 millions d'euros). Il a dû couper les subventions aux denrées alimentaires de base. La grogne est réelle, et le pays qui est pour quelques mois encore le plus grand d'Afrique n'est pas à l'abri de remous.

L'opposition islamiste appelle à une nouvelle révolte

L'opposition soudanaise l'a bien compris. Depuis la chute de Ben Ali, elle le répète: un scénario à la tunisienne est possible au Soudan. Il ne l'a pas dit plus fort que les autres, mais sa voix porte toujours plus. Hassan al-Tourabi est en prison depuis plus d'une semaine. Le chef de l'opposition islamiste et ancien mentor d'Omar el-Béchir a toujours eu un statut particulier en la matière. Il passe son temps à entrer et sortir des geôles soudanaises. Sa valise est d'ailleurs toujours prête, au cas où...

Lui aussi a appelé à un soulèvement populaire contre la vie chère. Il l'estimait «probable» dans un pays qui a déjà connu par le passé d'autres révoltes populaires. Ce sont même les seuls précédents de la Révolution du jasmin sur le continent africain. Reste à savoir si Hassan al-Tourabi a raison de croire en la possibilité d'une nouvelle révolte.

1964: la révolte des étudiants

Hassan al-Tourabi a déjà quitté l'université de Khartoum lorsque la révolte des étudiants commence en 1964. Il achève à l'époque sa thèse à Paris, à la Sorbonne. Le pays est dirigé depuis 1958 par le général Ibrahim Abboud. Ce haut gradé a mis fin au multipartisme né de l'indépendance pour mettre en place un régime autoritaire et militaire. Il a également interdit l'expression de différences culturelles et religieuses et tente d'arabiser de force la population.

Or à l'époque d'Ibrahim Abboud, le Sud-Soudan est déjà en ébullition. La promesse de création d'un Etat fédéral après l'indépendance a été tout bonnement oubliée. Et la politique discriminatoire de la junte militaire ne fait qu'accroître le ressentiment des Sudistes chrétiens et renforcer la rébellion Anya Nya. Ibrahim Abboud se concentre sur le problème au sud sans voir que la grogne monte également au nord

La révolution d'octobre débute à l'Université de Khartoum. Les étudiants et les professeurs protestent contre ces atteintes à la diversité religieuse et culturelle, mais aussi contre la politique du gouvernement en matière économique et sociale, notamment dans le domaine de l'éducation. Ils sont rapidement rejoints par les syndicats et les fonctionnaires de la capitale soudanaise. C'est la grève générale. Plus la junte militaire tente de le réprimer, plus le mouvement s'étend sur le territoire. Les leaders de la grève créent un parti d'extrême-gauche, l'UNF, le Front National Uni, et contactent des militaires dissidents.

Sous la pression de la rue, le général Ibrahim Abboud dissout le parlement et le conseil suprême des armées. Le Front National Uni et les militaires qui l'ont rejoint organisent la transition. Sirr al Khatim al Khalifa, un fonctionnaire, devient premier ministre. Le multipartisme est rétabli. Mais cinq ans plus tard, un nouveau coup d'État militaire mène Gaafar Nimeiry au pouvoir.

1985: après deux guerres civiles, une nouvelle révolte populaire

Gaafar Nimeiry justifie sa prise de pouvoir par l'incapacité des dirigeants civils à prendre des décisions. Ils ont échoué, dit-il, à régler la situation économique et les problèmes régionaux du pays. Symbole, selon lui, de leur inaction, la constitution transitoire de 1956 est toujours la loi suprême quand elle aurait dû être remplacée par une nouvelle constitution après les élections de 1965. Il crée un Conseil de Commandement Révolutionnaire (RCC) chargé, c'est le comble, d'établir une république démocratique.

Parmi les premières mesures emblématiques de ce nouvel exécutif, la suspension de la constitution et de toutes les institutions, et l'abolition de tous les partis politiques. Le RCC nationalise aussi de nombreuses entreprises et ordonne l'arrestation de dizaines de politiciens. Parallèlement, il promet l'autonomie au sud et crée même un ministère des Affaires sudistes.

Un accord qui leur garantit cette autonomie est même signé en mars 1972 à Addis Abeba, capitale de l’Ethiopie. C'est la fin de la première guerre civile du Soudan entre le nord et le sud. La nouvelle constitution promulguée l'année suivante consacre la liberté culturelle et religieuse au Soudan.

Les tentatives de coups d'État se multiplient et le régime se durcit encore. Arrestations, répression, Gaafar Nimeiry tient le pays d'une main de fer. Et c'est à cette époque, à la fin des années 70, qu’Hassan al-Tourabi fait son apparition sur la scène politique. Issu de l'organisation des Frères musulmans, il devient même ministre de la justice. Le pacte avec les islamistes prend toute sa force en 1983. Gaafar Nimeiry promulgue un nouveau code pénal sous l'appellation de charia.

Plus la peine de ménager les Sudistes, puisque quelques semaines plus tôt, obsédé par les richesses pétrolières du Sud, il a décidé unilatéralement de casser l'accord d'Addis Abeba. Le pays connaît à l'époque d'importantes difficultés économiques. C'est le début de la seconde guerre civile du Soudan. John Garang crée cette année-là un nouveau mouvement rebelle sudiste, l'Armée de libération du Soudan, la SPLA

Revoilà les ingrédients nécessaires à une nouvelle révolte populaire au Soudan: crise économique, islamisation forcée et tensions avec le Sud. La grogne grandit. Et c'est à nouveau la grève générale à Khartoum. Les manifestants protestent contre la hausse du prix des denrées alimentaires, de l'essence et des transports.

Mais le pays est tellement centralisé que ce mouvement suffit à le paralyser entièrement. Gaafar Nimeiry est en visite aux États-Unis, il n'a pas le temps de réagir. Ce sont finalement des militaires qui renversent le régime pour de bon en avril 1985. Trop tard, la guerre Nord-Sud est irrémédiablement lancée. Il faudra attendre 22 ans avant un nouvel accord de paix.

2011: une nouvelle révolte?

Premier ingrédient, la crise économique s'installe bel et bien au Soudan.

Le gouvernement a beau réduire ses dépenses et limiter les subventions, cela ne fait qu'accroître la grogne populaire. La monnaie, la livre soudanaise, perd chaque jour de sa valeur. Le prix des denrées alimentaires explose, notamment celui du pain, de l'essence et du sucre. Les étudiants de l'université de Khartoum ont commencé à protester. Leurs premières manifestations ont été réprimées.

Alors que la sécession du Sud-Soudan libérerait 20% des sièges à l'Assemblée, Omar el-Béchir refuse d'envisager un gouvernement d'union nationale, ce que lui demande l'opposition. Mais le président soudanais —poursuivi pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité au Darfour par la Cour Pénale Internationale—, qui s'apprête à affronter une partition de son pays, n'est pas prêt à jouer la carte de l'ouverture. Il craint de tout perdre à trop donner.

Deuxième ingrédient, l'islamisation et l'arabisation du pays pourraient être envisagées en cas de sécession du Sud-Soudan.

Omar el-Béchir l'a annoncé lui-même. S'agit-il d'une simple menace? Le président soudanais a en tout cas évoqué une révision de la constitution pour faire de la charia la loi fondamentale, et de l'arabe l'unique langue nationale.

Même si les chrétiens sont essentiellement regroupés dans le futur État du Sud, il reste encore plusieurs centaines de milliers de Sudistes au nord, dont le statut n'est toujours pas réglé. La population du Nord n'est pas aussi uniforme que les autorités de Khartoum le laissent entendre. On dénombre toujours plusieurs centaines d'ethnies ayant chacune leur langue locale.

Troisième et dernier ingrédient, les tensions avec le Sud persistent.

Même si Omar el-Béchir a promis de reconnaître l'indépendance du Sud-Soudan, le cas de la région pétrolière d'Abyei n'est toujours pas réglé. Or cette population devait se prononcer en janvier sur son rattachement au Nord ou au Sud. Mais faute d'un accord entre les anciens belligérants, cette consultation a été reportée sine die. Et il y a déjà eu des accrochages entre tribus pro-sudistes et pro-nordistes. Cette fois, le danger viendra peut-être d'ailleurs.

Depuis l'accord de paix signé avec le Sud en 2005, une autre guerre s'est déclenchée à l'ouest. La situation au Darfour continue de s'envenimer. De violents combats ont opposé l'armée aux rebelles darfouris ces derniers mois, sans susciter de réactions du côté de la communauté internationale.

Le processus de paix est au point mort et le régime soudanais, après l'expérience du Sud-Soudan, n'est pas prêt à faire de nouvelles concessions en termes d'autonomie pour cette région.

Ceci explique sans doute cela. La principale rébellion au Darfour, le MJE (Mouvement pour la justice et l’égalité), est dirigé par Khalil Ibrahim, un ancien cadre du parti d'Hassan al-Tourabi. Les connexions entre les deux hommes existent. Mais de là à imaginer, comme l'affirme le gouvernement soudanais, qu'Hassan al-Tourabi pilote le MJE en sous-main, il y a un pas difficile à franchir.

Plusieurs cadres de ce mouvement rebelle sont bien passés par le mouvement islamiste mais, à l'époque, c'était pour eux le meilleur moyen d'accéder à la scène politique nationale. Il y a eu dans leurs rangs des déceptions sur ce que le mouvement islamiste pouvait apporter à leur région. Le MJE dément aujourd'hui tout lien avec le vieil opposant islamiste. Mais cela démontre à quel point Omar el-Béchir craint aujourd'hui l'unification de ces forces hostiles à son régime.

Sonia Rolley

Sonia Rolley

Sonia Rolley est journaliste. Elle a été correspondante au Rwanda et au Tchad, notamment pour RFI et Libération. En janvier 2010, elle a publié Retour du Tchad, carnet d'une correspondante (Actes Sud).

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