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Photo prise à Duékoué, by Sunset Parkerpix via Flickr CC
Photo prise à Duékoué, by Sunset Parkerpix via Flickr CC

Comment les ONG comptent les morts

Les massacres survenus dans l'ouest du pays ont donné lieu à une surenchère de chiffres.

Dans n'importe quel conflit, la publication du nombre de morts a des conséquences stratégiques. En Côte d’Ivoire, depuis le début des affrontements violents entre les partisans de Laurent Gbagbo et ceux d’Alassane Ouattara, les estimations qui paraissent dans la presse restent vagues: le 6 avril, l’ONU évoquait «des dizaines de morts» à l’arme lourde à Abidjan lors des combats annoncés comme décisifs, une dépêche de l’Agence France Presse précisant toutefois que «le bilan des morts pourrait être beaucoup plus lourd».

Seuls les affrontements, a priori intercommunautaires, qui se sont déroulés entre le 27 et le 29 mars ont donné lieu à des estimations précises… et multiples. Ces combats, qui se sont déroulés à Duékoué, dans l’ouest du pays, ont marqué un tournant important dans l’avancée des troupes pro-Ouattara.

Très vite, les organisations humanitaires présentes sur place ont communiqué un bilan des morts. Pour l’ONU, 330 Ivoiriens ont été massacrés à Duékoué. Le Comité International de la Croix Rouge (CICR) a de son côté dénombré «au moins 800 victimes» tandis que l’ONG Caritas évoquait un millier de morts.

Cette dernière estimation n’a pas été du goût de l’ambassadeur de Côte d’Ivoire en France, Ally Coulibaly, qui a déclaré au micro de France Info le 4 avril:

«Et c’est Caritas, le Secours catholique ici, une ONG proche de l’Eglise, qui avance ce chiffre de 1.000 morts, sans aucune investigation. Quand on sait que cette ONG est proche de l’Eglise, et que l’Eglise n’a jamais voulu de la victoire d’Alassane Ouattara (…) c’est quand même sujet à question ce que Caritas est en train de faire.»

Un porte-parole de Ouattara avait de son côté indiqué le 3 avril avoir dénombré 152 cadavres, et non des centaines.

Les méthodes de comptage

Au-delà de l’aspect macabre, cette diversité de chiffres pose la question de l’évaluation du nombre de victimes lors d’un conflit. Les méthodes employées par les ONG pour parvenir à un décompte sont diverses.

Pour calculer par exemple un taux de mortalité provoqué par une épidémie, les humanitaires utilisent la méthodologie des sondages: un «échantillon représentatif» de la population est sélectionné et interrogé sur les pertes subies dans une période donnée. Un ratio est alors trouvé. De même, les ONG qui interviennent dans les camps de réfugiés ont recours à ce type de procédés.

Une autre méthode consiste à compter le nombre de cadavres retrouvés après un combat, soit de visu, soit en cherchant les tombes fraiches dans un périmètre correspondant à celui des affrontements.

Enfin, certaines ONG utilisent un procédé plus indirect, qui repose sur des discussions avec des témoins oculaires. Cette méthode, fréquente, a l’inconvénient d’être forcément plus approximative car, comme l’explique le médecin Rony Brauman, ancien président de Médecins sans Frontières (MSF), «on est souvent pris par un mouvement de sympathie vis-à-vis des gens qui rapportent des massacres».

Dans le cas de Duékoué, il est probable que l’ONG Caritas ait eu recours à ces témoignages pour parvenir au bilan de 1.000 morts. Interrogés, les représentants du Secours Catholique, la branche française du réseau Caritas, et ceux de Caritas International n’étaient pas en mesure mercredi 6 avril de répondre à ces questions, les délégués de Caritas Côte d’Ivoire étant «injoignables depuis le 4 avril».

Le CICR sort de sa réserve

Beaucoup d’ONG ne procèdent pas elles-mêmes à ces comptages, préférant s’appuyer —quand ils existent— sur les chiffres des Nations Unies ou du CICR. Ce dernier est la seule organisation humanitaire disposant d’un mandat de droit international issu des conventions de Genève. Sa mission est d’intervenir dans les crises humanitaires résultant de conflits armés internationaux ou nationaux. Sa neutralité est unanimement reconnue par l’ensemble des acteurs de l’humanitaire.

En Côte d’Ivoire, nombreux sont ceux qui n’accordent pas le même crédit aux informations provenant de l’ONU, considérée comme partie prenante du conflit.

Or, à la différence de certaines ONG, qui ont parfois une logique de communication alarmiste, il est peu fréquent que le CICR alerte l’opinion en publiant des chiffres. Pour Frédéric Joli, porte-parole de l’organisation en France, «dans le cas de Duékoué, nos délégués présents sur place ont recueilli des témoignages directs suffisamment alarmants pour qu’un décompte des morts soit effectué et que nous communiquions dessus». C’est donc assez exceptionnel que le CICR sorte de sa réserve. Au Darfour par exemple, aucun chiffre des massacres n’avait été communiqué à chaud.

Les ONG et le CICR n’adoptent donc pas la même attitude face aux chiffres. Pour les premières, rendre compte de l’ampleur d’un massacre le plus rapidement possible permet parfois de justifier leur présence sur place et de disposer ainsi d’un argument de poids pour obtenir des fonds des bailleurs internationaux. Certaines visées politiques, assumées ou non, peuvent aussi sous-tendre ces annonces.

Dans le cas présent, cette bataille des chiffres intervient dans un contexte politique très tendu. Les massacres ont dans un premier temps été imputés aux partisans de Laurent Gbagbo avant que les forces de Ouattara, le candidat de la communauté internationale, soient accusées par l’Onuci d’être «en grande partie» responsables.

Une enquête internationale a été demandée. Il est fort probable qu’il se passe longtemps avant que l’on sache combien de gens sont morts à Duékoué entre le 27 et le 29 mars 2011.

Solène Cordier

Cet article a d'abord été publié sur Youphil

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Solène Cordier. Journaliste à Youphil.

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