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Karima El Mahroug (Ruby) lors d'une conférence de presse à Vienne, le 2 mars 2011. REUTERS/Lisi Niesner
Karima El Mahroug (Ruby) lors d'une conférence de presse à Vienne, le 2 mars 2011. REUTERS/Lisi Niesner

Enquête sur les terres du Rubygate

A Fkih Ben Salah, ville natale de la jeune escort-girl marocaine, on pense que Berlusconi est victime d’une machination de la presse italienne.

Mise à jour du 26 avril 2012: «Berlusconi me donnait 47.000 euros par semaine. C'était fou pour moi, complètement fou», a déclaré Karima El Ma Karima El Mahroug alias Ruby. Une confidence obtenue par la police italienne dans les écoutes des conversations téléphoniques de la jeune marocaine avec une de ses amies.

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Au café La Belle Vue, tout dégoulinant de faux marbre et de stuc, ils n’ont d’yeux que pour le match de la Champions League qui oppose l’Inter de Milan au Bayern de Munich diffusé en direct par Al-Jazeera Sport. Sur leurs guéridons, des trousseaux de clés de voitures de luxe prouvent que ces anciens «brûleurs de frontières» ont réussi à réaliser leur rêve, celui de toute la jeunesse paysanne de Fkih Ben Salah, la bourgade rurale du centre du Maroc transfigurée en moins de vingt ans en ville champignon grâce à l’argent des s’hab taliane, les immigrés qui ont fait fortune en Italie dans la spéculation immobilière, le trafic de grosses cylindrées et celui, plus récent, de la beida (la blanche), une cocaïne de piètre qualité qui fait fureur chez ces nouveaux riches.

Une terre d’émigration massive

Fkih Ben Salah, connue pour ses impressionnantes amplitudes de température —le soleil y cogne en permanence en été et l’hiver y est glacial—, se situe dans une plaine agricole fortement marquée par l’émigration vers l’Europe du sud.

«Au début des années 90, l’émigration vers l’Italie est devenue massive. Ce pays, avec l’Espagne, était l’un des seuls encore à ne pas imposer de visa aux Marocains», explique Abdelkader Haddioui, président de la section locale de l’Association marocaine des droits humains (AMDH).

Comme Khouribga et Beni Mellal, qui forment avec elle le «triangle de la mort» en raison du nombre impressionnant de candidats à l’émigration qui se noient lors de leur traversée du Détroit de Gibraltar en pateras, ces frêles embarcations de fortune, Fkih Ben Salah s’est rendue célèbre en se résignant à vivre au rythme transalpin avec sa nuée de pizzerias, ses cafés aux noms évocateurs comme Milano ou Venezia, ses bureaux de change Western Union et ses officines d’avocats qui promettent aux jeunes l’obtention de visas Schengen, le sésame pour l’eldorado européen.

C’est ici, sur les contreforts du Moyen Atlas aux cimes enneigées, à quelque 200 kilomètres au sud-est de Rabat, qu’est née en 1992 Karima El Mahroug, alias «Ruby la voleuse de cœurs», cette jeune prostituée qui aurait eu des relations sexuelles rémunérées avec Silvio Berlusconi, le président du Conseil italien, alors qu’elle était encore mineure. Un délit passible de six mois à trois ans de prison en Italie.

L’affaire est en cours de jugement devant un tribunal de Milan, mais sans ses principaux protagonistes, puisque Berlusconi et Ruby ont fait savoir qu’ils seraient absents, selon les avocats du Cavaliere, qui est également poursuivi pour abus de pouvoir —il a fait libérer une nuit de mai 2010 sa belle, alors qu’elle avait été interpelée pour vol. Un renvoi à une autre date n’est pas exclu.

«La plupart des habitants de Fkih Ben Salah ressentent une certaine gêne à parler de l’affaire Ruby, parce qu’ils font partie d’une région agricole et conservatrice», ajoute Haddioui.

Mais la presse dans la région en a fait ses choux gras: «La fille de Fkih Ben Salah va provoquer une crise politique majeure en Italie, un pays qui attire la plupart de nos habitants», titrait récemment les Dossiers de Tadla, un journal local.

«Elle est venue il y a deux ans mais elle n’est pas restée longtemps à Fkih Ben Salah, une semaine peut-être ou dix jours. Elle les a passés chez son grand-père», qui y vit toujours, se souvient une jeune habitante de son quartier d’enfance citée par l’AFP.

Je l’ai reconnue lorsque j’ai vu sa photo dans un journal. Je me souviens qu’elle sortait très peu et ne parlait avec personne. Elle devait avoir 15 ou 16 ans mais faisait déjà jeune femme et attirait beaucoup les regards», ajoute-t-elle.

Mais lorsqu’une enquête du journal italien Il Fatto Quotidiano, parue le 10 mars 2011, avait révélé une sombre tentative de corruption visant à vieillir la jeune escort-girl de deux printemps sur les registres de l’état civil marocain, la ville s’est de nouveau éprise de l’affaire. Et les commentaires vont bon train.

Selon Il Fatto, le 7 février 2011, deux Italiens accompagnés d’un traducteur se seraient rendus à Fkih Ben Salah et auraient demandé —moyennant finance— à ce que la date de naissance de Ruby figurant sur les documents officiels soit non plus 1992, mais 1990. La responsable du registre aurait refusé l’accord.

Au pays de Ruby, peu de gens adhèrent à la version d’Il Fatto. On n’ose imaginer que Berlusconi, l’homme fort de leur terre promise, puisse se compromettre dans une opération de pieds nickelés pour sauver son honneur.

«Il a trop de pouvoir et des amis sûrs à Rabat», avance Fatéma Abou Saâd, une militante associative de la ville. «Il aurait pu trouver un arrangement avec l’Etat pour arriver à ses fins ou au pire s’assurer les services de la mafia italienne dont les ramifications sont présentes à Fkih Ben Salah», ajoute-t-elle, suspicieuse.

La fonctionnaire interviewée a menti

Fatéma connaît bien NK, la fonctionnaire qui a révélé l’affaire à Il Fatto sous couvert d’anonymat. Comme nombre de personnes de son entourage qui confirment son identité, elle met sérieusement en doute sa version, mais aussi sa probité.

En réalité, NK n'est pas la responsable communale de l'état-civil, mais une employée d’un service de la préfecture dépendante du ministère de l'Intérieur. Le Pacha (adjoint du préfet) de la ville confirme lui aussi cette information. Elle a donc délibérément menti sur ce point nodal. Sa position dans l'administration n'aurait pas pu lui permettre d'être l'interlocuteur des fameux émissaires italiens dont parle Il Fatto, puisqu'elle n'a pas autorité pour établir un quelconque document d'état-civil —et encore moins le falsifier.

Même son de cloche chez des employés de la commune en charge de l'état-civil; ils sont six, et aucun n'a été en contact avec le traducteur marocain qui aurait joué le rôle d’intermédiaire dans la tentative de corruption.

«Si les copies d'extraits d’acte de naissance présentés à la caméra d’Il Fatto sont authentiques, elle n’a pu se les procurer pour les journalistes d'Il Fatto que grâce à des complicités au sein de la préfecture, dont le bâtiment jouxte celui de la Commune», avance pour sa part Abdelkader Haddioui.

Pour lui, les révélations d’Il Fatto ainsi que les conditions de l’interview de NK relèveraient d'un scénario monté par un journal «dont la ligne éditoriale est fondée sur son opposition délibérée à Berlusconi».

Fondé en 2009 —et malgré son titre— le ton d'Il Fatto Quotidiano (Le Fait quotidien), qui revendique une certaine forme de neutralité, ne laisse aucun doute. Ce quotidien a toujours eu l’intention d’en découdre avec le président du Conseil, affaibli par des scandales sur sa vie privée. «Nous taperons là où il faut taper», avait expliqué Marco Travaglio, l'un des journalistes vedettes d’Il Fatto lors de son lancement. «Et il est évident que nous nous concentrerons sur Berlusconi». «C'est une réaction civique de la part d'un groupe de journalistes qui croient à la liberté de la presse», avait renchéri son directeur, Antonio Padellaro.

Sont-ils allés trop loin dans leur croisade contre le Cavaliere, au point de maquiller la vérité?

Un témoignage parsemé d’aspects troublants

Pour les membres de la société civile de Fkih Ben Salah —qui ne portent pourtant pas Berlusconi dans leur cœur, et qu’on ne peut soupçonner d’accointances avec les autorités—, cela ne fait pas de doute. A l’instar d’Abdelkader Haddioui et Fatéma Abou Saâd, qui ont mené leur enquête, pour eux il existe trop d’aspects troublants dans le reportage d’Il Fatto.

Le lieu du tournage de la vidéo, situé à plusieurs kilomètres de la ville, prouverait que l’action a été scénarisée. Ils relèvent également plusieurs incohérences dans les propos de NK, notamment lorsqu'elle affirme que le traducteur marocain engagé par les émissaires italiens aurait été reconnu par un de ses collègues, qui l'aurait vu en leur présence et qu'il l'a identifié comme étant un employé du Consulat italien de Casablanca. Une coïncidence hautement improbable. D’ailleurs, aucun employé de la mairie ou de la préfecture ne corrobore ses dires.

De plus, certaines de ses déclarations semblent manifestement lui avoir été dictées, notamment lorsqu’elle explique son refus de déroger à la loi censée la prémunir d'une sanction. Elle dit d'ailleurs dans la vidéo que si cela était possible, elle aurait pu céder à la tentation.

Dans ces conditions, pourquoi n'a-t-elle jamais parlé de cette tentative de corruption à ses collègues et supérieurs avant sa rencontre avec Il Fatto? Comment alors les journalistes d'Il Fatto ont eu vent de l'affaire qui a justifié leur déplacement au Maroc? Quel était le but premier de leur voyage s'il ne savaient pas qu'il y avait eu une tentative préalable de corruption et de falsification? Pourquoi les émissaires supposés de Berlusconi puis les journalistes d’Il Fatto se sont-ils adressés à la même mauvaise personne? Ont-ils tous été manipulés par leurs intermédiaires? Il Fatto a-t-il décidé de monter en épingle l'affaire en maquillant les faits, et la transformer en scandale d'Etat? Autant de questions qui jettent le doute sur le témoignage de NK.

Alors, Berlusconi victime d’une machination médiatique, ou a-t-il vraiment tenté le tout pour le tout pour se sortir d’une mauvaise passe? A-t-il pensé qu’il était possible de tout obtenir contre de l’argent dans un petit patelin du fin fond du Maroc?

Un «vrai-faux reportage explosif»?

La thèse la plus répandue à Fkih Ben Salah est qu'il s'agit d'un «vrai-faux reportage explosif» d'Il Fatto, qui aurait eu pour objectif de rendre publics —et avec un maximum de fracas— les informations détaillées sur l’état civil de Ruby et empêcher de facto toute tentative d'altération du registre original, au cas où Berlusconi aurait envisagé de convaincre les officiels marocains de le faire, puisqu'il avait auparavant claironné détenir la preuve de la majorité de Ruby à l'époque des faits.

«Il est impossible de caviarder des documents officiels d'un coup de crayon dans une petite commune rurale sans que l'Etat marocain lui-même à un niveau très élevé n'en décide autrement», prétend Fatéma Abou Saâd.

Au siège de la Commune, ce qu’avance Fatéma Abou Saâd se confirme: il aurait fallu retranscrire et certifier par des tampons authentiques tout le registre des naissances de l'année de naissance de Ruby, car établir un simple faux de la copie d'extrait d’acte de naissance volante que l'on ne remet qu'à l'intéressé en personne (ou à un membre de sa famille immédiate qui en fait la demande expresse) n'aurait pas été suffisant pour effacer toute trace de sa vraie date de naissance. Un simple recoupement aurait prouvé qu'il s'agit d'un faux.

NK ne désire plus s'exprimer devant la presse sur cette histoire. Elle a été mise en congé forcé et est cloîtrée chez elle depuis que l’affaire Il Fatto a éclaté. Son cas a été porté devant le procureur du roi, qui a officiellement ouvert une enquête et envisagerait dit-on des poursuites administratives et judiciaires. Entretemps, dans les cafés de l’avenue Hassan II, l’artère principale de Fkih Ben Salah, on raconte que cette fonctionnaire n’en a cure. Elle aurait, toujours selon la rumeur, été grassement payée pour sa prestation par les ennemis jurés de Berlusconi…

Ali Amar

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Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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