SlateAfrique

mis à jour le

L'agriculture égyptienne, un terrain en friche

A l’image du gouvernement, il n'y a pas eu depuis des décennies de politique agricole digne de ce nom en Egypte, et encore moins de coordination institutionnelle ou de vision globale sur le sujet.

En ligne de mire, les réformes agricoles instituées par l’ancien ministre de l’Agriculture, Youssef Wali, sous pression de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International (FMI) qui de fait ont peu à peu condamné ce secteur essentiel de la société égyptienne. La loi du premier janvier 1997 a par exemple retiré aux agriculteurs leur légitimité sur les terres héritées, en établissant à la place un bail à court terme.

D'après le professeur de ressources agricoles à l’université du Caire Nader Noureddin, «la marge entre les prix des producteurs et ceux du marché, dégagée par la société holding en faveur des industries alimentaires, a bénéficié pendant des années aux employés en ignorant parfaitement les agriculteurs».

Le ministère de la Main-d’œuvre vient récemment de décréter pour les travailleurs la possibilité de former des syndicats indépendants, mesure cruciale pour la démocratisation de la production agricole. Les revendications sont prêtes; il s’agira notamment de concessions de terres aux petits agriculteurs, d’allégements fiscaux, d’annulation des dettes de la Banque de développement Agricole et de la libération des détenus pour défaut de paiement. 

Les agriculteurs représentent un tiers de la population active encore sans représentation. Selon une clause de la Constitution égyptienne datant de 1956, la moitié au moins des 518 sièges du parlement doit revenir aux travailleurs et aux agriculteurs. Les petits agriculteurs de l'Égypte représentent une circonscription indispensable à tout futur gouvernement qui prétend à la légitimité. Leur vote est puissant, leurs griefs plus valables, et ils reflètent un demi-siècle de mauvaise gestion de l'Egypte et de spoliation.

L’organisation non gouvernementale Land Center for Human Rights (LCHR), sous la direction de Karam Saber, estime à un million le nombre de paysans obligés de quitter leur exploitation, incapables de s’acquitter du prix de leur terrain. Avec leur famille, c'est près de cinq millions d’Egyptiens délogés de leur emplacement. Plusieurs d’entre eux ont eu recours aux prêts attribués par la Banque de développement agricole, à des taux disproportionnés allant de 15 à 20%. Environ 225.000 paysans ont été emprisonnés en 2004 à défaut de s’être acquittés de leur dette. Le taux de pauvreté dans les campagnes égyptiennes, le plus élevé au niveau national, est de 75%, le chômage de 60%, et 52% des élèves du primaire souffrent d’anémie.

«Un kilo de viande acheté à crédit!»

Mais le déséquilibre à l'échelle nationale ne s'arrête pas là. En comparaison avec les conditions en ville, la violence dans les zones rurales est nettement plus répandue. Durant la seule année 2009 on a dénombré 151 morts, 899 blessés et 1.204 arrestations en raison de différends sur la propriété, des frontières terrestres, de l’héritage de la terre ou encore des conflits liés à l'eau. Tout en sachant que sous l’ancien régime, un homme était abattu dès lors que sa vache s'égarait sur une autre terre que la sienne.

Les réformes agricoles ont non seulement pénalisé les petits agriculteurs, mais également mis la nation en péril. Les manifestations contre l’escalade des prix ont triplé en moins de deux ans. Les slogans des manifestants durant les émeutes de la faim ironisaient sur l’illogisme de la situation: «Un kilo de viande acheté, à crédit!»

L’Egypte est ainsi devenue l’un des dix plus gros importateurs de produits alimentaires au monde avec le Liban, la Libye, l’Algérie, l’Arabie saoudite, et le Maroc.

Lu sur Almasryalyoum