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Immolation par le feu en Tunisie : Le 162 ème cas

Le lundi 25 mars 2013, Un jeune homme s'est immolé par le feu, dans la ville de Sfax. De suite, il a été transporté à l'hôpital universitaire Habib Bourguiba de Sfax. Le directeur général de l'hôpital universitaire a affirmé que l'état du jeune homme est stationnaire et qu'il présente des brûlures au niveau du visage et du cou. C'est le second cas d'immolation par le feu enregistré à Sfax, cette année. L'on se rappelle, en effet, que le 30 juin dernier, un jeune homme s'est présenté aux urgences de l'Hôpital Universitaire Habib Bourguiba à Sfax, et s'est y immolé par le feu. Il semble qu'il s'agissait d'un acte irréfléchi puisque le jeune homme souffrait, apparemment, de troubles mentaux. Il a tout de suite été admis en réanimation mais il a succombé aux brûlures graves dont il était atteint.

Avant cela, jeudi 21 mars dernier, Une jeune fille s'est immolée par le feu, à Jbel Jloud. Agée de 22 ans, la jeune femme a été transportée au Centre des grands brûlés de Ben Arous souffrant de séquelles physiques assez conséquentes. On ignore, pour l'instant, les raisons ayant poussé cette jeune femme à un tel acte de désespoir. Mais on peut noter que dans le bataillon des auto-immolés par le feu, la gent féminine occupe bien sa place, comme il se doit. La Tunisie n'est-elle pas le pays arabo-musulman qui reconnait le plus de droits à la femme, surtout son droit de s'immoler par le feu ? on compte de fait quelques 22 cas avérés de suicides féminins par le feu.

14 mois après la révolution, la Tunisie vient, avec le suicidé de Sfax, d'enregistrer, officiellement, son 162ème cas d'immolation par le feu, soit, en moyenne, presque quatre cas de suicide par le feu par trimestre. On ignore si l'Institut de la Statistique tient à jour ce genre de bilan, mais le Ministère de l'inférieur le fait, certainement, à travers sa grande institution, la Protection civile. 162 suicidés par le feu, c'est peut être, pas beaucoup, mais c'est un nombre très élevé, au regard de nos convictions religieuses qui interdisent le suicide, considéré comme un assassinat, car nul n'est maitre du destin de sa propre conscience de soi et de son âme. S'immoler par le feu, est un acte de suicide ou, si vous voulez, un acte d'auto-immolation par le feu. Pour beaucoup, le fait de préciser s'immoler « par le feu » tient du pléonasme. C'est comme si vous dites, le bois de l'arbre. Le mot bois renvoie, automatiquement, à l'arbre car tout bois est tiré de l'arbre. Ajouter la précision « par le feu » après le verbe s'immoler ne semblerait pas justifié. En réalité, la précision s'impose, car le verbe s'immoler signifie offrir sa vie en sacrifice, pour une cause généralement, politique ou religieuse. Le verbe vient du latin immolare qui signifie « enduire de farine sacrée la victime d'un sacrifice ». Le mot se décompose en im- « sur » et -mola « meule » ou « farine ».

Qu'elles soient politiques ou religieuses, les raisons qui conduisent certaines personnes, de plus en plus nombreuses, du reste, à choisir de s'immoler par le feu, semblent, surtout, signifier que les tunisiens en ont marre d'être roulés, dans la farine, par les divers gouvernements de ce pays. Ils veulent, peut être, vouloir dire, tout simplement, à ceux qui les gouvernent, qu'ils ne sont pas des merlans frits. En mourant, ils ne se mordent pas la queue et tiennent à le prouver, en choisissant cette manière, particulièrement spectaculaire et douloureuse, de se suicider. A ce propos, Maximilien Robespierre, l'une des grandes figures de la révolution française nous a légué cette précieuse déclaration, que l'on peut méditer : « Quand le despotisme est impuni, la punition de malheureuses victimes, que les tribunaux immolent chaque, jour, pour de moindres délits, ne paraît plus qu'un assassinat judiciaire. » eh oui, un immolé par le feu, ce n'est qu'un banal assassinat judiciaire ou politique, pourquoi pas ?

L’on sait que l'auto-immolation est pratiquée depuis plusieurs siècles dans certaines cultures. Depuis le XXe siècle, elle est utilisée comme forme de protestation politique radicale. Ainsi, on a calculé que 533 auto-immolations par le feu, ont été recensées, en Occident, de 1963 à 2003, soit en 40 ans, et ce pour plusieurs centaines de millions de personnes, vivant dans ces pays. La Tunisie détient, en ce sens, un record absolu, un record peu envieux : 162 suicides par le feu : en 26 mois de Révolution! Qui dit mieux ? Il faut comprendre, ici, que malgré l'aspect dramatique et spectaculaire de l'immolation par le feu, la Tunisie a réussi, tout de même, à inscrire, pour longtemps, dans l'Histoire de l'humanité le troisième suicide significatif, en portée internationale, après celui, en 1963, du bonze vietnamien Thích Qu?ng ??c qui s'était immolé par le feu, en pleine rue de Saigon, pour protester contre les persécutions anti-bouddhistes, perpétrées par le président catholique Ngô ?ình Di?m, et, celui, en 1969 de l'étudiant Jan Palach, qui s'était, immolé, à Prague, afin de protester contre l’invasion de la République tchèque, par l’armée soviétique. Le troisième n'est autre que Mohamed Bouazizi, dont l'acte désespéré, enregistré le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid, a été l'élément catalyseur et déclencheur du printemps arabe. On peut y croire ou ne pas y croire, là n'est pas la question. D'ailleurs, qui peut savoir, en ces temps de troubles et d'incertitude, où se trouve, réellement, la Question ? Peut-être serait-on plus inspiré de chercher du côté de ceux qui cherchent à instaurer, dans ce pays, l'inquisition revue à la sauce qatarie.

En Tunisie, cependant, le suicide le plus « populaire », dans le sens où il est le plus spectaculaire, n'est pas celui de Mohamed Bouazizi, mais celui de cet autre marchand ambulant qui a choisi le théâtre municipal pour donner sa représentation de One man show : Adel Khedrhi, j'ai nommé. Cela s'est passé le 12 février dernier, une semaine après l'assassinant du martyr Chokri Belaïd. « Il était au chômage et est venu, dans la capitale, il y a quelques mois. Il était dans une situation fragile, psychologiquement très affecté, ce qui l’a poussé à cet acte d’immolation », a indiqué, à cette occasion, Khaled Tarrouche, porte-parole du ministère de l’intérieur. Khaled Tarrouche, vous savez, c'est celui qui a appelé les avocats et les jounalistes à arrêter de donner des déclarations, sans suite, dans l’affaire de l’assassinat de Chokri Belaïd. Il a tenu à préciser que certaines déclarations mettent en péril le secret des investigations et risquent de compromettre le secret de l'instruction. Bien entendu, il a oublié de nous donner son avis, en tant que porte parole de ce département, le jour où son ex- patron, Ali Larayedh, a tenu sa fameuse conférence de presse, faisant, ainsi, fi de ses recommandations.

Certes, le bilan des auto-suicidés, par le feu, en Tunisie, est détestable. Il est même, carrément catastrophique pour l'état de santé morale et mentale, de la population du pays. Mais il faut bien affronter, ce problème, pour le dépasser. Citant des sources officielles, le quotidien d'expression française, La Presse de Tunisie, détaille, dans son édition du 14 mars dernier, le bilan actuel des auto-immolations par le feu, en Tunisie. A la lecture de ce bilan, l'on se rend compte que l'on est en présence d'une vraie tragédie. On apprend ainsi que « ...depuis le 10 décembre 2010, date à laquelle le jeune Bouazizi s'était immolé par le feu, à Sidi Bouzid, jusqu'au 12 mars 2013 où, à Tunis cette fois, en plein centre ville à l’Avenue Bourguiba , un autre jeune homme de 27 ans lui aussi, soutien de famille démunie , Adel Khedrhi a choisi le feu pour mourir de désespoir, 160 jeunes chômeurs tunisiens ont péri de la même manière. ». Plus loin, le quotidien, citant le Ministère de l'Intérieur, indique que 10 suicidés, par auto-immolation, ont été dénombrés, cette année, après les 66, de l'an dernier et les 91, de 2011. Cette hécatombe serait provoquée par le chômage qui toucherait, dans le pays, 700.000 jeunes gens dont 170.000 titulaires de diplômes universitaires. En outre, le quart de la population est frappée par l'extrême pauvreté. Depuis la publication de cet article, le 14 mars dernier, au moins deux autres cas d'immolations par le feu, ont été enregistrés.

Il est significatif de noter que le nouveau gouvernement, présidé par Ali Larayedh, est investi le jour même, de la mort du malheureux Adel Khedrhi. Ce second gouvernement de la Troïka a, en effet, prêté serment, mercredi 12 mars, jour du décès de ce jeune vendeur ambulant qui s'est immolé par le feu, désespéré par ses conditions de vie. Ce drame illustre les tensions sociales auxquelles le nouveau gouvernement devra faire face... ou tourner le dos ! Avouez qu'Ali Larayedh aurait pu différer cette cérémonie d'investiture de 24 heures. Dans la situation actuelle, le pays n'est pas à 24 heures de désespoir près. S'adressant, à cette occasion, aux ministres du nouveau gouvernement, Moncef Marzouki a mis l'accent sur le désespoir des jeunes, face à la misère et au chômage à l'origine de l'immolation, par le feu, de feu (c'est le cas de le dire) Adel Khedri. « Ce cabinet n'a pas de baguette magique pour résoudre les problèmes de la pauvreté et du chômage qui se sont accumulés pendant trois décennies (...) mais il a une volonté inébranlable pour affronter ce tsunami de problèmes », s'est-il cru obligé de préciser. Bon, on l'aura compris, il n'entre, nullement, dans l'intention de ce nouveau gouvernement de s'occuper de ce problème, qui préoccupe tant les tunisiens, faute de baguette magique, cela va de soi. Il est drôle de constater que tous les gouvernements qui se sont succédé, à la tête du pays, depuis le 14 janvier ont parlé de cette fameuse baguette magique, pour constater, officiellement, son absence, en Tunisie. C'est Mohamed Ghannouchi, qui l'a fait, en premier. Officiellement, il a démissionné après avoir constaté l'absence de la fameuse baguette magique de saine gouvernance, dans ce pays. Il est à croire que seul Ben Ali disposait d'un tel instrument suprême de gouvernement, et qu'il l'a emporté, avec lui, dans son exil doré, en Arabie. Rien que pour cela, rien que pour avoir privé le pays de son bien le plus précieux, il mériterait de passer dix fois, devant la Cour Pénale Internationale (CPI) !!!

Les analystes politiques s'accordent pour dire, que le suicide par le feu, représente une mort hautement symbolique pour les causes sociales, dans les pays où la justice sociale fait, justement, défaut. Je suis d'autant d'accord que la Tunisie a réussi, involontairement, à faire fructifier ce capital précieux qu'est le geste « hautement symbolique » de Mohamed Bouazizi du 17 décembre 2010. Elle en a même fait un produit d'exportation. D'ailleurs, c'est en France, le marché traditionnel de nos produits d'exportation, que l'on a exporté le plus, et le mieux, ce produit stratégique. Ainsi, Le 13 octobre 2011, une enseignante française s’auto-immole, par le feu, dans la cour du lycée Jean-Moulin de Béziers. Elle meurt le lendemain.

Le 26 octobre 2011, une autre femme de 68 ans, tente de s’auto-immoler par le feu devant le palais de l’Élysée après avoir évoqué ses « problèmes de logement » ; une policière a aussitôt éteint le feu. Le 8 août 2012, un infirmier de 51 ans, au chômage, à qui on ne verse plus d’allocation depuis 3 mois, s’auto-immole, par le feu, à Mantes-la-Jolie, alors que l'Etat conseiller » lui réclame des documents qu’il n’a pas. L’homme meurt de ses blessures, quatre jours plus tard, à l'hôpital Saint-Louis. Le Mouvement National des Chômeurs et Précaires (MNCP), a estimé que « la souffrance des chômeurs et personnes, en situation de précarité, n'est pas prise en compte, sérieusement, par les pouvoirs publics. » et a fustigé la Ministre des Affaires sociales et de la Santé, Marisol Touraine, pour avoir qualifié de « situation personnelle difficile » la cause de ce geste dramatique. Qu'aurait dit, s'il devait qualifier l'attitude du ministre tunisien des Affaires sociales ? J'ose à peine, l'imaginer !

Toujours en France, le 13 février 2013, un chômeur en fin de droit, ayant annoncé ses intentions, quelques jours, auparavant, et devant rembourser des allocations perçues, s’est auto-immolé, par le feu, devant son agence Pôle Emploi à Nantes et décède le même jour. Enfin, le 4 mars 2013, un cadre d’une agence France Télécom, de Pau, s’est immolé par le feu à son domicile, et est décédé dans la matinée, à la suite de sa mise à pied temporaire, pour présomption de fraude. D'habitude, les cadres de France Télécom, qui sont les plus nombreux à se suicider, en France, le font en se jetant par les fenêtres ou les terrasses des immeubles. Il semble que le nivellement, par le bas, de la société française, entrepris, à grande échelle, par François Hollande, ait abouti à marginaliser les cadres des grandes entreprises publiques françaises qui constituaient, jusque là, la fierté des français. On l'a bien sûr compris, François Hollande, n'a pas non plus, à sa disposition, de baguette magique, ni quoi que ce soit d'équivalent. Est-ce à dire, pour autant, que Sarkozy, l'a emportée avec lui, en quittant l'Elysée? Serait-elle, dans ce cas, mise en vente, clandestinement, sur internet ? Si oui, a-t-on une sérieuse chance de l'acquérir, pour nos besoins ? Sinon, pourrait-on en commander une, chez l'enchanteur Merlin du coin? C'est sérieux, ne rigolez pas, et que les plus dégourdis, d'entre vous, trouvent le moyen d'en bricoler une, à toute fin utile, on ne sait jamais. Au rythme des suicidés par le feu, toute la planète risque, bientôt de suffoquer, faute de taux suffisant d'oxygène dans l'air, consommé, sans modération, par les nombreux candidats tunisiens au suicide par le feu. Ces tunisiens post-révolutionnaires flambants neufs !

Par Ridha Ben Kacem le 27 mars 2013

Photo d’illstration : Adel Khedri en plein centre de la capitale Tunis

 

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