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 Latifa Ibn Ziaten tenant une photographie de son fils, le 19 septembre 2012. REUTERS/Francois Mori/Pool
Latifa Ibn Ziaten tenant une photographie de son fils, le 19 septembre 2012. REUTERS/Francois Mori/Pool

Latifa, une Marianne née dans la douleur

La mère de la première victime de Mohamed Merah multiplie les rencontres avec les jeunes, afin d'aider à garder espoir en la République.

Collège Jean Lurçat. Cœur du grand ensemble de Sarcelles, dans la banlieue nord de Paris. 14h00. Dans moins de trente minutes, le collège ouvre grandes ses grilles à Latifa Ibn Ziaten, mère de l’adjudant Imad Ibn Ziaten, première victime de Mohamed Merah.

Sarcelles est pour cette dame de 52 ans la nouvelle étape d'un chemin emprunté quelques mois seulement après la mort d’Imad, «son militaire au service de la France». A l’époque, elle cherche des réponses, se retrouve, sans trop savoir pourquoi, dans le quartier des Izards, à Toulouse, où a grandi Merah. Un grand ensemble, bis repetita. La hauteur, le vide. En face d’elle, un groupe de jeunes.

Elle ose une approche, leur demande ce qu'ils pensent de Merah. Un «martyr», s’entend-elle répondre. Il lui suffit pourtant de décliner son identité pour que ces jeunes s’excusent, lui avouent n'avoir d’espoir en rien. Latifa Ibn Ziaten, amputée de son fils par un garçon qui n’avait pas non plus grand-chose à perdre, écoute.  

Cette rencontre lui donne envie d'agir. Elle veut éviter qu'il y ait un autre Merah. La suite, ce sont Echirolles, Garges-les-Gonesses, Sarcelles... C’est la route des quartiers dits sensibles, qu'elle arpente depuis près d’un an. Elle privilégie les rencontres avec les parents et, avec son brin d’accent marocain, elle parle du respect des autres, du respect de soi, du respect des lois et, un peu parfois, de sa blessure. «Pour faire passer mon message», dit-elle simplement.

Un collège d’exception

Le collège Jean Lurçat, où elle se rend ce jeudi 21 mars, est situé à quelques rues du supermarché casher dont l’attaque à la grenade, le 19 septembre 2012, avait mené au démantèlement d’un groupe terroriste. C'est un établissement classé en Zone d’éducation prioritaire (ZEP), étiquette qui pose un voile un peu grossier sur une réalité toute en nuances. Ici, des difficultés certes, mais aussi des enseignants passionnés, animés par la créativité et le sérieux de beaucoup de leurs élèves. Des classes «Ulis» auxquelles sont intégrés plusieurs enfants handicapés. 

Et surtout, deux «classes d’exception», en horaires aménagées théâtre, parrainées par le prestigieux Théâtre de l’Odéon installé dans les beaux quartiers parisiens. «Il n’y a pas d’absentéisme dans ces classes, on peut même se permettre de demander aux élèves de faire des choses en plus», dit une professeure de français.

Ce sont ces mêmes élèves des classes théâtre qui ont invité Latifa Ibn Ziaten à venir les voir, quelques mois plus tôt. Namory, 12 ans, avait pris le micro lors d'une sortie au Sénat. Au départ, il était juste question «d’aller voir avec Latifa un film américain sur la violence dans les lycées». Rendez-vous pris, donc. "Madame Latifa" est à l'heure.

«Je n’ai pas de papiers, car je suis un chat…»

«Vous m’avez invitée, je suis là aujourd’hui.» Latifa Ibn Ziaten vient d’arriver, elle se présente aux professeurs et aux élèves agglutinés dans le préau de l’école. Musulmane et ancienne employée d'un restaurant scolaire, elle adhère aux principes de la laïcité à la française:  

«Ça ne me dérangeait pas, par exemple, de servir de la nourriture pendant le ramadan.»

Pourtant, on est à l’école et, comme tous les jours depuis la mort de son fils, elle porte le voile. Les portes de Jean Lurçat, établissement public régi par la loi du 15 mars 2004, qui interdit le port de tenues montrant une appartenance religieuse, lui sont restées ouvertes. Son voile n’interpelle personne, et qui irait donc dire à cette femme symbolisant la tolérance et le partage de s’en débarrasser ?  

«J’avais un fils soldat, et mes autres enfants sont policier, prof... Imad, il servait la République, et donc c’est très important pour moi, aujourd’hui, de défendre ces valeurs» dit-elle, d'emblée.

Les élèves des classes théâtre, qui, pour reprendre les mots de leur professeur, «transcendent eux aussi des valeurs républicaines fortes», ont choisi de lui présenter quelques extraits des fables du dramaturge Pierre Notte sur la démocratie, les différences et la tolérance. Bidules Trucs, ça s’appelle. Ils se lancent:

« —Vos papiers, vous là-bas! —Je n’ai pas de papiers, car je n’ai pas de poche, car je suis un chat. Si j’étais un kangourou j’aurais une poche. —Vous vous payez ma tête! Au poste!»

Latifa, prof d'instruction civique

La parenthèse Bidules Trucs refermée, Latifa Ibn Ziaten se prête déjà au jeu des questions-réponses. Usain, cravate rouge sur chemise blanche, encore brûlant de sa performance théâtrale, s’avance:

«Pouvez-vous nous expliquer pourquoi l’école est une chance pour les enfants?»

Les questions ont été répétées en classe et la séance est réglée comme du papier à musique. Les réponses sont brèves («L’école, c’est important, moi je n’ai pas eu cette chance») mais résonnent dans l'assemblée.

«Valeurs de la République», «laïcité», «tolérance»... les enseignants ne savent pas toujours s'ils sont entendus. Pour Latifa Ibn Ziaten, il suffit de prononcer quelques phrases timides; maladroitement tournées, un peu toujours les mêmes d’ailleurs; comme si la clef était justement dans la répétition, pour que tout le monde comprenne.

«Latifa, c’est le programme d’instruction civique de la 6e à la 3e à elle toute seule», résume Chantal, la professeure de théâtre.

L’échange chronométré offre aussi quelques moments lumineux, qui viennent chambouler l'audience. Comme lorsque la leçon et la morale laissent place à la reconnaissance.  

«Quand on s’est rencontrés au Sénat, j’étais si fière de vous, bien habillés, bien présentés. Vous respectiez ces lieux, vous étiez conscients de leur richesse», dit Latifa Ibn Ziaten. 

Le débat quitte même les sentiers légiférés de l’école, pour parler de religion et —on croyait le mot banni de l'éducation nationale— de racines.  

«C’est important d’avoir deux cultures, c’est une richesse, souligne-t-elle. Le Maroc c’est ma mère.»

«Les Merah sont une minorité»

On en oublierait presque Mohamed Merah. Son nom ressurgit finalement dans la conversation, parce qu’il permet de prodiguer quelques derniers conseils.

«J’ai un message à transmettre aux parents… Mon fils Imad, quand il était petit, c’était école, retour à la maison pour le goûter, sport, douche, repas du soir et dodo. Merah lui, il n’était pas éduqué par ses parents, il n’a rien fait de sa vie. Prison, drogue, terrorisme. C’est tout».

Et une mère déléguée des parents d’élève d’ajouter:  

«C’est un combat quotidien

Usain reprend son rôle de meneur de troupe. Cette fois, il s'agit pour les élèves des classes théâtre de lire des passages du récit de Latifa Ibn Ziaten, Mort pour la France.   

«Nous avons appris quelques phrases de votre livre. Nous vous les offrons comme un cadeau.»

La rencontre entre la mère de la République et Sarcelles se termine donc sur une jeune fille qui scande:

«Ce livre est une façon pour moi de te parler, puisque tu as choisi de reposer au Maroc, terre de nos ancêtres...»

Le mot de la fin revient à Latifa Ibn Ziaten: «Les Merah sont une minorité». Mais aussi à ces élèves passionnés, qui lui donnent bien raison. «J’ai envie d’être comédienne», hurlent à tour de rôle plusieurs jeunes filles surexcitées, au moment où se clôt la rencontre.

Lou Garçon

 

 

Lou Garçon

Journaliste française

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