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Honneur aux Lumières

« Ton corps voûte pour nous son heure respirante / Comme un pays plus clair sur nos ombres penché / – Longue soit la journée où glisse, miroitante, / L'eau d'un rêve à l'afflux rapide, irrévélé ». Yves Bonnefoy, Un feu va devant nous

PROCESSION

C'est le moment, en ce matin de plomb, de vous narrer bien des choses de ce monde, affaires tristes et gaies de ce monde qu'on dit las et croulant d'avoir trop duré ! Ah ! narrer à haute voix, partout où porte la voix du récitant, naguère défaillante et désolée, aujourd'hui vigoureuse et toute trempée de lumière et d'aplomb ! Narrer à tour de voix, et que s'ébranle enfin la procession que les vents ont longtemps retenue dans les catacombes nauséabondes de tant de décades ingrates et stériles ; décades à hauteur de brûlures ! Car il n'est plus séant, pour le récitant, de se tenir à l'écart du carnaval qui gronde dans les artères naguère ignorées par les cohortes de vivants gémissant dans leurs fers !

Narrer toutes choses frémissantes dans son terreau de limon torride, toutes choses bruyantes dans le parcours des hantises fébriles, flux de mots de toutes saisons et de toutes saveurs ; témoignage de vivant à l'intention de toutes âmes vivantes de par le monde !

MARTYRE

Mais qu'est-ce narrer à l'instant où s'active le brasier et se déchaîne la horde ? Qu'est-ce donc que narrer alors que sur toutes routes de ce grand monde, croulant sous la poussée inexorable de l'usure, trône la hideur dans sa robe verte de fille et sa couronne de vierge ? Et pourquoi, d'entre les mortels, c'est au récitant de lever la voix pour dire la bile, les couleuvres de toutes sortes, les rancunes tenaces, les pieuvres tapies dans les abysses, les chartes jetées à tour de bras dans les latrines, les traités insolents et criards, les armistices conclus dans l'enthousiasme et, dans la liesse, trahis .

Les potences furtives au terme de ces révolutions qui déchantent à peine proclamées, et les plaies purulentes dans tout empan de ce monde, stoïque ou sadique, qui étouffe les prémices de son calvaire ! C'est le moment, en dépit des ténèbres, de prendre la parole ! Dire, de voix franche d'homme avide de lumière, le martyre du monde !

L'ARENE

Le cercle est là, sous les feux de l'arène où s'échinent déjà les gladiateurs, à la force des bras ; hommes et femmes, en sueur, au faîte de l'effort, à mi-chemin du récitant et du ch½ur ; ils jouent la haute chevauchée du monde sous les yeux ahuris des vivants, longtemps distraits par les sirènes mugissantes des enfers ! Honneur aux forçats engagés dans l'horrible splendeur des actes et des scènes, psalmodiant les stances plaintives d'un holocauste aux couleurs joyeuses : des troupes aux portes des villes, aux portes des âmes, aux portes de l'esprit chancelant dans la tourmente infernale !

Et que des lauriers hissés, dans le déploiement fracassant des Lumières, sur des chars surchargés de sang et de lilas ! Honneur à la horde ! Honneur à la soldatesque sur toutes pistes poudreuses de ce monde, venue des confins blafards, les bras chargés d'espoirs immenses, de semences fluides, de lueurs fécondantes et de verbe, bien haut dans le ciel !

LUMIERES

Honneur aux Lumières aux détentes fébriles ! Honneur aux troupes, à hauteur d'homme en temps de barbarie rampante, plus venimeuse que reptile et combien insidieuse ! Honneur aux Lumières en fête dans le monde à grands coups de canons !

Le récitant est là qui soutient l'appel insistant des échos, partis dans la pénombre comme une stridence irrépressible. Là sont récits de vivants où l'homme a trop mûri ! Que dire aujourd'hui des oracles qui expliquent dans l'homme sa soif du partir ? Que dire maintenant des cantiques que j'ai moissonnées dans des champs en friche avant que la saison, la seule qui s'annonce, quand s'enhardit l'hiver, ne vienne à jaillir ? Le récitant est là qui examine à tour de bras les signes de l'assommoir et d'autres éclairs venus se jeter à ses pieds au premier coup de tonnerre ; et ce n'est que tard dans la ronde que l'orage s'est décidé à dicter ses priorités, à la terre ou au ciel je ne sais ! Qu'importe qu'il ait parlé maintenant que les dès sont jetés et que les prémices sont là !

Des tanks à perte de vue et une déclaration en mille et une clauses dans lesquelles trône l'Homme, cet être féérique qu'on dit être mon semblable ! Moi Homme ! La perspective est délirante certes, mais il semble que cette espèce soit authentique et qu'elle me soit apparentée depuis l'amorce du souffle ! Ah ! narrer la genèse à l'heure de l'éclipse pour dire la renaissance ! C'est là, pour le vivant, en cette saison de recul, promesse de régénérescence et regain de souffle en temps de déclin !

Il me vient des interrogations impérieuses et des pauses d'haleine à l'acmé de l'effort : des appréhensions de vivant en mal de question ! Le parcours est long, insoutenable l'ascension et nombreuses sont les entraves à l'ordre du jour ! C'est donc le temps d'aller de son refrain :

Très loin, au fond de moi, il existe comme une retraite, un royaume de moelle et de jonquilles, d'émeraudes et de sang frais, ma terre promise ! Il m'arrive d'y choir au cours d'une randonnée torride dans l'arrière-pays de mes pères où me retient la servitude d'un amour vieillissant et d'une demeure vétuste où plus rien ne brille de jour comme de nuit ; des fois, on y entend des échos ténus et les soupirs laborieux des vents ! C'est là un grand et bel asile pour l'orphelin que je suis, mais je n'ai point le temps de me réfugier là-bas, et quand je m'y retrouve, l'espace d'une étreinte furtive, ma terre promise ne m'ouvre pas ses bras, et il arrive même qu'elle souffle sur ma flamme. Alors, je m'éteins !

C'est là un charmant et bel asile, mais il est écrit, dans l'un des livres d'antan dont me parle souvent ma mère, qu'il n'est point permis au c½ur du pèlerin de s'attacher au foyer ! Il n'est d'amour pour lui que dans les confins, au-delà des contrées barbares, peuplées d'hommes-chiens, d'hommes-hyènes, de singes rimailleurs, de nains fort belliqueux, de centaures de haute sagesse, disciples de Diogène, et de méchantes muses ! C'est donc pour cela que ma terre promise ne m'ouvre jamais ses bras ?

TOUR DE BABEL

Le récitant marque le pas : ce langage que je parle est-il intelligible ? Ne serais-je pas en train de travestir les maux du vivant en mal de cri ?!Ah ! que n'ai-je crié moi-même et tout serait fini ! Quand on veut du mal dire l'évidence, il suffit de donner libre cours à sa voix ! Ah ! le récitant au milieu de l'arène, se demande s'il a parlé déjà ou s'il fallait qu'il entame sa narration au moment où fuse le cri !

Ce monde qu'on dit las et croulant d'avoir trop duré parle-t-il lui-même ou a-t-il besoin que le vivant parle pour lui ?

C'est là tout le message, soupire le récitant, à bout de souffle. Et c'est là, dans la bouche du monde, dans le concert des signes, son ultime testament ! Battez, ô pleureuses, vos cymbales et préparez vos langes, le récitant ne dira plus un mot !

Par Fredj Lahouar le 25 mars 2013

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