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Traque des biens mal acquis : Pourquoi il ne faut pas emprisonner Karim Wade…

Jésus à la foule voulant lyncher la femme adultère : « Que celui parmi vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre ! » Officiellement, le Produit intérieur brut (PIB) du Sénégal s'établit à 7100 milliards de francs cfa environ. Selon la mise en demeure servie vendredi dernier par le Procureur spécial de la Cour de Répression de l'Enrichissement illicite (CREI), M. Alioune Ndao, Karim Wade, fils de l'ancien président de la République, disposerait d'un patrimoine évalué à 694 milliards de nos francs. Autrement dit, un patrimoine qui équivaudrait, à quelques milliards près, au dixième du PIB du Sénégal. Fichtre alors !

Et vu que ce patrimoine aurait été constitué grâce à de l'argent présumé mal acquis émanant forcément du Sénégal, c'est donc le dixième de la richesse nationale qui aurait été soustrait par Karim Wade, cet Arsène Lupin des temps modernes ! Le Sénégal, pays suffisamment pauvre pour être classé dans le lot des PMA (Pays les Moins Avancés), aurait donc été délesté du dixième de ses avoirs sans même s'en rendre compte au cours de ces 12 dernières années ? Incroyable ! En tout cas, dans la mise en demeure qu'il a servie à l'ex-tout puissant ministre des Infrastructures, de la Coopération internationale, des Transports aériens et de l'Energie, le Procureur spécial s'est livré à un inventaire à la Prévert des avoirs prêtés à M. Karim Wade. Tout y passe : du terminal à conteneurs du Port autonome de Dakar opéré par Dubaï Port World, à des sociétés de handling (assistance aéroportuaire) travaillant aussi bien au Sénégal qu'en Guinée Equatoriale et jusqu'en Jordanie, en passant par la société Daport, qui gère l'aéroport international Léopold Sédar Senghor de Yoff en attendant d'en faire de même avec le futur AIBD (Aéroport international Blaise Diagne), sans compter des propriétés immobilières, notamment le luxueux immeuble Eden Rock sur la corniche Est, un R + 4 à la Sicap rue 10, d'immenses terrains sur la Bande verte et à proximité du hangar des pèlerins de l'aéroport Lss etc. Et surtout, surtout, une quantité incroyable d'actions et de participations dans à peu près tout ce qui est lucratif au Sénégal, en particulier dans les secteurs portuaire et aéroportuaire. Partout où il y avait des milliards à gagner, l'ex-leader de la Génération du Concret avait monté des sociétés avec des proches comme l'homme d'affaires Bibo Bourgi afin de capter la manne. Un maillage tellement efficace que les milliards tombaient comme s'il en pleuvait dans les comptes bancaires de l'ex-ministre du Ciel et de la Terre comme l'avaient surnommé des confrères. Ah, on oubliait aussi qu'il possédait un groupe de presse qui édite le journal « Le Pays » et un site internet lesénégalais.net. Des sociétés aux montages souvent grossiers et cousus de fil blanc puisque M. Karim Wade n'allait pas chercher loin dans certains cas pour trouver des prête-noms : la plupart du temps, il les faisait enregistrer aux noms de son chauffeur, voire de son garde du corps, si ce n'est à ceux d'employés et même de la bonne de son ami Bibo Bourgi ! Un petit personnel qui était, du moins sur le papier, propriétaire de sociétés qui brassaient des milliards et dont ces messieurs-dames ignoraient tout des activités. Normal, puisqu'on n'avait fait que leur demander de produire leurs pièces d'état civil, d'apposer leurs signatures et le tour était joué. En échange certainement de quelques centaines de milliers de francs ou d'une poignée de millions pour solde de tout compte.

Démantèlement du système de prédation de Karim Wade

Reconnaissons-le : la Section de Recherches de la Gendarmerie nationale, dirigée par le commandant Cheikh Sarr, agissant sous les ordres du Procureur spécial Alioune Ndao, a réussi à démanteler pour l'essentiel le système de prédation mis en place par M. Karim Wade. Un système qui devait permettre à ce dernier de bénéficier d'une rente à vie de milliards de francs provenant de divers secteurs de l'économie nationale, et qui auraient alimenté ses divers comptes bancaires. Alors que l'on croyait que l'enquête cafouillait, que les investigateurs de la maréchaussée pataugeaient et que le Procureur spécial n'en menait pas large, que les commissions rogatoires avaient fait chou blanc, on découvre à l'arrivée que grâce à l'exploitation habile de renseignements reçus, des perquisitions rondement menées, des retournements d'anciens collaborateurs ou partenaires de M. Karim Wade, et l'utilisation des propres contradictions de ce dernier, les gendarmes sénégalais ont finalement réussi à abattre un travail digne d'éloges. Qu'ils en soient félicités et chapeau bas au Procureur spécial Alioune Ndao, cet ancien policier de la circulation que ses collègues de la magistrature ont tendance à traiter avec condescendance, sinon commisération.
Tout cela concédé, force est de reconnaître que, tout de même, l'évaluation du patrimoine prêté à M. Karim Wade paraît quelque peu -- pour ne pas dire beaucoup -- exagérée. Car enfin, on ne détourne pas presque 700 milliards du Sénégal et que notre pays tienne encore debout ! Un peu de bon sens suffit à établir qu'on ne prive pas ce pays qui en est à quelques milliards près, et qui peine à faire face à tous ses engagements intérieurs, d'autant d'argent sans qu'il soit en faillite. Encore une fois, entendons-nous bien : que M. Karim Wade ait amassé beaucoup d'argent, c'est incontestable. Qu'il ait emprunté des voies détournées pour le faire, cela non plus ne souffre aucun doute. Qu'il ait enrichi des copains et des coquins, on ne peut pas le nier. Encore que quelques-uns de ces copains et coquins l'ont lâché en rase campagne pour rejoindre le camp de l'actuel président de la République ! A notre avis, le patrimoine de M. Karim Wade est plus proche de dizaines de milliards que de centaines de milliards de francs. Mais bon, peut-être qu'on est trop naïf... Toujours est-il que, si l'objectif recherché, c'est d'acculer le fils de l'ancien président et de lui demander de justifier dans un délai d'un mois, l'origine licite de sa fortune -- de celle qui lui est prêtée en tout cas --, il ne pourra jamais le faire. D'autant plus qu'on lui interdit de sortir du territoire national pour aller rassembler des preuves ! Il est donc à prévoir qu'à l'issue de ce délai d'un mois, il sera traduit devant la commission d'instruction de la CREI qui aura six mois pour boucler le dossier avant de l'envoyer devant la juridiction de jugement. Une commission qui, comme n'importe quel juge d'instruction, pourra lui décerner un mandat d'arrêt. Car le but de la man½uvre, on l'aura compris dès les premières semaines de cette nouvelle Alternance, c'est de mettre le fils de l'ancien président de la République en prison. Un fils coupable non seulement d'avoir volé des milliards de francs mais aussi, et surtout, d'avoir humilié hier l'actuel président de la République en le faisant chasser comme un malpropre de son fauteuil de président de l'Assemblée nationale après l'avoir réduit à un moins que rien au sein du Parti démocratique sénégalais (PDS) et de l'Etat de son père. La vengeance est un plat qui se mange froid et l'heure est venue pour le président Macky Sall, au nom de la lutte contre les biens présumés mal acquis de dignitaires de l'ancien régime, de faire rendre gorge à Karim Wade et de le jeter en prison.
A sa place, on se garderait bien de le faire, car ce serait une grave erreur. Oh certes, on nous dira que c'est l'affaire de la justice et que le président n'a rien à voir avec les procédures en cours. A d'autres ! Car tout le monde sait comment fonctionne la justice dans nos pays. De même que, au faîte de sa puissance, alors que tout le monde ou presque se courbait devant lui, la voix de ce journal s'était élevée pour dire à Karim Wade qu'il commettait une grave erreur en cherchant à humilier M. Macky Sall, de même, aujourd'hui, ramant à contre-courant de tous ses courtisans, nous disons aujourd'hui à l'actuel président de la République qu'un emprisonnement de Karim Wade serait contre-productif. Cela ne servirait qu'à attiser un front social déjà en ébullition, à braquer davantage Touba (où ne sont plus convoyées des mallettes remplies d'argent !) contre les nouvelles autorités et surtout, surtout, à faire rebondir le Parti démocratique sénégalais dans l'opinion. Et puis, emprisonner le leader de la génération du Concret, c'est le plus sûr moyen d'en faire le principal challenger de l'actuel président de la République à la présidentielle de 2017. Un Karim Wade qui, avec le bilan qui est le sien, notamment en termes d'infrastructures, aura toutes les chances de voir la prédation à laquelle il s'était livrée durant ses années de pouvoir, passée par pertes et profits à ce moment-là par une opinion publique dont le moindre des défauts n'est pas l'amnésie. A preuve par le désamour qui s'installe déjà avec les nouvelles autorités, des secteurs de l'opinion regrettant déjà les années Wade...

Karim, bouc émissaire idéal ?

Sans compter qu'il ne serait pas juste de faire de l'ancien tout-puissant ministre du Ciel et de la Terre un bouc-émissaire. Car, sous Wade, c'est tout un système de prédation qui avait été mis en place dans lequel Karim a joué un rôle important, c'est vrai, mais il n'était pas le seul puisque des hommes d'affaires aujourd'hui proches des nouvelles autorités en ont également largement profité. Plus fondamentalement, c'est toute notre classe politique qui s'est enrichie lorsqu'elle était aux affaires, le moyen d'enrichissement par excellence dans nos pays étant l'Etat, éternelle et inépuisable vache à lait. Il n'y a qu'à voir les principaux ténors de notre classe politique de ces dernières années. Tous sont milliardaires sans jamais avoir exercé dans le privé, toute leur carrière ayant été effectuée dans l'Etat où l'on sait combien sont misérables les salaires qui y sont payés. Faire payer Karim Wade au nom de tout le monde, ce ne serait pas juste et puis, ça aurait tout l'air d'une justice des vainqueurs, à la manière du président ivoirien Alassane Dramane Ouattara qui a envoyé son challenger lors de la dernière présidentielle ivoirienne à la prison de La Haye ! Cela dit, rassurez-vous, rassurons-nous : nos hommes politiques ne sont pas les seuls à s'enrichir au contact du pouvoir. En France aussi, pays qui est notre référence en tout, les hommes politiques s'en mettent plein les poches ! A preuve par l'affaire dite des frégates de Taïwan. Pour décrocher ce marché de vente de six frégates à la marine chinoise, 500 millions de dollars (250 milliards de francs) avaient été débloqués pour « convaincre » les autorités de l'ile rebelle mais aussi les dirigeants de la Chine continentale. Une bonne partie de cette somme était revenue en France sous forme de rétro-commissions... que les hommes politiques s'étaient partagé, gauche et droite confondues. Lorsque le scandale avait éclaté beaucoup plus tard, l'enquête s'était heurtée au « secret défense » et le procureur de Paris avait requis le non-lieu. Il avait été suivi par le juge...
Il y a eu aussi la fameuse « affaire Karachi », du nom de la vente de trois sous-marins au Pakistan pour un montant de 5, 4 milliards de francs français. Des commissions ont été payées à hauteur de 6,25 % du montant du marché, suivies de rétro-commissions. On pense que l'attentat qui a coûté la vie à 11 employés français de la Direction des Chantiers Navals (DCN) procédait d'un acte de rétorsion de militaires pakistanais mécontents que la France ait interrompu le versement de commissions ! Là également, la classe politique hexagonale s'en était mis plein les poches. Comme quoi, il n'y a rien de nouveau sous le soleil de l'enrichissement illégal des hommes politiques. Dans cette affaire, on aimerait demander à nos hommes politiques qui veulent lyncher Karim Wade ceci qu'avait ordonné Jésus à la foule qui voulait lyncher une femme adultère, en paraphrasant bien sûr : « Que celui qui n'a jamais volé lui jette la première pierre ! » Et nous sommes sûrs qu'aucun projectile ne s'abattra sur le crâne chauve du fils de l'ancien président de la République.
Tout cela pour dire quoi ? Que le président Macky Sall doit rechercher et trouver une solution avec son ancien ami et « frère » Karim Wade pour lequel c'est l'hallali même si, pour ce qui nous concerne, nous refusons de participer à la curée. Karim n'est certes pas un ange, encore moins un enfant de ch½ur, notamment en matière d'affaires, mais il n'est pas non plus ce démon que l'on veut bien nous peindre. L'Etat pourrait par exemple l'exproprier des entreprises dont il à la preuve absolue qu'elles lui appartiennent. Il pourrait aussi dénoncer les conventions scandaleuses liant certaines sociétés de la galaxie Karim à des démembrements de l'Etat ou des sociétés nationales. Il pourrait reprendre des terrains dont l'attribution n'aurait pas été faite régulièrement, faire des redressements fiscaux à d'autres. Bref, il existe tellement de solutions qui peuvent permettre à l'Etat de récupérer les milliards dont il s'estime injustement délesté, sans avoir besoin d'humilier Karim Wade qui, quoi que l'on puisse dire a, lui au moins, un bilan à son actif. Et pas seulement de prédation !

Mamadou Oumar NDIAYE
« Le Témoin » N° 1118 -Hebdomadaire Sénégalais (Mars 2013)

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