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Karounga Keïta à l’aube : «Je dis MERCI au Djoliba …»

Le 30 mars prochain, se tiendra l'Assemblée générale élective du comité exécutif du Djoliba AC dont l'enjeu principal est de remplacer le président Karounga Kéita dit « Kéké » qui n'est pas candidat à sa propre succession. En prélude à cette assemblée, nous avons rencontré le président sortant, qui nous livre ici les secrets de ses quarante ans passés dans la grande famille des Rouges de Hèrèmakono.

 

Karounga Keïta

L'Aube : Qu'est-ce qui motive votre retraite à la tête du Djoliba ?

Karounga Kéita : Je suis un être humain. Et toute chose a une fin. J'ai joué au Djoliba pendant deux ans, entraîné l'équipe pendant 18 ans, et je suis président du club depuis 23 ans. Donc, si vous faites l'addition, c'est près de 50 ans de ma vie au Djoliba. Or, vous savez, l'être humain a ses limites. Je pars, non pas que j'ai des problèmes particuliers avec qui que ce soit au Djoliba, mais parce que je suis saturé et fatigué. J'ai envie de me refaire et de donner aussi un souffle nouveau au Djoliba. C'est la seule raison.

 Quel héritage laissez-vous derrière vous ?

Je n'ai pas le droit de me passer moi-même la pommade. Je pense qu'il convient de poser cette question à un Djolibiste orthodoxe. C'est-à-dire quelqu'un qui connaît bien Karounga et le Djoliba. Moi, je ne peux pas me juger. Par contre,  tout ce que je sais, c'est que j'ai passé plus de 40 ans au Djoliba. Et en 40 ans, je ne peux pas vous rappeler tout.

Maintenant, sur le plan technique, il faut voir au niveau du secrétariat général du Djoliba ce que l'entraîneur Karounga a pu faire au Djoliba en 18 ans : le nombre de titres, le nombre de coupes du Mali, et le niveau dans les compétitions africaines. Et ce que le président Karounga a également comme palmarès. Je pense que la question, il faut la poser au secrétaire général du Djoliba.

 Qu'est-ce que vous croyez avoir donné au Djoliba ?

Je crois avoir donné toute une partie de ma vie. La moyenne d'âge d'un être humain est estimée à 70 ans dans les pays développés.  Et dans les pays sous développés, c'est moins que ça. Moi, aujourd'hui, j'ai plus de 70 ans. Mais, j'ai quand même plus de 40 ans au Djoliba. Donc, je pense que j'ai fait ce que j'ai pu.

 Qu'est-ce que le Djoliba vous a apporté ?

Au Djoliba, je dis merci. Parce que le football, c'est ma passion. J'ai toujours aimé le football depuis Toukoto avec mes grands frères avec qui, je jouais. Et puis, je suis venu à Bamako au Bayard, qui a formé l'Africa, qui, à son tour, a formé le Djoliba avec le Foyer. Et ça a été un plaisir pour moi. J'ai même souvent préféré le football à mon travail de banquier. Disons, sans le football, j'aurais pu faire une autre carrière. Mais, je ne regrette pas ce que j'ai abandonné au profit du football. Mais, je dirai que j'ai refusé deux fois le poste de ministre. J'ai refusé aussi le poste de directeur de banque. Parce que j'étais entraîneur du Djoliba et j'aimais cela. Mais, je ne regrette rien aujourd'hui et je dis merci au Djoliba pour ce qu'il m'a apporté comme plaisir et même comme déception souvent. Mais, la vie est faite sur des hauts et des bas. Le Djoliba  a rempli toute une vie. Il a servi de moteur à ma vie. Et ça, c'est quelque chose de fabuleux.

 Qu'est-ce que vous retenez de votre carrière de joueur ?

Pour ma carrière de joueur, il faut voir les journaux maliens de l'époque. J'ai joué au Djoliba et j'ai fait le premier match de l'équipe. Le premier match du Djoliba, c'était contre l'Alliance. On a gagné 14 buts à 1. J'ai encore les journaux. Ce n'est pas vous parler de Karounga supporteur, mais joueur. Ce sont les autres qui doivent me juger.  Vous, les journalistes, qui devez me juger. Lors de ce premier match, je me souviens avoir marqué 5 buts. Puis, j'ai  fait deux belles saisons avec le Djoliba. Et je me souviendrai toujours de la première coupe du Mali. La finale entre le Djoliba et le Stade malien, les gros derbys et puis à Bordeaux. Le retour au pays où j'ai été pendant six ans entraîneur de l'équipe nationale. Ce qui est un record. Parce qu'aucun entraîneur national n'a encore duré six ans. J'ai été également entraîneur du Djoliba pendant 18 ans. C'est très difficile à trouver. Et puis président depuis 23 ans. Donc, pour reprendre le grand philosophe français du 20ème siècle, Albert Camus qui disait ceci : « Tout ce que je sais de plus sûr sur la morale des hommes, c'est au football que je le dois ». Et moi, je dirais que « tout ce que je sais de la morale des hommes, c'est au Djoliba que je le dois à travers le football ». J'ai rencontré beaucoup d'hommes, des hommes méchants et égoïstes. Mais, j'ai également trouvé des gens merveilleux sur mon chemin. Des gens qui nouent facilement des liens d'amitié. Des gens qui sont pétris de générosité et de bravoure. Et ça, je pense que je n'oublierai jamais.

 De votre carrière d'entraîneur ?

Je disais que j'ai  préféré même le football à mon poste  de cadre supérieur à la Banque internationale pour le Mali. J'étais destiné à devenir directeur de banque. Tout cela, je ne dirai pas que j'ai craché dessus, mais j'ai préféré le football. Donc, je pense que mon sacrifice n'a pas été vain. Ça a servi de moteur à ma vie. Et, je ne regrette pas.

 Et de votre carrière de président du Djoliba ?

Président, c'est beaucoup plus difficile. Je pense que les meilleurs moments, c'est Karounga footballeur avec le Djoliba, avec l'équipe nationale. Et Karounga footballeur avec les Gi rondins de Bordeaux et Karounga entraîneur de l'équipe nationale et du Djoliba. Je pense que ce sont les plus intéressants moments de ma carrière. En tant que président, il y a beaucoup plus de soucis. Il faut payer les primes. Il faut payer les salaires. Il faut recruter des joueurs. C'est un peu comme le chef de famille qui gère tout. Mais, mes meilleurs moments, c'est footballeur et entraîneur. Et pour ça, je dis merci au ballon.

 Quel est votre plus beau souvenir au Djoliba ?

Il y a eu des moments difficiles, voire très difficiles. Le match de ma vie, si vous me le demander, c'est le match de 1978 Djoliba -Réal lors de la finale de la coupe du Mali. A l'époque, c'était Tiécoro Bagayoko qui était le président d'honneur du Djoliba. C'était un amoureux du Djoliba. On pensait que c'est lui qui faisait gagner l'équipe. Et quand on l'a arrêté en 1978, le Djoliba devait jouer la finale de la coupe du Mali contre l'As Réal. Disons, j'ai eu des matches très difficiles soit en tant que joueur, soit en tant qu'entraîneur aussi bien au Mali qu'en France. Mais, ce match là, c'était le match de la vie.  Je pense que c'est le match que je n'oublierai jamais. Parce que le public était très nombreux ce jour-là au Stade. Et quand le Réal a marqué le but, tout ce public s'est levé pour scander le nom du président de la République de l'époque Moussa ! Moussa !  Le Djoliba a égalisé et marqué le but vainqueur. Et le même public qui criait encore Moussa ! Moussa ! Parce qu'il y avait un président pour tous. Donc, ce sont des moments que je n'oublierai jamais.

 Vos plus mauvais souvenirs ?

C'est la suspension de tout le football malien à la suite des errements des supporters mécontents de la défaite des Aigles face à la Côte d'Ivoire lors de la phase éliminatoire de la Can en 1978. Tous les clubs, à l'époque, ont été suspendus des compétitions internationales par la CAF pour deux ans alors que le Djoliba était qualifié en 1/2 finale de la coupe africaine des clubs champions. L'équipe s'est fait écartée de la compétition alors qu'elle avait de réelles chances de remporter la coupe. C'est mon plus mauvais souvenir.

 Et vos gros regrets ?

Je n'ai aucun regret. Le football et le Djoliba ont servi, comme je l'ai dit, de moteur à ma vie. C'est les meilleurs moments de ma vie. J'ai même sacrifié ma famille au profit du football par moment. Je présente aujourd'hui mes excuses  auprès d'elle. Parce que, j'avais mes enfants qui étaient aux Etats-Unis. Ils y étaient avec mon épouse. Et une femme seule ne peut pas encadrer les enfants. Et moi, je suis resté à Bamako pour travailler, à la BIAO-Mali, mais également pour entraîner surtout mon Djoliba. Donc, ce sont des petits regrets. Mais, je ne regrette pas l'essentiel. Merci le football, je dirais toujours. Merci le Djoliba.

Je vais quitter, mais Karounga, lui sera éternellement dans les sérails du Djoliba. Le Djoliba, c'est mon meilleur ami. Le Djoliba, c'est moi-même. Je ne l'oublierai jamais. Je serai parmi les meilleurs supporters de l'équipe. Je serai anonyme dans la foule, mais je vais toujours supporter le Djoliba. Quand le Djoliba va gagner, je vais sauter de joie. Mais, quand le Djoliba va perdre, je chercherai, comme dit le poète,  et le silence et la nuit pour pleurer.

 Etes-vous prêts à partager votre expérience avec votre successeur ?

Oui, d'après ce que je viens de vous dire. Je serai là dans l'ombre. Pas pour jouer au gendarme, mais pour essayer d'apporter toute mon assistance à tous les problèmes qui vont se poser au sein du club. Je suis d'ailleurs membre du Conseil d'administration qui est un organe de financement du club.  Je serai là. Et même le jour où tout cela va finir, je penserai au Djoliba jusqu'à mon dernier souffle. Je vivrai Djoliba.

 Votre dernier message au moment où vous allez prendre votre retraite ?

D'abord, je souhaite que le Djoliba continue à briller dans le concert des grandes écuries  internationales du football. Ensuite, j'appelle les uns et les autres à la retenue afin que l'arrivée du nouveau président ne produise pas des effets négatifs sur la performance de l'équipe.

Réalisé par Youssouf Z Kéïta

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