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Le salafisme et la naissance d’Ansar al-Charia

Bien qu'occulté par l'assassinait, le 6 février, de Chokrio Belaïd, l'événement n'était pas passé tout à fait inaperçu. Quelque cent trente-deux Tunisiens sont morts à Alep, en Syrie, jeudi 14 février. Selon Express FM, la plupart de ceux qui sont morts dans cette ville du nord de la Syrie, étaient originaires de Sidi Bouzid, le berceau de la « révolution » tunisienne. La Tunisie découvre, pour la première fois l'ampleur d'un phénomène considéré, jusqu’alors, comme marginal. L'opinion publique était, en effet, bercée d'illusions en raison du discours lénifiant des autorités au plus haut niveau. « Ces jeunes Tunisiens qui quittent leur pays pour aller combattre, ne représentent pas un phénomène nouveau », avait déclaré l’ancien Premier ministre et secrétaire général du mouvement islamiste Ennahdha , Hamadi Jebali, en juin dernier. « Des jeunes sont partis en Irak, en Afghanistan et en Somalie », avait-il ajouté. Entendez que le phénomène est ancien et qu'il n'avait jamais causé du tort à qui que ce soit. La mort de ces cent trente-deux Tunisiens, en une seule journée était venue contredire la version officielle des autorités dominées par les islamistes, à ce propos.

Comment en est-on arrivé là ?

En mars 2011, le gouvernement de transition a gracié des prisonniers politiques et des personnes accusées de terrorisme. Sayf Allah ben Hussayn, mieux connu sous le nom d'Abou Iyyadh Al-Tunisi, était parmi eux. Ce personnage s'était, déjà, illustré en cofondant le Groupe combattant tunisien, en Afghanistan, groupe qui avait facilité l'organisation de l'assassinat d'Ahmad Shah Messud, deux jours avant les attaques du 11-Septembre 2001. Ahmad Shah Massoud (2 septembre 1953 - 9 septembre 2001), plus connu sous l'appellation de Commandant Massoud, était le commandant du Front Uni Islamique et National pour le Salut de l’Afghanistan, du Jamiat-Islami et chef de l’Armée islamique, une armée ayant combattu contre l’occupation soviétique puis le régime des talibans de 1996 à 2001. Sa réputation de chef militaire, et notamment son surnom de « Lion du Panjshir », vient du fait qu’il a réussi à repousser sept attaques d’envergure des troupes soviétiques contre la vallée du Panjshir, au nord-est de Kaboul. Il a été tué, dans un attentat suicide, le 9 septembre 2001, à Khwadja Bahauddin, dans la province de Takhar au nord-est de l’Afghanistan. Les auteurs de l’attentat, étaient les Tunisiens Dahmane Abd el-Sattar et Rachid Bouraoui el-Ouaer, qui avaient pu l’approcher en se faisant passer pour des journalistes, munis de faux passeports belges. Voilà, donc, le type de personnage libéré en mars 2011.

Naissance d'Ansar al-Charia en Tunisie

A sa sortie de prison, Abou Iyyadh organisa la première de ses conférences, aujourd'hui annuelles. C'est ainsi qu'Ansar al-Charia en Tunisie (ACT) vit le jour en avril 2011. Cette première conférence n'avait attiré que quelques centaines de participants. La suivante, tenue une année plus tard, a attiré plus de dix mille personnes. La popularité d'Ansar al-Charia, en Tunisie a, entre temps, largement, grandi. Depuis sa création, ACT est animé par une idéologie d'islamisme pur et ancestral. Il appelle le peuple à suivre la véritable voie de l'Islam, tout en incitant les individus à rejoindre le djihad, en terre étrangère. Nous y voilà.

Sur un autre plan, ACT n'a pas revendiqué les attaques qui ont visé l'ambassade américaine et l'école américaine voisine, mais il semble qu'un grand nombre de ses membres y aient, activement, participé. Cependant, on trouve la trace de l'ACT dans plusieurs actions agressives, qui affectent la Tunisie depuis un an et demi, dont, notamment, les actions qui ont suivi la diffusion du film Persepolis par Nessma TV.

Mais ACT ne se contente pas de montrer ses muscles pour impressionner la galerie. ACT agit, en effet, sur un autre plan, moins visible, et, donc, beaucoup plus insidieux. ACT offre, en effet, divers services dans un grand nombre de villes tunisiennes : eau, vêtements, cadeaux de ramadan... Cette action de proximité distingue ACT de l'activisme islamique à l'afghane tel que pratiqué par Al-Qaïda. On peut penser qu'Abou Iyyadh a tiré des enseignements utiles de son passage en Afghanistan. Possible. Mais il y a, aussi, une autre explication. Ansar al-Charia en Tunisie, n'est pas un mouvement typiquement tunisien. Il fait partie, en effet, d'une nouvelle vague de l'islamisme militant et politique, née au cours du XXIème siècle. D'ailleurs, son appellation ne laisse aucun doute la dessus. Le fait d'accoler « en Tunisie » à « Ansar al-Charia » signifie bien que c'est la déclinaison locale d'un mouvement, plutôt, à caractère international.

Ansar al-Charia dans le monde Arabe

On retrouve, en effet, cette appellation, en plus de la Tunisie, au Yémen, en Egypte, en Libye en Algérie et au Maroc. On ne la rencontre pas, pour le moment, en dehors du monde Arabe. Bien que de portée nationale, tous ces mouvement se définissent, avant tout, comme djihadistes. Tous veulent instaurer la charia dans leurs pays respectifs, tous, enfin, intègrent la dimension de l'aide sociale de proximité dans leur action. Il semble bien que l'on soit en présence d'une mouvance supranationale qui ne s'exprime, pourtant, que sur le plan national. On n'a pas réussi, en effet, à mettre en évidence des liens ou une quelconque coordination entre ces divers mouvements. La dénomination «Ansar al-charia» exprime la volonté de ces mouvements d'établir des Etats islamiques. Ansar al-charia partagent, certes, le même nom et la même idéologie, mais ils ne disposent pas d'une structure unifiée de commandement, et n'ont même pas de chef commun. En cela, ils sont à l'opposé d'Al Qaïda. Ils se battent dans des régions différentes, utilisent des méthodes différentes, mais militent pour la même cause. C’est là, une approche mieux adaptée aux incertitudes nées des soulèvements qui ont marqué l'histoire récente du monde arabe.

L'appellation Ansar al-Charia a fait irruption dans l'actualité, au lendemain de l'attaque du consulat américain (décidément !) de Benghazi, en Libye. Le Mouvement récent de Katibat Ansar al-Charia a été accusé de l'avoir fomentée. Katibat Ansar al-Charia nie, bien évidemment, les faits. En réalité, c'est au Yémen que l'appellation a gagné en popularité, et ce, depuis la fondation, en avril 2011, du mouvement Ansar al-charia. Avril 2011 marque la date de la fondation officielle du mouvement qui existait, pourtant, depuis, déjà, fin 2010 ce qui en fait le premier mouvement à avoir porté l'appellation de Ansar al-Charia, ce qui est confirmé par le fait qu'on n'y accole pas le nom du Yèmen. De plus, il semble que ce mouvement ne soit pas né spontanément ou à la suite des mouvements d'insurrection qu'a connu le Yèmen. Beaucoup d'analystes politiques y voient la main cachée d'Al Qaïda de la péninsule arabique (AQPA). En avril 2011, en effet, Shaykh Abu Zubayr Adil ben Abdullah Al-Abab, principale figure religieuse d'AQPA, annonce, officiellement, pour la première fois, l'existence de ce mouvement : «Ansar al-Charia est le nom que nous utilisons pour nous présenter dans les régions où nous désirons expliquer le sens de notre action et la nature de nos objectifs» Depuis, le mouvement s'est mué en acteur local, de premier plan, dans le sud du Yémen, où, à la fin du printemps 2011, il a conquis des territoires dans les gouvernorats d'Abyan et de Shabwa, pour y fonder un émirat islamique. Cependant, il a été obligé d'abandonner ces territoires, en juin 2012, à la suite d'une contre-offensive de l'armée yéménite soutenue par des milices locales et par des attaques aériennes américaines, menée à l'aide de drones basés en Arabie saoudite.

Pour beaucoup d'analystes, en effet, le nom d'Ansar al-Charia est, peut-être, né des réflexions d'Oussama Ben Laden, qui envisageait de donner une nouvelle image à Al-Qaida. Dans les documents saisis au sein de la base de l'ex-chef d'al-Qaida, après son assassinat par les américains, « Ansar Al-Charia » ne figure, pourtant, par dans la liste des exemples de noms potentiels qu'Oussama Ben Laden avait préparés pour renouveler Al-Qaïda. Pourquoi, donc, les analystes occidentaux persistent à dire que c'est Al-Qaïda, en général, et Oussama Ben Laden, en particulier, qui sont à l'origine du mouvement d'Ansar al-Charia? Je n'ai pas de réponse à cette question.

Par contre, l'on sait, de source sûre que, récemment, l'un des idéologues djihadistes les plus influents, Shaykh Abou al-Mundhir al-Shinqiti, a donné son aval à cette nouvelle vague de mouvance islamiste djihadiste d'Ansar al-charia. Shinquiti, qui est d'origine mauritanienne, a publié un article, à la mi-juin 2012, intitulé «Nous sommes Ansar al-Charia». Il y appelle les musulmans à établir leur propre «dawa» sous forme, d'Ansar al-Charia, dans leurs pays respectifs, avant de s'unir pour former un conglomérat. Il faut préciser, néanmoins, que la plupart des mouvements Ansar al-Charia se sont formés avant cette intervention. Mais cette caution, bien que tardive, indique que, quelque part, un travail de préparation a été réalisé et qui a abouti, aujourd'hui, à la naissance de ces mouvements. Rappelons que les plus importants d'entre eux, sont basés au Yemen, en Tunisie et en Libye. Des mouvements, d'importance plus modeste, ont, aussi, vu le jour en Egypte, en Algérie et au Maroc. En Syrie, les choses ne sont pas claires, pour le moment. Il semble, pourtant, qu'il y existe bien un mouvement Ansar al-Charia, mais qui reste dans la clandestinité en attendant que la situation se décante un peu.

Le Djihad fi sabil Allah

L'émergence de ces mouvements témoigne d’un déclin du djihad international unipolaire d'Al-Qaida qui a dominé durant la dernière décennie du XXème siècle et la première du XXIème siècle. Ces mouvements prennent, en effet, leur essor, au moment même où disparait Ossama Ben Laden, assassiné le 2 mai 2011, qui annonce le déclin d'Al-Qaïda. Le mouvement Ansar al-Charia substitue, au djihadisme unipolaire, un djihadisme multipolaire, dont la manifestation la plus importante s'est concrétisée en Tunisie.

Pourquoi la Tunisie ? À cause, probablement, de la figure d'Abou Iyyadh, l'organisateur de l'attentat qui a coûté la vie au Commandant Massoud. La renommée d'Abou Iyyadh n'est plus à faire. Ce personnage jouirait, ainsi, d'une sorte de légitimité djihadiste qui en ferait, de fait, une figure de proue pour tous les kamikazes tunisiens. Quel jeune écervelé, en perte de repères, ne rêverait pas de s'inscrire dans une trajectoire à la Abou Iyyadh ? de plus, lorsqu'un personnage, dont la notoriété est bien établie, vous invite à faire quelque chose d'aussi terrible que le djihad, vous lui faites confiance, aveuglément. Voilà pourquoi les tunisiens sont les plus nombreux à fréquenter la planète Djihadiste, depuis quelque temps, déjà, et où ils se font massacrer, pour des causes fumeuses, présentées comme un idéal, à la fois humain et divin.

On peut comprendre, dès lors, qu'une approche de proximité, c'est-à-dire, ancrée dans chaque pays, permet de mieux se faire accepter par la population. Surtout, si le mouvement ne se préoccupe pas, uniquement, de la diffusion du message religieux ou de l'appel au djihad. L'aide apportée à la population dans la précarité, permet d'acquérir de la légitimité et de l'ascendant. Cela aide, bien évidemment, à mieux recruter de la chair à canon avec la bénédiction de la population. Cela était loin d'être le cas, dans la perception que la population se faisait, dans tous les pays arabes, de la nébuleuse Al-Qaïda.

La mutation des salafistes

Traditionnellement pacifistes et apolitiques, les salafistes du monde arabe ont été surpris par les mouvements de révolutions. Ils ont vu, d'un mauvais ½il, la précipitation avec laquelle les frères musulmans ont mis, en avant, leurs partis politiques, à l'image d'Ennahdha chez nous. Les salafistes critiquent, en effet, les Frères musulmans, qu'ils accusent de privilégier le compromis politique, avec les autres composantes politiques, à la rigueur du livre sacré et à l'application de la Charia. Les tenants du salafisme prônent, il faut bien le comprendre, une pratique de l'islam fondée sur le Coran, la Sunna, c'est-à-dire, la Tradition du Prophète (SAW), et l'imitation des ancêtres pieux (salaf al-salih). Le terme salafiste vient, d'ailleurs, de là: les Salaf doivent rester un modèle (politique ?) efficace, pour guider les sociétés modernes. Pour les salafistes, l'avenir est donc dans le passé! Cette lecture littérale du Coran et de la Sunna les conduit à une pratique rigoriste de l'islam, celui qui prévalait aux temps du prophète Mohammed (SAW). Leur doctrine est, avant tout, une manière de contrecarrer toutes les tentatives de rationalisation du texte sacré. Or, ils constatent que les partis politiques islamistes, issus de la mouvance des Frères Musulmans, sont prêts à certains compromis. S'ils sont prêts à cohabiter, sans faire de la politique, avec des régimes corrompus, comme ceux qui existaient avant les révolutions arabes, ils ne se voient pas accepter de vivre, dans les mêmes pays, gouvernés par des Frères Musulmans associés à des laïcs. Vous connaissez maintenant, leurs motivations et vous comprenez leurs réactions.

Par Ridha Ben Kacem le 25 mars 2013

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