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Kenya: une poignée de juges pour décider du nom du président

Une demi douzaine de juges vont décider la semaine prochaine d'entériner ou non la victoire contestée de Uhuru Kenyatta à la présidence du Kenya, dans un pays encore traumatisé par les violences ayant suivi le précédent scrutin de 2007, un test redoutable pour la toute nouvelle Cour suprême et son président emblématique et anticonformiste, Willy Mutunga.

C'est la première fois au Kenya, et une des toutes premières fois dans le continent africain, que des juges se retrouvent chargés d'écrire l'histoire du pays.

"La pression est immense", souligne Lynne Muthoni Wanyeki, personnalité de premier plan du mouvement de défense des droits de l'Homme.

Le Premier ministre sortant Raila Odinga conteste sa défaite et l'élection dès le premier tour, le 4 mars, de Uhuru Kenyatta, entachée selon lui de fraudes aussi massives que celles qu'il avait déjà dénoncées lors de sa précédente défaite en 2007, alors face au président sortant Mwai Kibaki.

Mais contrairement au scenario catastrophe de l'époque, quand cette contestation avait déclenché les pires violences du Kenya indépendant (plus de 1.000 morts et 600.000 déplacés), M. Odinga a appelé cette fois-ci ses partisans au calme, et porté son différend devant la justice.

Le Kenya et ses 41 millions d'habitants retiennent leur souffle depuis, dans l'attente du verdict de la Cour suprême, prévu entre jeudi et samedi prochains.

"C'est l'épreuve du feu pour les nouvelles institutions judiciaires", nées d'une Constitution dont l'adoption par referendum en août 2010 a fait naître un immense espoir populaire d'en finir avec une longue tradition d'arbitraire dans le pays, relève Mwalimu Mati, président de l'organisation anti-corruption Mars Group. "Les juges sont parfaitement conscients qu'il vont prendre une décision très lourde de conséquences".

La nouvelle Cour suprême -- nommée pour la première fois en 2011 après auditions publiques et avis du Parlement -- constitue "la seule institution dans laquelle les Kényans croient encore", selon M. Odinga.

M. Kenyatta, fils du premier président du pays et issu d'une des familles les plus riches d'Afrique, a également assuré de son respect pour l'institution, mais ses partisans émettent cependant des doutes sur l'objectivité de Willy Mutunga, le "chief justice", premier magistrat du pays et président de la Cour suprême.

Le camp Kenyatta a plongé dans le passé de ce militant historique des droits de l'Homme, aujourd'hui âgé de 65 ans, et il a exhumé d'une biographie de M. Odinga des propos attribués à Willy Mutunga, dans lesquels le futur "CJ" aurait dit en 2006 "sa conviction que la transition (démocratique) au Kenya nécessitait Raila (Odinga) comme président du pays".

"Campagne de dénigrement"

Willy Mutunga a une solide réputation d'indépendance d'esprit, comme en témoignent ses trois ans de prison au début des années 80 sous le régime autoritaire du président Daniel arap Moi et, à titre plus anecdotique, le diamant à son oreille gauche qui a fait polémique lors de sa nomination en 2011.

Le premier magistrat du pays "peut être parfois très professionnel, mais parfois il défend des points de vue très progressistes, et quelquefois ces vues progressistes prennent le dessus sur son professionnalisme", affirme Moses Kuria, un analyste travaillant pour M. Kenyatta.

Mme Wanyeki, ancienne directrice de la Commission des droits de l'Homme du Kenya, cofondée par M. Mutunga en 1992, juge inévitable que ce dernier ait eu des contacts dans le passé avec l'opposition.

"N'oublions pas que le groupe de gens qui se battaient pour la réforme et la démocratie était très limité (...) et je ne pense pas qu'il faille vouer aux gémonies cette partie de notre histoire, car nous ne serions pas là où nous en sommes aujourd'hui si cela ne s'était pas produit".

"Ce que je peux dire avec certitude" ajoute-t-elle, "c'est que Willy n'a jamais été l'homme d'un parti, il a toujours été du côté du mouvement pour la réforme constitutionnelle".

Le camp Kenyatta est nettement plus ambivalent sur la question de la nouvelle Constitution, ses adversaires l'accusant de défendre le statu quo, notamment sur la question cruciale de la propriété des terres, en faisant valoir que la famille Kenyatta est le premier propriétaire foncier privé, grâce à des acquisitions massives et contestables selon eux.

Willy Mutunga a pour sa part assuré que sa juridiction trancherait le différend électoral de façon transparente -- les auditions seront retransmises en direct à la télévision -- et "équitable".

M. Mati juge à ce propos "possible" que M. Mutunga renonce à sièger aux côtés de ses cinq collègues, à la fois pour avoir un nombre impair de juges et éviter une possible égalité des voix, et pour prévenir toute accusation de partialité. "Une campagne de dénigrement est menée contre lui (...) et je sais qu'il y est sensible. Je ne vois pas pourquoi il devrait siéger et courir le risque de laisser dire ensuite qu'il a été partial si la décision de la cour devait tourner en faveur de Raila (Odinga)", estime le président de Mars Group.

AFP

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