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Djibouti : Cassim Ahmed Dini défie la dictature

Cassim Ahmed Dini est une personnalité politique à part. Ses écrits font référence et pour cause : d'une solide formation universitaire en science politique (IEP et CEAN de Bordeaux, Ecole Doctorale de ParisX-Nanterre), il allie le sérieux de la démonstration scientifique au franc-parler du militant démocrate. Fils de nul n'ignore qui, il regagna le maquis alors qu'il venait juste d'être nommé chef de service au ministère des Affaires Etrangères. Il a coprésidé la commission des Réformes Démocratiques lors des négociations qui ont conduit à l'accord de paix du 12 mai 2001. Enfin, il a été rédacteur en chef du journal Réalité, organe de l'Alliance Républicaine pour le Développement (ARD), dont il semble actuellement en rupture de banc, puisqu'il n'apparaît dans aucun organigramme. Il ne figure pas non plus dans l'état-major l'USN, qui aurait beaucoup gagné dans ses compétences unanimement reconnues, notamment en termes de stratégie et de communication politiques. D'un naturel plutôt discret et casanier, « Le Temps » est allé à sa rencontre à son domicile pour tenter de lever une partie du mystère qui l'entoure et solliciter son point de vue de « spectateur engagé » sur l'actuelle crise politique.

Le Temps : Bonjour et merci de nous accorder votre première interview à un journal paraissant à Djibouti. Vous occupez une place à part dans l'espace politique national. D`où la première question : êtes-vous un dissident de l'ARD ?

Cassim Ahmed Dini : Hola ! Hola ! Bismillahi ! comme Mamadou disait à Bineta dans nos manuels scolaires autrefois. Restons modestes : les dissidents, soviétiques par exemple, combattaient un ordre établi, pour ma part j'ai juste appelé à l'instauration de l'ordre au sein du parti. Pour lutter efficacement, on doit avoir la plus large base possible et toutes les composantes du pays doivent se sentir représentées au niveau d'une Direction exigeante d'abord vis-à-vis d'elle-même. Il y avait un sale boulot à faire et je l'ai fait, sans état d'âme, comme un infirmier nettoyant une plaie purulente. Cela a fini par produire ses effets bénéfiques. Maintenant, c'est le début de la guérison. Donc je n'ai jamais eu l'intention de quitter un parti dont je suis membre-fondateur.

Le Temps : vous semblez minimiser ; pourtant vous auriez appelé au boycott les élections législatives. Et aujourd'hui, vous soutenez l'appel à manifester de l'USN. Comment expliquez-vous ce revirement ?

CAD : Je vous reprends, si vous le permettez. Ecoutez tout ce que j'ai dit, relisez tout ce que j'ai écrit : je n'ai jamais appelé au boycott de ces législatives. Bien au contraire, j'ai regretté qu'elles n'aient pas été préparées, au moins en ce qui concerne mon parti, avec le sérieux et l'adhésion populaire sans lesquels aucune victoire ne peut être envisagée. Sans entrer dans les détails, cette divergence, grave, a finalement trouvé un début de règlement depuis samedi dernier. D'où désormais la nécessité absolue de nous rassembler dans un même combat : restituer au Peuple sa souveraineté et sa volonté, par tous les moyens pacifiques et légaux. Car, contrairement aux prétentions pharaoniques, aucun démocrate ne peut contester l'incontestable : les électrices et les électeurs se sont massivement prononcés en faveur du changement avec l'USN. Si tout s'était passé normalement, dans la transparence, ou si l'opposition avait accepté sa défaite, mes choix auraient été autres. Là, je ne pouvais pas me mettre dans la posture de ceux qui prétendent punir le Peuple palestinien pour avoir voté Hamas !

Le Temps : Vous respectez donc la volonté populaire qui, malgré votre distance affichée a dit estimer que le plus important était d'élire une nouvelle majorité parlementaire...

CAD : Relativisons : j'ai juste expliqué ma position aux militants de mon parti. Quelles qu'aient été mes réticences passées, nous sommes aujourd'hui dans une nouvelle phase de la lutte pour l'instauration de la Démocratie et il s'agit de mobiliser le plus grand nombre par l'apport massif de celles et ceux qui hésitent, pour diverses raisons, à descendre dans la rue. Il faut donc rattraper le temps perdu à cause des difficultés à la fois structurelles et conjoncturelles liées au fonctionnement chaotique des partis.

Le Temps : pouvez-vous être plus précis ?

CAD : Plus précisément, et pour ne parler que du structurel, un opposant ne rend aucun service à ses concitoyens s'il n'est qu'un marchand de sable ou un marchand de rêve. Le marchand de sable, c'est le petit ours qui passait à la télé il y a bien longtemps vers 20 heures en disant « Bonne nuit les petits » et on devait alors aller au lit. Ce que je veux dire par là, c'est qu'un parti politique ne doit pas dormir et endormir entre deux scrutins électoraux. A l'époque où je vivais à Mogadiscio, il y avait un slogan révolutionnaire qui disait : « Jaalle Siyaad, ma nasto, ma sexdo ». C'était pour renforcer le zèle du Gulwade de base qui se disait : « si le Chef ne dort ni ne se repose, moi non plus ». Le militant doit être mobilisé en permanence. Réveiller et se réveiller de loin en loin démotive : « si le chef se repose, moi aussi ». D'autant plus que l'interdiction faite à l'opposition d'avoir accès aux médias pourtant publics accentue son invisibilité.

Le Temps : Concédons une certaine léthargie, surtout entre 2005 et 2011 et passons à l'autre marchand...

CAD : En second lieu, le marchand de rêve donc, c'est l'opposant qui fait croire qu'il est possible de battre ce régime par la voie des urnes. Or, rien que le scrutin du 22 février dernier montre qu'il n'en est rien. Partant du postulat qu'il y aura inévitablement fraude, il aurait été plus judicieux d'avoir recours à une technologie de mobilisation capable de faire descendre la population dans la rue dès le lendemain du vote. Ce n'est pas l'euphorie qui fait gagner une bataille, mais la minutieuse préparation de la stratégie pour s'assurer la victoire, en ayant une parfaire connaissance de l'adversaire. Quand un état-major engage ses troupes dans un combat sans préparation sérieuse, la désillusion est garantie. Heureusement, il y avait non seulement un immense rejet du système en place, mais il y a eu aussi une erreur monumentale du général adverse pour rattraper le coup et assurer la victoire à l'opposition.

Le Temps : Comment cela ? Le chef de l'Etat aurai-il fait un cadeau à l'opposition ?

CAD : En un sens effectivement. Souvenez-vous de son interférence télévisée l'avant-veille du scrutin. Dans « L'art de la guerre », Sun Tsu dit que deux types généraux causent la perte de leurs troupes : celui qui est trop peureux pour s'engager quand il le faut et celui qui est trop imprudent en s'exposant inutilement. Dans le cas présent, le manque de confiance en sa liste, déjà affaiblie par les tripatouillages hors délai légal de dépôt, qui ont présidé à son établissement, a conduit le chef de l'Etat à monter maladroitement en première ligne. Ce faisant, il a transformé un simple scrutin législatif en référendum en faveur de sa personne, avec un seul bulletin disponible : « oui IOG ! ». Certes c'est lui qui a dressé la liste des candidats de sa majorité, ayant désavoué ses lieutenants auxquels il avait préalablement délégué ce travail. Mais cette montée au créneau a eu deux effets négatifs pour son camp. D'une part, il a démontré l'incompétence ou, à tout le moins, l'insuffisance de son équipe de campagne, de son gouvernement et de ses candidats à la députation.

Le Temps : Donc fini le temps de la « relève » associée au slogan « Nouvel Elan » ?

CAD : Pour quelque temps, car c'est toute sa prétendue politique de rajeunissement du parti unique qu'il a lui-même désavouée : Pharaon qui se croit Dieu se serait donc trompé. Surtout que le rappel des vétérans démobilisés a coûté très cher à sa trésorerie de guerre, pour des résultats qui laissent à désirer. D'autre part, c'est un véritable défi qu'il a lancé à ses concitoyens en disant à peu près : « Reconduisez ma majorité et de toutes les façons c'est elle qui sera élue car telle est ma volonté ; j'ai introduit la proportionnelle uniquement afin que l'opposition puisse avoir quelques députés. » Donc, le scrutin du surlendemain était fixé d'avance pour lui, qui allait utiliser tous les moyens légaux et illégaux à sa disposition pour y arriver. Il a par avance désavoué la volonté populaire. Mais le Peuple a relevé le défi et assuré la victoire de l'opposition, d'où le blocage actuel consécutif à l'émergence d'une société civile trop longtemps bâillonnée. Accessoirement, en décrétant qu'il était hors de question que sa majorité ne soit pas reconduite, il a par avance rendu inutiles les conclusions (j'allais dire falsafa) des « observateurs internationaux » et ...

Le Temps : Vous me faites penser à son interview à la section somalie de VOA. A la question de savoir s'il était disposé à nommer des ministres de l'opposition, il a répondu : « Si vous me trouvez des gens responsables, présentez-les moi ». Qu'en pensez-vous ?

CAD : Ce n'est pas la réponse que l'on était en droit d'attendre du chef de l'Etat, parce qu'en croyant dégrader les opposants, c'est lui-même qu'il rabaisse, ainsi que sa fonction. Rappelons-lui simplement la sagesse nomade qui s'adresse à l'Ougas « Kolkad fiican tahay, Ugaas, kolka kalana, wiil yaro Wardiiq ». Essence de l'autorité : « Quand votre comportement est en phase avec votre fonction, vous êtes respecté ; dans le cas contraire, vous n'êtes que l'enfant de votre clan ». Qu'il s'élève donc au niveau de sa responsabilité et cesse de rabaisser le débat politique. Pour autant que je me souvienne, ni Hassan Gouled ni Aïcha Bogoreh n'avaient été visés par des attaques personnelles, pas plus qu'ils n'invectivaient. Autres temps, autres m½urs !

Le Temps : Revenons-en au blocage, si vous le voulez bien. Les deux protagonistes campent actuellement sur leurs positions : le  régime se proclame victorieux tout en reportant la proclamation des résultats, tandis que l'opposition s'estime volée et revendique par la mobilisation populaire la restitution de ce qui lui revient. Quelle issue Voyez-vous ?

CAD : Plusieurs considérations doivent être prises en compte. Tout d'abord, quelle perception les protagonistes ont-ils de la partie qui se déroule : jeu à somme nulle, où l'un perd tout et l'autre gagne tout, ou alors jeu à somme variable dans lequel chacun cherchera à maximiser ses gains et minimiser ses pertes ? Si le président de la République estime qu'il s'agit d'un jeu à somme nulle dans lequel il perd tout et il a tout à perdre, alors aucune solution négociée n'est envisageable et l'on s'achemine vers une issue fatale. Surtout que, pour sa part, l'opposition ne pouvant admettre sa défaite, refuse de baisser ses prétentions et revendique la majorité absolue, même abstraction faite du district d'Obock où il n'y a pas eu de vote à proprement parler. Plus gravement, ce serait pour elle courir le risque d'un discrédit durable, mais aussi d'un dégoût de toutes celles et tous ceux qui ont placé en elle leurs immenses espoirs de changement démocratique et pacifique. Cela pourrait conduire une minorité, organisée ou pas, au recours à la violence ; ce qui serait tout sauf gage de l'indispensable stabilité attendue de notre pays par les intérêts étrangers. Par contre, si le chef de l'Etat accepte le fait que l'on est dans un jeu à somme variable, puisqu'il peut continuer à gouverner même en cas de changement de majorité parlementaire, cela peut véritablement consolider la démocratie et conduire à une résolution de la crise.

Le Temps : Mais rien ne lui garantit que la nouvelle Assemblée le laissera travailler tranquillement...

CAD : Pas forcément, au moins dans un premier temps. Pourquoi cela ? Parce que, sous peine de passer pour irresponsable et uniquement motivée par une soif de vengeance personnelle, la coalition USN devra nécessairement composer avec le chef de l'Exécutif, même ce dernier nomme son gouvernement indépendamment de la nouvelle configuration parlementaire. Personne n'aura intérêt à provoquer un blocage institutionnel, conduisant à une nouvelle crise. Et chacun se préparera à la prochaine confrontation que sera la présidentielle. Le président alors sortant peut-il tout de suite autoriser ses futurs challengers à se constituer le capital politique qu'exige cette prétention à lui succéder ? Rien n'est moins sûr. Surtout que ce que l'on peut appeler « l'effet précédent », c'est-à-dire la possibilité de gagner contre le pouvoir en place, renforcera la croyance en une alternance démocratique au sommet de l'Etat. Et l'on retombe alors dans le premier cas de figure et, tel que fonctionne la structure mentale de M. Ismaël Omar, façonnée par un habitus de policier, donc puisant là ses options d'action, il préfèrera travailler à l'économie en gardant son actuelle posture jusqu'au-boutiste. En fin de compte, l'issue de la crise dépend de la capacité des forces en présence à mobiliser leurs ressources respectives et à optimiser leur utilisation. Pour le régime, c'est bien sûr le Conseil Constitutionnel qui devra, après un temps de latence dont il attend la démotivation populaire et la débandade, officiellement proclamer les résultats en reconduisant l'actuelle majorité. Et si l'opposition persiste, c'est l'inévitable recours à la répression : emprisonnements, arrestations, interdictions de manifester, militarisation des espaces publics, protection policière des autorités civiles et militaires, etc. l'Etat de siège en somme. Je ne vois pas d'autre issue : soit l'opposition cède et se discrédite, soit elle résiste et s'expose en exposant. Telle est la véritable nature de ce régime piégé par son cadeau empoisonné qu'est la proportionnelle.

Le Temps : dernière question, on vous présente comme un communautariste...

CAD : Chuuut, surtout que le régime ne l'entende pas. Sinon il risque de me jeter en prison car il prétend actuellement pourchasser tous les extrémistes. Ridicule, où irais-je avec l'extrémisme, sinon en Enfer ? Non, soyons sérieux car il y a en prison des citoyens exemplaires, je pense aux oulémas, aux dirigeants et à tous les militants de l'opposition qui eux, souffrent véritablement de cette accusation d'extrémisme et auxquels je rends hommage : leur engagement ne sera pas vain, j'en fais personnellement le serment.

Entretien précédemment publié dans le journal « Le Temps » n° 20 du 7mars 2013, Djibouti. Avec l’aimable autorisation de la rédaction.

 

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