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© Damien Glez, tous droits réservés.
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14 juillet sauce gombo

Comme tout ce qui concerne la France, le 14 juillet n’est jamais un événement tout à fait étranger pour les anciennes colonies gauloises. Sur les Champs-Elysées, comme dans les résidences diplomatiques tropicales…

Les commémorations du 14 juillet sont africaines. Normal. Officiellement, il n’est connu aucun survivant de la prise de la Bastille de 1789. Alors, en attendant de digérer une intervention française en Afghanistan presque-pas-tout-à-fait-achevée, la résilience porte sur les conflits mondiaux du XXe siècle.

La France a essayé de payer sa dette

À grand-messe militarisée, «grandes guerres». Or, 200.000 tirailleurs sénégalais, membres de la «Force noire», se sont battus dans les forces françaises entre 1914 et 1918. Dès 1939, ce réservoir d'hommes constituait environ un quart du total des effectifs.

«Grâce» à la publicité d’une célèbre marque de poudre de cacao, le tirailleur africain survivra dans l'imaginaire métropolitain. Présent sur les tables des petits-déjeuners, il sera pourtant peu invité à la table des pensionnaires. La dette contractée par l'Empire français sera cristallisée jusqu’à la sortie du film Indigènes.

Comme on distribue d’ultimes décorations en guise d’excuses, la tribune officielle des cérémonies du 14 juillet a souvent fait la part belle aux dirigeants africains. Ultime, ultime honneur: 12 anciennes «possessions» françaises d’Afrique (avec 38 troufions par pays) participaient au défilé militaire de la fête nationale française en 2010. Prétexte: la célébration du cinquantenaire des indépendances dans le pré-carré français. 12 chefs d’Etat et de gouvernement jugés plus ou moins fréquentables foulèrent le bitume de la plus belle avenue du monde.

Plus discrets, deux anciens combattants de la bataille de Bir Hakeim versèrent une larme depuis les tribunes. Car nombre d’Africains gardent une certaine tendresse pour l’ancien colon et le lustre de ses manifestations baroques.

Vu du continent africain, si l’on ne possède pas une antenne parabolique qui justifiera qu’on s’absente du bureau pour suivre, en direct, le défilé militaire parisien, on tentera d’être invité aux flonflons locaux. Encore plus kitsch et anachronique que la célébration française de France sera la réception offerte, à la «descente», par l’ambassadeur de l’Hexagone.

Les soirées de l'ambassadeur

Si Nicolas Sarkozy a réduit le budget consacré à la garden-party parisienne, le champagne se doit de couler à flot dans les ex-colonies. Si les anciens combattants africains ont eu du mal à percevoir des pensions à la hauteur de leur sacrifice, ils sont au moins abreuvés, une fois par an…

Chaque 14 juillet, en Afrique occidentale, entre chien et loup, the place to be est française. L’ambassadeur reçoit dans une ambiance surannée. Le bristol «strictement personnel demandé à l’entrée» porte de vraies-fausses dorures. On n’a plus les moyens d’apposer des armoiries en relief, mais les imprimantes laser font des miracles avec les nuances de jaune.

Pour faire plaisir à son hôte diplomate, l’invité africain portera le nœud papillon qui dormait dans la naphtaline ou le costume traditionnel le plus exotique possible. Comme à l’embarquement d’une croisière mondaine, Son Excellence, mis «sur son 14», accueillera les plus ponctuels à l’entrée, à l’issue du contrôle de sécurité qui refoule les sacs à main et les défauts de «tenue correcte exigée». L’ancien colon recevra dans une résidence dont la superficie semble dépasser certains quartiers de la ville.

Le ministre local des Affaires étrangères, dont on aura parfois actualisé la décoration la veille, fera un long discours après avoir annoncé, à l’avance, qu’il ne ferait pas de long discours. L’ambassadeur, avertissant se garder de distance protocolaire, en abusera. Après quelques applaudissements sincèrement émus, la musique feutrée pourra s’échapper d’on ne sait où. Ce ne sera pas un air de Jacques Revaux que l’on croira reconnaître, mais ses paroles:

«Entre le gin et le tennis / Les réceptions et le pastis / On se serait cru au paradis / Au temps béni des colonies»

Comme si elle savait que certains invités ne seraient pas habitués à sortir de la climatisation, la saison aura la délicatesse d’être «des pluies». Pour les plus rapides, le buffet sera bien garni: petits fours, brochettes et parfois portions de camembert, comme lors des passages de Jacques Chirac dans sa chère Afrique.

Ça sera la fête des expatriés, qui se ressourceront juste avant d’aller… se ressourcer… à la source. Le lendemain, proclamée officiellement la mi-juillet, ça sera la débandade dans les démembrements des représentations européennes.

En attendant la quille, le 14 ressemblera au dernier jour d’une année de lycée. À ceci près que les lycéens n’y seront pas conviés. Dès le 12 juillet, le communiqué de presse le précisait: «Pour des raisons de sécurité, seuls les Français majeurs seront admis». Ce n’est quand même pas la guinguette des bords de Marne. Si l’on veut que le standing reste diplomatique, la bonne humeur se doit d’être savamment dosée.

En direct des Champs-Elysées

Pour l’heure, après «leur» année, les Africains sont discrets sur les Champs-Elysées. Si l’outre-mer est toujours au programme en 2011, c’est le haka d’un groupe de soldats polynésiens qui est la star de l’édition.

Alors, comme nous serons peu à assister aux célébrations du centenaire des indépendances, fermons les yeux et rêvons d’un nouveau défilé afro-africain au cœur de la capitale française. Vrais-faux commentaires en direct…

«Voici que s’ouvre le défilé militaire du 14 juillet. Au bout de l’avenue, semblant surgir de l’Arc de Triomphe, voici venues les forces du Conseil national de transition libyen. Les mains nues, elles progressent sur les Champs-Élysées. À mi-parcours, des avions français survolent la capitale et parachutent des armes aux rebelles libyens. Dans un ballet admirable, ceux-ci s’en saisissent, reculent, avancent à nouveau, reculent encore et finissent par se disperser dans la foule en attendant de pouvoir rallier la place de la Concorde. La prise de la Bastille n’est apparemment pas pour demain.

Sous nos yeux ébahis, les Libyens sont immédiatement relayés par un bataillon des Forces républicaines de Côte d’Ivoire, fouillé à l’entrée de l’avenue. Mais que voyons-nous? Un homme semble courir derrière les brillants soldats ivoiriens… Un retardataire? Nous le reconnaissons enfin. Il s’agit de Mamadou Koulibaly qui tente de réintégrer le sens de l’histoire...

Comme de bien entendu, les soldats de Côte d’Ivoire ne sont suivis que d’un bruit de bottes par un détachement de l’Opération Licorne, représentée par la Base de soutien à vocation interarmées de Port-Bouët

 Ces troupes sont elles-mêmes suivies par des représentants du dispositif Épervier, 21e régiment d'infanterie de marine et compagnies du 2e REP. Tous deux juste rapatriés du continent africain, défilent avec tout leur barda. Curieusement, ce sont les Eperviers qui ont des cornes…

Mais… mais… que se passe-t-il?! Un mouvement se fait sentir dans la foule, attirant des regards craintifs. Serait-ce Maxime Brunerie, libéré de prison en août 2009, qui tenterait, à nouveau, d’assassiner le président de la République française durant le défilé des Champs-Élysées? Aucune détonation ne se fait entendre. S’agirait-il de ce nouveau type d’attentat dont fut victime Nicolas Sarkozy, il y a quelques semaines, dans le Lot-et-Garonne?

Une main métisse s’extrait des badauds. Va-t-elle agripper une veste? L’émotion est à son comble. Mais la main fait juste un signe du doigt au bataillon de la légion étrangère venu démontrer, sur les Champs-Elysées, sa capacité de nuisance en Afrique. De la foule, le doigt fait signe d’approcher.

Au moment où une voix lance "Venez, s’il vous plaît, sautez sur Dakar", les agents de sécurité français plaquent au sol le jeune homme perturbateur. Il est écarté du défilé manu militari. À mesure qu’il s’éloigne, on l’entend répéter "Appelez tonton Bourgi… Appelez tonton Bourgi…"».

Plus de peur que de mal. On a bien raison de refouler les enfants aux 14-juillet africains.

Damien Glez

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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